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jeudi, 31 mai 2007

31 mai 2007

Chers tous,

 

Je reprends - après un long silence ! - mes remarques à la suite d'un sujet présenté ce soir au journal de 20 h de France 2 par David Pujadas. Je les reprends parce que ce sujet m'en rappelle un autre, présenté par le même Pujadas il y a quelques jours. De quoi s'agit-il ?

 

1. Ce soir, David Pujadas présentait un reportage sur les combats de boxe, en Thaïlande, entre enfants de 4 à 10 ans. On voyait ces enfants courir, sauter à la corde, soulever des poids, s'entraîner sur un ring, puis combattre. Le manager disait que les enfants, contrairement aux adultes, qui s'observent avant de se battre, se donnent à fond. Et, de fait, on voyait ces jeunes se battre sans pitié et, autour du ring, des adultes hurlant, trépignant, brandissant des billets. A la fin, on voyait l'enfant (tout content) toucher la valeur de 4 euros (contre 100 au manager). Le reportage se terminait sur des considérations apitoyées à propos des enfants : sur leur avenir, leurs misères, leurs blessures, leurs dépressions, etc.

 

2. Il y a quelques jours - je ne peux préciser quand - le même David Pujadas présentait un reportage sur des parcs zoologiques bien particuliers en Chine. Les visiteurs étaient dans des autobus aux vitres solidement grillagées, et parcouraient un parc aux tigres. La particularité était que, dans ce parc, on donnait à manger aux tigres... des animaux vivants ! Par exemple des vaches, débarquées d'un camion à bascule et aussitôt déchiquetées par les tigres. Ou bien des poulets, présentés aux tigres par les visiteurs à travers les grillages, puis passés en force à travers ces mêmes grillages et dévorés par les fauves. Et la caméra de présenter des Chinois rigolards et excités. Suivaient quelques remarques sur les observations présentées aux Chinois et le scandale soulevé, en Occident, chez les défenseurs des animaux.

 

Observations :

 

Premier point désagréable. Dans les deux cas, David Pujadas a précédé le reportage d'un avertissement aux téléspectateurs, disant, en substance, que certaines images étaient particulièrement pénibles, et susceptibles de les heurter, etc. Cet avertissement était désagréable en ce que l'on sentait que, sous couvert d'un égard envers la sensibilité du public, le journaliste visait précisément le contraire : susciter la curiosité - une curiosité malsaine - pour scotcher le spectateur à l'écran. Il y a de nombreuses années, Patrick Poivre d'Arvor avait usé du même truc en annonçant, à plusieurs reprises à partir de 20 h, la diffusion d'un lynchage (qui avait lieu, je crois, au Zaïre). Or là, c'était bien pire, puisqu'il s'agissait du meurtre d'un être humain par d'autres êtres humains.

 

Deuxième point désagréable. Le journaliste a bien conscience que son sujet pousse au voyeurisme et que ce qu'il fait est vulgaire. [C'est vulgaire parce qu'il s'agit de l'équivalent d'un spectacle pornographique - exposition crue du corps et de situations-limites, comme la mort ou la fornication]. Alors, il se dédouane en assortissant son reportage de commentaires sociologiques ou moraux, de considérations "élevées", pour donner bonne conscience au téléspectateur (et à lui-même).

 

Troisième point désagréable. La vie des Chinois ou des Thaïlandais présente, à l'instar de toute vie, des myriades d'aspects. Mais pourquoi présenter les uns et les autres sous des aspects aussi antipathiques, aussi négatifs, et aussi anecdotiques ? Dans les deux cas, on voit, en effet, des gens se repaître de la souffrance (des animaux dans un cas, des enfants dans l'autre), des gens rire, vociférer, gesticuler. Pour les Thaïlandais, cela se complique de l'exploitation obscène des enfants et quand la caméra saisit l'organisatrice (car c'est une femme) brandissant la liasse de billets qu'elle a gagnés (comparativement aux pauvres coupures de l'enfant), on veut susciter dans notre esprit l'idée de : "mère maquerelle".

 

Quatrième point désagréable. Pour appuyer sur la sensiblerie, le réalisateur en rajoute dans le pathos : dans le cas des tigres, la caméra s'attarde sur le cadavre pantelant de la vache, sur la mâchoire du tigre se refermant sur le poulet. Pour les enfants, le reportage s'achève sur un petit enfant de 4 ans courant dans la rue, à côté d'une moto. Ces photos entrent dans une relation dialectique avec les précédentes, l'innocence des victimes rehaussant l'ignominie des spectateurs et celle-ci, en retour, soulignant la vulnérabilité des premières.

 

Dans un contexte où la connaissance de l'étranger par les Français est faible et anecdotique, souvent empreinte de préjugés, où chaque sujet d'un journal télévisé est bref  (de quelques secondes à 4 ou 5 minutes), où la part de la politique étrangère est restreinte, une telle présentation de l'étranger est indigne et irresponsable.

 

Que va retenir, en effet, le téléspectateur habitué de David Pujadas ?  Que tous les Asiatiques (et pas seulement les Thaïlandais, parce que le reportage sur les zoos chinois va lui revenir en mémoire) sont des sauvages, des brutes, des gens qui payent pour voir la souffrance ! Et il le pensera d'autant plus fort, qu'il y avait, ce soir, en ouverture de journal, un autre reportage sur un Français condamné à mort, en Indonésie, pour fabrication de drogue. Là aussi, le condamné était présenté comme un homme tranquille, de bonne foi, qui risquait d'être fusillé (peine de mort pratiquée en Indonésie). La consommation de drogue étant banalisée, en France, l'évocation de la condamnation à mort ne pouvait, par contraste, faire apparaître la condamnation que comme monstrueuse.

 

A l'issue du journal, le spectateur était donc marqué par la sévérité inouïe (enfin inouïe pour les moeurs judiciaires françaises) de la condamnation indonésienne et la barbarie des combats de boxe thaïlandais entre enfants, ne pouvait donc avoir qu'une image très négative de l'Asie. Compte tenu de l'audience de France 2 et de son impact, je considère ces reportages comme irresponsables, non-pédagogiques et attisant l'animosité entre les peuples. Que penseraient les Français si, au Japon, on faisait un reportage sur les conducteurs qui, au bord des routes, s'arrêtent pour uriner ostensiblement (ce qui est, paraît-il, une caractéristique de l'automobiliste français) ?

 

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, rectifications et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours