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jeudi, 22 mars 2007

22 mars 2007

Chers tous,

 

Ce matin, sur France Inter, les invités de Nicolas Demorand, de 8 h 20 à 9 h, étaient Stéphane Rozès, directeur de l'institut de sondage CSA, et Loïc Blondiaux, professeur à l'IEP de Lille. Le sujet était : "Sondages : vrais ou faux amis ?" et l'émission avait lieu depuis Auxerre, ville censée représenter l'opinion française.

 

A un moment, Nicolas Demorand a interpellé ainsi Loïc Blondiaux : "J'aurais une question très précise à vous poser. On a vu un certain nombre de sondages indiquer que François Bayrou remporterait le second tour s'il y était, mais le problème, c'est que les mêmes sondages ne le qualifient pas pour le second tour ! Alors, comment analysez-vous ce qui est, au sens strict, une fiction ?". Et Nicolas Demorand, tout faraud, d'annoncer cela comme s'il avait découvert un nouvel anneau de Saturne...

 

Le problème (pour reprendre les termes du journaliste), c'est qu'en énonçant cette fine constatation, Nicolas Demorand ne faisait qu'avouer (ingénument) son ignorance du paradoxe de Condorcet, lequel prouve l'impossibilité de dégager avec certitude une volonté générale à partir d'une somme de volontés individuelles. Autrement dit, dans le cas qui nous occupe, si les électeurs préfèrent A à B et B à C, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'ils préféreront A à C ! D'où la possibilité que François Bayrou puisse fort bien, dans l'hypothèse d'un second tour, où il serait opposé à Nicolas Sarkozy, battre ce dernier, même si les électeurs ne le font pas accéder audit second tour...

 

En effet, ce qui est vrai au niveau individuel (si j'aime plus les fraises que les cerises et plus les framboises que les fraises, il s'ensuit que j'aimerai nécessairement plus les framboises que les cerises) n'est plus du tout vrai au niveau collectif, dès lors qu'on demande à un groupe de hiérarchiser ses choix. Ce paradoxe a été illustré avec humour par André Warusfel, dans "Les nombres et leurs mystères" (Seuil, Point Sciences, 1961, pages 28 à 30), et élargi par Kenneth Arrow.

 

De façon plus large, cette remarque souligne le manque de connaissances théoriques des journalistes, que j'avais déjà pointé avant-hier à propos de Fabrice Drouelle. En daubant sur l'archaïsme du trotskisme (voire, plus généralement, du marxisme), Fabrice Drouelle ne faisait que confirmer son ignorance de la philosophie. Cette dernière, en effet, est un outil conceptuel qui peut être repris à tout moment à partir de ses prémisses ou de ses postulats, et indépendamment du cadre dans lequel il s'insère (paganisme antique, christianisme ou pensée révolutionnaire socialiste). Quelques exemples : 

- Même si Platon mourut en 348, sa pensée n'en continua pas moins à inspirer l'école néo-platonicienne, qui naquit au IIIe siècle (soit 500 ans au moins après la disparition du fondateur), ainsi que toute la théologie chrétienne du Moyen Age. Même chose pour le néo-thomisme (600 ans de différence) et même chose aussi pour certains problèmes soulevés par les philosophes du Moyen Age, tels que, par exemple, la querelle des universaux. Pour une large part des journalistes, le "marxisme", c'est l'Union soviétique, l'homme au couteau entre les dents... Mais, mutatis mutandis, la grille d'explication marxiste de la société et de l'économie demeure toujours pertinente.

Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, rectifications et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours

 

 


mardi, 20 mars 2007

20 mars 2007

Chers tous,

 

Aujourd'hui, j'ai écouté le journal de 13 h de France Inter présenté par Fabrice Drouelle. Il y était question, entre autres, des 12 candidatures à la présidence de la République entérinées hier par le Conseil constitutionnel. Je suis allé sur le site de France Inter réécouter les termes de Fabrice Drouelle. Voilà ce qu'il a dit et voici mes remarques.

 

1. En introduction : "[Cinq candidats d'extrême gauche]... dont trois trotskistes, un candidat sur quatre trotskiste : spécificité française" [Le "deux points" est de moi].

 

Remarques : lorsque, aujourd'hui, les médias ou personnes publiques (de la politique ou des intellectuels) usent d'expressions comme "spécificité française" ou d'adjectifs  comme "franco-français", c'est presque toujours pour introduire un blâme, une critique, une moquerie à l'égard de leur pays. Et même, plus spécifiquement, c'est pour vilipender la France ou dauber sur ses habitudes à partir d'un point de vue qu'on dira, selon les préférences, américain, anglo-saxon ou néo-libéral. En effet, ces "spécificités françaises" ne sont en général pas flatteuses : que ce soit notre agressivité au volant, les "tracasseries" de l'Administration, l'empilement des collectivités territoriales, les "fromages-qui-puent" ou les hommes qui s'arrêtent pour uriner au bord des nationales.

 

Mais, bien entendu, la critique suprême est celle de notre refus obstiné (et incompréhensible) à recevoir la "bonne parole" néo-libérale : la France est le pays le plus hostile au libre-échange, le pays où l'économie est enseignée par des professeurs marxistes, le pays où l'administration est soviétoïde, etc. Et les trois candidats trotskistes sont présentés comme on présente, dans les grottes de Postojna (en Slovénie) le "proctus anguineus", animalcule préhistorique aveugle, qui ne subsiste qu'en ces lieux...

 

2. Après avoir traité quelques sujets, dont une manifestation d'enseignants, Fabrice Drouelle revient sur les candidats trotskistes. Il dit : "[Dont trois trotskistes], trois héritiers d'une idéologie du début du siècle dernier, dont on a un peu de mal à établir le lien qu'elle peut avoir avec les problèmes d'aujourd'hui en France...".

 

Remarques : il vaudrait la peine de revenir sur chacun des termes employés par Fabrice Drouelle, ainsi que sur les figures de style ou les pronoms personnels, tant ces termes sont révélateurs de tournures d'esprit, de tics de pensée... et, aussi, "d'idéologie", mal suprême dont il va de soi que Fabrice Drouelle, lui, n'est pas affligé.

 

- La survalorisation du présent et du futur, et, corrélativement, la dévalorisation du passé. Tout ce qui est du passé est dévalué, dévalué techniquement (les postes de télévision à tube), dévalué au sens monétaire - et originel (le franc est dévalué parce qu'on ne peut plus rien acheter avec) et dévalué moralement (ce qui était du passé a échoué et, par là même, a prouvé sa dévalorisation). Quels sont les mots qui expriment ce rapport au temps ?

 

- D'abord "héritiers" : hériter, c'est moralement répréhensible, car c'est parvenir en haut par les efforts des autres (ses ancêtres). Qui présente-t-on sans cesse comme modèles dans les "success stories" ? Microsoft, Apple et Google, dont l'ancienneté n'est pas de plus de 30 ans, et dont les créateurs sont "partis de rien" ! Même chose en France avec tel grand chef de cuisine créateur prodige, avec tel Carlos Ghosn, avec tel Jean-Marie Messier.

 

- Ensuite "début du siècle dernier", qui s'oppose à "aujourd'hui", lequel "aujourd'hui" est censé concentrer toutes les vertus. Dans une période où, pour un agent de change à la Bourse, le "long terme" est le quart d'heure qui suit, on a l'impression que, comme les informaticiens, Fabrice Drouelle vit "les années de chien". [Petite explication : on me disait, il n'y a pas si longtemps, qu'un an en informatique, c'était 7 ans de vie humaine, tant les progrès techniques étaient rapides et cumulatifs - progrès des mémoires, des vitesses d'horloge, des écrans plats, de l'Internet, etc., qui se multipliaient les uns les autres - à l'instar des chiens dont on pensait qu'un an pour eux c'était comme 7 ans pour nous]. Je ne suis pas éloigné de penser que, tout au fétichisme de la technologie, Fabrice Drouelle pense que celle-ci entraîne tout dans son sillage (moeurs, habitudes, politique, façon de vivre) et qu'il y a peut-être, pour lui, autant de distance entre 2007 et la Révolution d'Octobre qu'il y en avait entre celle-ci et Philippe le Bel...

 

- Idéologie (au singulier comme, d'ailleurs, dans un hypocrite pluriel) est le mot codé qui veut dire : pensée de gauche. Il signifie non seulement "qui s'oppose à la réalité", "qui refuse la réalité" mais aussi "qui veut déformer la vie dans un sens de toutes façons voué à l'échec". Sous une forme un peu ampoulée et pseudo-savante, ce n'est jamais que la reprise de la rengaine des conservatismes depuis 1789 : "Vous savez, de tout temps, il y a eu des riches et des pauvres, et ça, vous n'y pouvez rien...".

 

- "On a un peu de mal à établir le lien..." : litote à caractère ironique voulant signifier, en fait : "on a énormément de mal à établir le lien..." ou "C'est une tâche quasi impossible que d'établir le lien...". Et, en effet, si, pour Fabrice Drouelle, tout se calque sur la vitesse des changements de l'informatique, si le temps de Trotski (celui de la Révolution d'Octobre) est vieux de 600 ou 700 ans, on aura autant de mal à appliquer les outils conceptuels du trotskisme à la société d'aujourd'hui que de réparer un ordinateur avec les outils du charron de Philippe le Bel...

 

- La naïveté (ou la puérilité, ou l'ignorance) de Fabrice Drouelle est de s'imaginer que l'homme ne vit que sur un seul tempo, le plus rapide (par exemple celui des journaux radio, qui sont déjà défraîchis en fin de journée) et que notre temps, en 2007, est irrésistiblement entraîné par les progrès quotidiens de la technologie.

 

- En fait, collectivement, l'humain vit des temps très différents. Le politique est perçu au jour près (14 juillet 1789, 18 Brumaire, 6 juin 1944...), l'économique est plus long, le social, l'artistique, le religieux, le moral, le culinaire, le linguistique ont chacun leurs rythmes (on comprend encore en grande partie la langue de Louis XIV). Et surtout, la société ne change que très lentement sous des formes qui ne font que se superposer. Par exemple, au début du siècle, le riche dominait le pauvre, physiquement, du haut de sa calèche attelée. Aujourd'hui, le riche roule en "4 x 4", d'où il domine le pauvre à pied ou à mobylette. Où est le changement ?

 

Comme disent les conservateurs : tout changer pour que rien ne change. Les rapports sociaux ou politiques ont très peu bougé. Comme l'a établi, entre autres, René Rémond ("Les droites en France"), le vocabulaire, le style, la rhétorique, les programmes, les ouvrages, les libelles, les mesures législatives de la droite sont demeurés remarquablement constants de 1815 (début de la vie parlementaire moderne) jusqu'à 2007. En prenant une photo tous les 15 ans, on pourrait établir une remarquable continuité entre hommes, idées et politiques entre ces deux dates. [Pourquoi 15 ans ? Parce que c'est à peu près deux fois un mandat - ancien - de président de la République et la moitié d'une génération, estimée à 30 ans. En remontant à 1917, on n'aurait ainsi que 7 photos à prendre (pas plus de 7 !), où on découvrirait de remarquables continuités (les hommes assurant la transition des uns aux autres), contrairement à ce que pense le superficiel Drouelle].

 

3. Dernier point amusant : Fabrice Drouelle a ouvert son journal par l'histoire de ce facteur de Royère-de-Vassivière, dans la Creuse (dont je vous ai parlé hier) sanctionné par la Poste parce qu'en plus du courrier, il apportait de menues courses aux habitants (la commune s'étend sur un très vaste espace, elle n'a que 650 habitants et un habitat dispersé). Il s'en scandalisait bien entendu : mais sa façon d'en parler n'était pas "de gauche", c'était, sous d'autres modalités, une charge contre les absurdités et les mesquineries de l'administration, à la manière poujadiste. Et, ce dont il ne se rendait pas compte, c'est que cette conception du "service public" était tout à fait contraire au type de fonctionnement d'une société qui, pour lui, est "le" modèle : celle, précisément, qu'il oppose aux candidats trotskistes...

 

Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, rectifications et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD 37