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mercredi, 24 octobre 2007

24 octobre 2007

Chers tous,


Je reprends - après un long silence...- les remarques sur les médias.


Les observations de ce jour portent sur le journal de 13 h de France 2, présenté par Françoise Laborde.

1. Le journal débute un peu avant 13 h, à 12 h 59 mn 14 s et se termine à 13 h 46 mn. Il dure donc 47 minutes et comprend 22 sujets. Un mot sur ce décompte : j'inclus la présentation du sommaire (de 57 secondes) comme un sujet à lui seul, puisqu'il donne la tonalité du journal, l'ordre et la hiérarchie des informations et peut inciter à rester sur la chaîne ou à zapper sur TF1. En fait, il y a un peu plus que 22 sujets, en ce que certaines informations sont données par bribes, à la suite d'un sujet principal, sans faire l'objet d'un titre introductif.


2. Qu'est-ce qui frappe d'abord l'observateur des médias (comme dans toute observation) ? C'est le journal "en creux", c'est-à-dire le journal qui aurait pu (ou dû ?) être fait et qui ne l'a pas été. Par
exemple ? Par exemple, la pauvreté insigne des informations de politique extérieure. Or, celle-ci, actuellement, ne manque pas de sujets, ne seraient-ce que toutes les guerres ou tous les conflits au sein du monde musulman, de Gaza au Pakistan. Puis tout ce qui regarde la Russie - acteur incontournable pour l'énergie, la politique en Extrême-Orient, en Europe et au Proche-Orient. De façon générale, le journal de Françoise Laborde est plus que pauvre (et c'est un euphémisme !) sur la politique extérieure. Celle-ci se résume, pour ce journal, à la visite de Nicolas Sarkozy au Maroc (20 secondes...). Par ailleurs, on manque cruellement d'informations sur les deux énormes scandales d'argent de ces dernières semaines : l'enrichissement des patrons d'EADS (Arnaud Lagardère) et la
caisse noire de l'UIMM (branche du Medef) gérée par Denis Gautier-Sauvagnac. Alors que la moindre fraude à la Sécu ou au RMI est étalée dans tous les sens...


3. Je reviens sur les observations (et il faut sans cesse y revenir) que Pierre Goubert faisait, il y a 40 ans, sur la mentalité d'Ancien Régime. Qu'est-ce qui caractérisait les nouvelles des (rares) gazettes ? Le merveilleux (aujourd'hui transporté dans la technologie), l'horrible (crimes, accidents, guerres, pestes, famines, ces dernières, aujourd'hui délocalisées dans le tiers monde), l'admiration pour les grands (rois, présidents, ministres, vedettes, sportifs), le rêve et le miraculeux (transportés dans la consommation et le Loto), la distraction (sport, spectacle, consommation). La thèse de Goubert était qu'entre le XVIIIe siècle et aujourd'hui la société a formidablement changé par les sciences et les technologies, mais que la mentalité est restée exactement la même..


4. Le journal ne fait pas exception : d'un bout à l'autre, c'est l'information d'un journal de la PQR (Presse Quotidienne Régionale) élargie aux dimensions de la France, voire de la planète. Ou, à
l'inverse, les informations de la planète, calibrées au niveau des informations locales. Et, de fait, par quoi commence-t-on, durant 6 minutes, c'est-à-dire 13 % du temps du journal ? Par deux malheurs, deux catastrophes : la mort d'un enfant de 18 mois, déchiqueté par un molosse, et les incendies de Californie. En fait, ces 6 minutes sont plus que 6 minutes : le temps n'est pas égal tout au long du journal. Le début colore tout le reste.


5. La famille de l'enfant victime du chien habite Bobigny, en Seine-Saint-Denis, et il s'agit d'une famille noire. Ces deux faits ne sont pas anodins. Bobigny est en Seine-Saint-Denis, qui n'est pas un département choisi par les riches... On retrouve là les présentations des malheurs : ils n'arrivent que dans le tiers monde. Or, qu'est-ce qu'une famille noire habitant en Seine-Saint-Denis, sinon le tiers monde à domicile ? [L'assimilation presque totale entre tiers monde, misère et catastrophes n'est pas non plus innocente : elle instille l'idée que, comme il n'arrive que des malheurs dans le tiers monde, il est inutile de l'aider puisqu'il ne s'en sortira pas. En outre, se glisse la suggestion subliminale que (comme on l'insinue parfois pour les femmes violées), ce malheur, le tiers monde en est quelque part responsable...]. Enfin, la douleur des parents de la victime est spectaculaire : ils se traînent par terre, hurlent, gémissent... Mais là aussi, cette présentation est équivoque : le spectateur français "de souche" est amené à penser : "quand même, ils manquent de tenue ! Moi, je serais plus discret ! On a beau dire, ce sont quand même des sauvages..."


6. A peine avalées les informations sur l'enfant victime, viennent les incendies de Californie. Là aussi, en creux, on ne peut que constater la superficialité des informations. A voir les images, on a l'impression que la Californie est en feu. Or, le pays couvre 410 000 km2, 50 000 de plus que l'Allemagne... Où sont localisés les incendies ? On dit qu'un demi-million de personnes ont été évacuées (la présentation du chiffre est significative : un demi-million, c'est plus que 500 000, parce que, dans l'énoncé, l'esprit a retenu le mot "million" et non "mille"...).

Mais qu'est-ce que cela représente pour une superficie des trois quarts de la France ? Et une population de 39 millions d'habitants ? Remarque importante : absolument rien n'est dit des causes de ces incendies : plan d'occupation des sols, gestion des terrains incultes, urbanisation, routes, gestion de l'eau, etc. Tout est fait pour donner l'idée de fatalité, comme celle d'une catastrophe provoquée par un séisme ou un astéroïde. Là où l'information est recalibrée, rapetissée au niveau
d'une info locale, c'est lorsqu'on voit une victime s'attendrir sur son chat... On se dit : les Américains ont des chats, comme nous, ce sont donc aussi des êtres humains...


7. Les deux sujets qui suivent sont : "Fin de la grève à la SNCF" et "Grève à Air France". Ils ne sont pas placés là fortuitement : ils sont placés, à la suite des catastrophes, pour apparaître aussi comme des catastrophes... Et, pour le cas où on ne comprendrait pas, Françoise Laborde ajoute, à propos de la grève d'Air France : "Les hôtesses et stwarts d'Air France ont déposé un préavis de grève du 25 au 29 octobre, c'est-à-dire au moment des départ en vacances de la Toussaint, où beaucoup d'enfants prennent l'avion seuls..." Cette dernière notation est destinée à "boucler" sur l'information initiale de l'enfant tué par un chien, c'est-à-dire à renforcer l'indignation envers les personnels d'Air France par l'émotion encore toute fraîche du drame de Bobigny.


8. Dans la visite de Nicolas Sarkozy au Maroc, juste à la fin la caméra filme une réception dans un palais (ou un palace) marocain, et qui voit-on, en robe longue de soirée se pressant parmi les invités ? Laurence Parisot, présidente du Medef...


9. Sujet du Salon de l'auto de Tokyo, vers 13 h 16 : présentation de voitures écologiques, fonctionnant à l'électricité, aux carrosseries molles, de voitures gigognes, ou pivotant à 360°. Qu'est-ce qui est suggéré à travers cette présentation ? Que les problèmes liés à l'automobile, seront résolus... par l'automobile ! Que, pour répondre aux inconvénients suscités par la technologie... il faut plus de technologie ! Tout changer pour que rien ne change : ne surtout pas toucher à la sacro-sainte bagnole...

10. A 13 h 17, un sujet sur Xavier Darcos, qui "part en guerre" contre les cartables trop lourds. La métaphore "part en guerre" n'est pas innocente. Quand on part en guerre, c'est contre un ennemi, contre une menace grave (et on sait gré à celui qui part en guerre pour nous, car il nous protège...). Certes, la question des cartables trop lourds est importante mais, sur le total des problèmes scolaires, cela n'est guère qu'un point anecdotique...


11. Sujet de 13 h 21 : la question de la grève des internes et de l'installation des médecins en zone rurale. Le médecin présenté est installé en Ille-et-Vilaine. Et le reportage commence ainsi : "35 heures de travail en une demi-semaine, la formule est chère au docteur Rouillier...". Qu'est-ce qui est dit à travers cette remarque ? D'abord une attaque contre les 35 h : si quelqu'un travaille 70 h, alors, les salariés (et les syndicats) sont de fieffés paresseux ! Ensuite, une préparation à la justification des médecins à rechigner à s'installer à la campagne : à des gens qui se donnent autant, on ne mégote pas le droit à l'installation... [Je signale, à l'attention des lecteurs
médecins, que ces remarques ne sont pas dirigées contre eux mais contre l'instrumentalisation dont ils sont l'objet].


12. Puis deux sujets de faits divers : un crime à Paris, et un procès, au Portugal, contre un couple français, accusé d'avoir assassiné un propriétaire de bateau. Avec, là aussi, tout les ingrédients du sordide un peu vicieux : des déclarations louches du couple, ne correspondant pas aux faits, et surtout, la nature de ce couple, un homme et une femme liés par le sang (ils sont demi frère et soeur). Ce qui, par là même, met en branle l'imagination du téléspectateur en lui faisant franchir la
barre du tabou de l'inceste : "si ça se trouve, ils couchaient ensemble...". Il ne manque même pas, pour ajouter au misérable, la mère des accusés, qui "enfonce" son fils en le présentant comme violent...

13. Sujet de 13 h 29 : en Alsace, la régularisation d'un Sénégalais, menacé d'expulsion. En sa faveur, ses patrons se sont mobilisés, ainsi que des élus locaux et - miracle ! - "la préfecture du Bas-Rhin a décidé d'appliquer, de façon anticipée, une disposition de la nouvelle loi Hortefeux sur l'immigration. Il sera régularisé, puisqu'il s'est particulièrement bien intégré dans son travail et dans un secteur, la restauration, où la main d'oeuvre fait défaut". Que tirer de ce reportage dégoulinant de bons sentiments ? La sempiternelle rengaine de la droite : "quand on veut, on peut", "la loi Hortefeux n'est pas contre les immigrés mais contre les parasites", bref une variation sur le "bon"
et le "mauvais" pauvre, entre le méritant et le paresseux, entre l'élu et le réprouvé...

14. Les derniers sujets, de 13 h 29 à 13 h 46, sont : le feuilleton de la semaine (reportage sur 5 jours, traitant du même sujet, ici la vie de bateliers sur la Seine), deux sujets (brefs) de sport, un sujet de
cinéma et l'invitée des 5 dernières minutes, la pianiste Hélène Grimaud (en fait, le sujet dure dans les 9 minutes), soit, durant plus du tiers du journal, du divertissement... En résumé donc, crimes, catastrophes, feuilleton, vedettes : des nouvelles répondant à une structure mentale, à des préoccupations, des croyances, des préjugés vieux de plus de deux siècles...

Et, comme à l'habitude, je suis à l'écoute de vos remarques...

Bien à vous

Philippe Arnaud, correspondant AMD 37

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