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mercredi, 10 janvier 2007
10 janvier 2007
Chers tous,
Je souhaite vous entretenir de deux sujets des médias de ce jour, l'un long, l'autre court. Enfin, longs et courts dans ma présentation, pas sur le fond des choses.
Premier sujet (le long).
Ce matin, sur France Inter, l'invitée du "Sept-neuf trente", qui avait lieu de 8 h 20 à 9 h (moins une interruption de 8 minutes à 8 h 30 pour la revue de presse) était Danièle Karniewicz, présidente de la CNAV et secrétaire nationale de la CFE-CGC. Le sujet était : "Situation critique des retraites".
Remarque n° 1. Cette émission avait tout l'air de s'insérer dans une série d'autres émission sur le même thème (par exemple sur France 3 à 19 h 30), qui se ramènent pour la plupart à la même conclusion, déclinée sous toutes les formes : il faut partir plus tard à la retraite. On dit soit : "il faut allonger la durée de cotisation", soit "tous les pays européens partent plus tard", soit "la France est une exception", soit "il n'y a pas d'autres solutions", etc.
Remarque n° 2. Le journaliste intervieweur posait des questions très orientées, du type : "Diriez-vous que, pour la situation des retraites, nous sommes en faillite ?" ce qui, à la fois, dramatisait l'enjeu et préparait les interlocuteurs potentiels à accepter n'importe quelle solution (enfin, non, justement, pas "n'importe quelle"...) pour éviter cette épouvantable issue.
Remarque n° 3. A cette question, Danièle Karniewicz répondait : "Mais nous ne pouvons pas être en faillite puisque nous sommes dans le cadre d'une retraite par répartition". Extraordinaire réponse ! Extraordinaire en ce que les retraites sont "toujours" par répartition et qu'elles ne peuvent d'ailleurs être que par répartition. Et ce de deux façons :
- Soit financièrement. Dans le cas de la "répartition", les actifs versent directement aux retraités. Dans le cas de la capitalisation, c'est la même chose : l'actif qui a tout capitalisé, doit, le jour de sa retraite, liquider sa pension. Qu'est-ce à dire ? C'est à dire que, jusqu'à cet instant là, il n'a que des titres, qui ne représentent qu'une valeur potentielle. Ces titres (de propriété d'immeubles, d'obligations d'Etat, d'actions d'entreprises), il faut que quelqu'un les lui rachète à ce moment précis et les échange contre de l'argent qui sert à payer tous ses achats en France. On ne peut pas, en effet, acheter son pain avec une action Eurotunnel (sauf quand on veut faire un régime amaigrissant) ou payer son ticket de métro avec l'emprunt Balladur. Si personne ne se présente pour offrir de l'argent, ces titres n'ont aucune vertu efficace, car seul l'argent a valeur libératoire.
- Soit (et c'est bien plus important), matériellement. En effet, l'argent, en soi, n'est qu'un moyen. On ne mange pas des billets de banque et on ne suce pas des cartes de crédit. Tout se traduit toujours par quelque chose de matériel et de concret. Les retraités mangent, mais de la nourriture du jour. Les retraités voyagent, mais avec des Airbus 350, pas avec des Super Constellation des années 1950. Les retraités s'achètent des téléviseurs, mais des téléviseurs à plasma et écran plat, pas des téléviseurs à tube en noir et blanc. Les retraités s'éclairent mais avec de l'électricité produite aujourd'hui, puisque l'électricité ne se stocke pas. Les retraités se soignent, mais avec la médecine de janvier 2007. Autrement dit, la retraite, ce sont des biens ou des services produits au moment où on les demande, et non il y a 50 ans et stockés dans un coffre. Si, demain, il n'y avait plus de population active, les retraités n'auraient strictement rien pour vivre !
Remarque n° 4. A un moment, Bernard Guetta est intervenu et il a posé cette question : "Est-ce que c'est sain que, passé 60 ans, on ait encore 20 ans de vie à la retraite, alors que, jadis, on n'avait que quelques années de vie à vivre ?". Pour pasticher ce que j'ai dit plus haut, je pourrais m'écrier : "Extraordinaire question !". Extraordinaire, en effet, cette question l'est à de nombreux titres.
- Elle est d'abord extraordinaire dans l'ignoble, en ce que Bernard Guetta ne fait que dire, sous une forme détournée, qu'il trouve scandaleux qu'on profite longtemps de sa retraite. Et c'est ignoble de deux façons : d'une part sur le fond, et, d'autre part, sur la forme car, quelque part, Bernard Guetta s'est bien rendu compte qu'il ne pouvait pas formuler sa question crûment et c'est précisément dans ce décalage - qui permet néanmoins qu'on décrypte le message - que réside l'ignoble.
- Elle est ensuite extraordinaire en ce que Bernard Guetta postule implicitement une chose - qu'il veut faire passer pour évidente - mais qui, en réalité, est fausse. Que postule-t-il ? Que toutes les années de la vie sont égales. Ce qu'il pense - mais tellement fort qu'on l'entend - c'est : "Visez-moi tous ces papys et ces mamies, qui font de la planche à voile, qui s'initient à l'informatique, qui voyagent, qui se mettent à l'anglais, ou au latin, ou au serbo-croate, qui peignent, qui grimpent des cols à bicyclette, qui draguent, qui font l'amour comme des bêtes. Et qui prétendent être trop fatigués pour travailler ! Feignasses ! Parasites ! Profiteurs ! Allez, remettez-moi tout ça au taf !".
Outre que cette image ne concerne qu'une partie des retraités (ceux qui n'ont pas été épuisés par des tâches exténuantes et qui ont des retraites correctes, souvent les mêmes d'ailleurs), cette idée implicite - qu'on voudrait nous faire passer pour vraie - est fondamentalement fausse : au cours de la vie, les années ne sont pas égales. A partir d'un certain âge (vers la soixantaine, précisément), la situation se dégrade, et elle ne se dégrade pas de façon linéaire mais - hélas - selon une courbe croissante. Et elle se dégrade de trois façons :
- D'abord de façon "négative", par régression de ses facultés par rapport à un niveau considéré comme moyen (celui qui a été le sien durant toute sa vie) : dégradation de la vue, de l'ouïe, de la mémoire, de l'endurance, de la capacité à récupérer, du sommeil, de la force musculaire, etc.
- Ensuite, de façon "positive", mais positive dans le mal, par survenue de maladies inconnues jusque là, et qui ne sont pas seulement des amenuisements, comme précédemment : cancers, diabètes, Parkinson, Alzheimer, affections cardio-vasculaires, arthrites, rhumatismes, incontinences, aliénations mentales, etc. Ces deux types de dégradations peuvent se cumuler ou être la conséquence les unes des autres.
- Enfin, sans doute par répercussion de l'une ou l'autre affection, par des "pertes" : perte d'enthousiasme, perte de curiosité, perte de souplesse d'esprit, perte d'appétit, perte d'intérêts divers, etc.
Certes, les dégradations et les maladies peuvent arriver à tout âge. Mais, toutes choses égales par ailleurs, il existe une étroite corrélation entre dégradations et maladies d'une part, et âge d'autre part. Je pense même avoir lu - on me corrigera - que 80 % des dépenses médicales d'un individu donné ont lieu après 65 ans. Où veux-je en venir ? A ceci : lorsque je dis que les années ne sont pas égales, j'entends précisément la chose suivante. Quand quelqu'un souffre de rhumatismes ou d'arthrose et qu'il n'est soulagé par des médicaments que 2 heures par jour, c'est comme s'il ne vivait que 1/12e du temps. Autrement dit, un an, pour lui, n'aura valu qu'un mois. Si quelqu'un qui aime la radio, les concerts, la musique, la conversation, les bruits de la ville ou de la nature devient sourd, c'est comme s'il perdait - au bas mot - 90 % de sa vie. Pour lui, un an vaudrait à peine une quinzaine de jours. Et ainsi de suite. Evidemment, ces chiffres sont arbitraires. Mais ils permettent de me faire comprendre. Quand je dis que les années ne sont pas égales, je ne parle évidemment pas de l'horloge ou du calendrier. Je parle du temps vécu : passer, à 20 ans, une journée sur une plage, en maillot de bain, à nager, à jouer au ballon, à dévorer des sandwiches à pleines dents, à flirter, et passer la même journée dans un fauteuil roulant avec une couverture, ce n'est pas la même chose. Il existe d'ailleurs un indicateur de développement humain qui distingue la vie en pleine santé de la vie tout court.
Le deuxième point par lequel le raisonnement de Bernard Guetta est spécieux est qu'il ne raisonne que sur les grands nombres. Si on admet que la durée de vie moyenne, pour les hommes, est de 77 ans, la vie réelle de chaque individu est bien différente. Certains vivront jusqu'à 95 ans, d'autres seront morts à 60 ans. Prenons un homme qui décède à 65 ans. S'il a droit à la retraite à 60 ans, il aura au moins profité 5 ans de sa retraite. Si on fait passer la retraite à 65 ans, on lui vole 5 ans de sa vie. Donc, inéluctablement, statistiquement, augmenter l'âge de la retraite, c'est priver une portion "x" de la population de cette retraite, puisqu'elle sera morte avant.
[Nota. Cela m'évoque d'ailleurs un rapprochement. Les milieux de droite, qui sont souvent ceux qui militent pour le retard du départ à la retraite, sont aussi ceux qui, culturellement, sont favorables aux châtiments sévères, peine de mort ou perpétuité. Or, quand on choisit de condamner un individu - on pense, implicitement, s'il y a un doute, que celui-ci ne doit pas profiter à l'accusé ; qu'entre condamner un innocent et laisser échapper un coupable, il vaut mieux prendre le risque de condamner l'innocent. Lorsque Bernard Guetta trouve anormal qu'un individu profite 20 ans de sa retraite, il raisonne ainsi : "Je cours peut-être le risque, en élevant la retraite à 65 ans, de le priver de 5 ans de retraite s'il meurt précisément à 65 ans. Mais c'est quand même moins grave que de le voir "buller" 20 ans aux crochets des actifs !". C'est le même mécanisme qui est à l'oeuvre dans l'esprit d'un juré d'assises partisan systématique de la sévérité : "Peut-être que cet accusé est innocent. Mais, s'il était coupable ? Allez, au trou ! On n'est jamais trop prudent !].
Troisième point. De même que certaines observations influent sur l'objet observé, le fait de retarder l'âge de la retraite peut ne pas être sans conséquence sur le reste de la vie. L'allongement de la durée de la vie active peut se traduire... par un raccourcissement de la vie tout court ! Outre qu'on s'expose à des dangers qu'on ne courrait pas si on était à la retraite (parcours professionnels, usage de certains instruments), le rythme imposé par le néo-libéralisme, les exigences de vitesse, de rendement, de compétition, de changement, tendent, par le stress qu'ils imposent, à miner la vie de l'individu. De sorte que quelqu'un à qui on impose des années supplémentaires d'activité, perdra par les deux bouts : d'abord de toutes les années retranchées, et ensuite de l'épuisement ou du stress, qui lui diminuera le nombre d'années suivantes.
Pour ne retenir qu'un mot, celui de "sain", employé par Bernard Guetta a été particulièrement cynique. Parce que, pour la retraite, précisément, tout est affaire de "sain", c'est-à-dire de santé. Et il n'est pas "sain" de travailler plus longtemps, car on n'a plus la santé ou on perd sa santé à cause de ce travail.
Deuxième sujet (le court), qui n'a rien à voir avec le précédent. Aujourd'hui, au journal de France 2 de 13 h, la journaliste a passé exactement 8 minutes, ce qui est considérable... pour parler des soldes ! Or, il se passait aujourd'hui, deux événements très graves, tous les deux liés à la politique étrangère des Etats-Unis, qui n'ont été abordés que très légèrement, voire pas du tout. Le premier était l'intervention directe des Etats-Unis dans le conflit somalien : les Etats-Unis ne se sont pas contentés de soutenir en sous-main l'Ethiopie, ils ont aussi bombardé le sud de la Somalie. C'est un événement considérable en ce que les Etats-Unis reviennent sur un lieu dont ils avaient été chassés il y a 12 ans et que c'est le troisième pays musulman (avec l'Afghanistan et l'Irak) qui a, dans le même temps, reçu des bombes américaines. Le second a été l'annonce, cette nuit, d'une augmentation de l'effort américain en Irak, avec 21 000 hommes de plus. Ces deux événements, qui confirment la guerre des Etats-Unis au monde musulman (et risquent d'avoir des répercussions énormes), auraient dû passer en premier.
Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, rectifications et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud, AMD 37
10:05 Publié dans TV + Radio | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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