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jeudi, 05 octobre 2006

5 octobre 2006

Chers tous,

 

L'objet de ces remarques a été traité plusieurs fois au cours des flashes de la matinée, mais j'aborderai là en premier lieu ce que j'en ai écouté lors du journal télévisé de 13 h de France 2, et, accessoirement, lors du journal de même heure de France Inter.

 

A. De quoi s'agit-il ? A 13 h, à l'ouverture du journal, la présentatrice, Elise Lucet, annonce la révélation - par le journal "Aujourd'hui - Le Parisien" - comme on l'apprendra, entre autres, au journal de 13 h de France Inter, d'une fraude de 20 millions d'euros à la Sécurité Sociale. Ce sujet est le premier annoncé, mais pas le premier traité. Le premier sujet est l'annonce d'une découverte, aux Etats-Unis, d'un vaccin contre les allergies. Ce sujet dure 4 à 5 minutes.

 

B. Une fois ce sujet traité, Elise Lucet en arrive au sujet de la fraude. Ne disposant pas de magnétoscope, j'ai dû noter par écrit les propos des journalistes. Pour être rigoureux, je présenterai les propos ainsi : entre deux guillemets - l'un au début, l'autre à la fin - ce que j'ai entendu effectivement et, entre crochets, la "matière interstitielle" que j'ai tenté de restituer de mémoire. Voici :

 

- "En France, [vient d'être découverte] une énorme fraude à la Sécurité sociale. [Des médicaments] partaient sous forme de colis en Europe de l'Est, en Afrique et en Asie du Sud-Est. L'opération [a été] répétée des centaines de fois. [C'est une] escroquerie à très grande échelle [et] un trafic ans précédent. [Le] préjudice total pourrait atteindre une vingtaine de millions d'euros. Les médecins ont-ils été abusés ou ont-ils été complices ?".

 

La fraude portait essentiellement sur trois médicaments et la Sécurité Sociale s'en est rendu compte en rapprochant les maladies et les médicaments prescrits. Un autre moyen de déceler la fraude a été (entendu au journal de France Inter de 19 h) que certains médicaments étaient incompatibles entre eux, ce qui semblait disculper les médecins. Il semblerait aussi (entendu au même journal) que les feuilles d'ordonnance aient été volées chez les médecins. Le conseil de l'ordre parle de sanctions, voire de radiations. Comme le nombre des uns - les médicaments - ne correspondait pas à celui des autres - les maladies diagnostiquées - la Sécu a pu détecter le pot aux roses. A mes souvenirs, il y a eu des interviews de médecins et de responsables de Caisses d'assurance maladie. [Le sujet a aussi été traité aux journaux de France 2 de 20 h et de France 3 de 23 h. Les trois médicaments les plus "fraudés" étaient le Glamoxil, le Lexomil et le Cytotec, l'un des trois pouvant servir d'abortif. Le dernier journal fait aussi une certaine machine arrière : pour lui, si la limite supérieure pourrait être de 20 millions d'euros, il envisage aussi une limite inférieure de 12 millions d'euros].

 

C. Ce sujet a été suivi par un autre sur les réfugiés de Cachan. J'y reviendrai.

 

1. Première observation : en quoi ce sujet doit-il nous amener à dresser l'oreille ? En ceci : c'est qu'il suit, à peine à 24 h d'intervalle, un sujet qui portait, hier, sur un abus de droit aux allocations chômage et autres secours. [Pour ceux qui n'auraient pas lu mon précédent message, il s'agissait d'un chômeur de Roanne, qui non seulement avouait n'avoir travaillé que 4 ans en 25 ans, mais qui, en plus, reconnaissait qu'il profitait avec science de toutes les dispositions légales pour grappiller chaque subvention imaginable, qu'il était propriétaire de son studio (!) et, cerise sur le gâteau, qu'il avait écrit un livre pour se vanter de ses "exploits"].

 

2. J'avais relevé l'affaire en la dénonçant comme une manoeuvre idéologique visant à faire penser à la population que tous les chômeurs étaient des tricheurs (à partir de la généralisation d'un cas exceptionnel), et que cette manoeuvre avait été précédée par la dénonciation d'autres abus commis au détriment de la branche Famille de la Sécurité Sociale, les journalistes ayant déniché - ici et là - le cas de Sénégalais ou de Maliens, censés toucher des allocations somptueuses pour leurs 8 femmes et leurs 50 enfants. Ici, on avait donc la troisième branche, la branche Santé. Ainsi, après les branches Famille et Chômage, on a une fraude à la troisième Branche : la branche Maladie.

 

3. La critique des médias n'a pas seulement à porter sur le fond des sujets, mais aussi sur leur proximité ou leur succession. Après l'annonce de fraudes au détriment de la branche Famille, suit - hier - l'annonce d'une fraude à la branche Chômage, et, aujourd'hui, l'annonce d'une fraude à la branche Santé. L'idée sous-jacente, à partir de ces exemples, n'est pas de dénoncer "un" scandale mais, en suggérant que le cas est général, de "jeter le bébé avec l'eau du bain". Le présupposé idéologique est celui-ci : "Comme la Sécurité Sociale est publique, personne ne s'estime responsable, donc la gestion publique, c'est la gabegie. Seule la gestion privée, où les gens gèrent leurs propres biens, peut être rigoureuse. Eliminons donc la Sécurité Sociale et remplaçons-la par des assurances privées".

 

4. Deuxième observation. J'ai parlé de proximité (celle du sujet d'aujourd'hui avec le sujet d'hier). Mais il est une autre proximité à l'intérieur même du journal. En effet, l'ordre de succession des sujets apporte un autre sens au sujet traité. L'affaire étant moins évidente, j'en resterai au stade des hypothèses.

 

- Le sujet précédent (qui n'avait pas été mentionné initialement) était l'annonce d'un traitement - apparemment efficace - contre l'allergie, inventé aux Etats-Unis. Quel rapport y vois-je avec le sujet sur la fraude ? Celui-ci : l'idée suggérée est que la fraude détourne de l'argent, et qu'elle pourrait, par exemple, empêcher de traiter des gens qui souffrent effectivement d'une affection parfois grave (en l'occurrence l'allergie). Au passage, une autre idée passe : les Etats-Unis sont peut-être le pays dans assurances privées, mais, eux, ils trouvent des traitements qui marchent...

 

- Le sujet qui suivait était l'annonce de la découverte d'une solution pour les sans-papiers de Cachan (qui sont à peu près tous originaires d'Afrique). Or, précédemment, on avait évoqué que la fraude partait, en particulier, vers l'Afrique. La succession des deux sujets peut amener, chez certains esprits, à établir le court-circuit suivant : ces Africains "nous" volent et, maintenant, on cède à tous leurs caprices ! J'ajoute que les Européens de l'Est, les Africains et les habitants de l'Asie du Sud-Est sont, en général, pauvres, et que l'idée suggérée est : les pauvres nous pillent, les pauvres nous dépouillent ! Cette idée rejoint la peur des classes bourgeoises à l'égard des gueux, du Moyen Age à la Grande Peur de 1789 et des classes dangereuses de la Monarchie de Juillet à la peur des Communards de 1871.

 

5. Troisième observation. Il est à noter que, lorsqu'on parle de fraudes, ou de déficits - thématique familière à l'idéologie libérale et, plus généralement, à l'opinion de droite - il est toujours fait mention de chiffres en valeur absolue (tant de millions, tant de milliards), mais jamais en valeur relative. Or, "l'homme étant la mesure de toutes choses", chacun compare ces milliards (ou même simplement ces millions) - avec ses moyens (en général de quelques milliers d'euros) et ne peut s'empêcher d'avoir un sentiment d'énormité : c'est précisément ce sentiment d'énormité qui est recherché.

 

6. A côté de la critique par proximité (étudier les informations d'après leur proximité ou leur succession), on peut faire une critique par absence (étudier les informations par ce qui n'est pas dit, par ce qui n'est pas traité, par les mots qui ne sont pas employés, par les thèmes qui sont tus, par les rapprochements qui sont occultés). Et, ici, on pourrait évoquer plusieurs absences :

 

- Une absence de forme dans les chiffres : souvent, la présentation  néo-libérale des comptes est en valeur absolue et non en valeur relative (rapport ou pourcentage). Que représentent 20 millions par rapport au budget général de la Sécurité Sociale ? Je m'étais laissé dire que le budget de la Sécurité Sociale, de l'ordre de grandeur de celui de l'Etat, se mesurait avec le module (en francs) du millier de milliards de francs. A supposer donc que l'on en soit seulement à un millier de milliards de francs, cela donnerait 150 milliards d'euros. Rapporté à un salaire de 1500 euros, le rapport entre les deux représenterait une somme de... 20 centimes.

 

- Une absence de comparaison avec d'autres sources de déficit. En 2003, le Canard enchaîné énumérait les sommes dues - et non payées - par l'Etat à la Sécurité Sociale : 3,3 milliards de taxes sur les alcools, 7,8 milliards de taxes sur les tabacs, 1,2 milliards de taxe sur les primes d'assurance auto, 1,2 milliards de taxe sur les industries polluantes, 2,3 milliards d'allègement sur les cotisations sociales, 2 milliards de TVA payée par les hôpitaux, à quoi il fallait ajouter de 3 à 4 milliards versés par le régime général aux caisses déficitaires des avocats, notaires, dentistes, exploitants forestiers, etc. Soit entre 20,8 et 21,8 milliards d'euros, c'est-à-dire, au bas mot, 1000 fois le montant de la fraude...

 

- Une absence de comparaison au niveau international. La France consacre  dans les 9 % de son P.I.B. à ses dépenses de santé, les Etats-Unis 14 %. Mais près de 45 millions d'Américains (sur environ 300  millions) ne bénéficient pas de couverture santé et leur espérance de vie est inférieure de 3 ans à celle des Français.

 

- Une absence de comparaison avec les autres acteurs collaborant à l'équilibre de la Sécurité Sociale, par exemple les grands laboratoires pharmaceutiques. On rappellera qu'aux Etats-Unis, par exemple, les médicaments - à l'instar des consultations médicales - sont très chers, beaucoup plus chers qu'au Canada, où le gouvernement encadre les prix. Si bien que certains salariés ou retraités américains affrètent des autocars pour acheter ensemble des médicaments au Canada.

 

Il y aurait d'autres critiques par absence à faire. Le principe est simple - et peut même apparaître comme un truisme - mais la réalisation est moins aisée. Tout comme, d'ailleurs, la critique par proximité : les rapprochements ne sont limités que par l'imagination ou l'intuition du critique. Je précise bien, toutefois, que ces deux procédés n'épuisent pas toute la gamme des manières d'aborder un sujet. On peut aussi, par exemple, l'aborder par les figures du discours.

 

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours


mercredi, 04 octobre 2006

4 octobre 2006

Chers tous,

Aujourd'hui, au journal de 20 h de France 2, présenté par David Pujadas, le sujet portait sur un chômeur qui "profitait du système". Ce sujet a aussi été présenté au journal de France 3 de 23 h, présenté par Marie Drucker. De plus, ce chômeur a écrit un livre, "Moi, Thierry F., chômeur professionnel".

Comme je n'avais pas bien suivi le journal de 20 h, j'ai pris les notes au journal de 23 h. La seule différence tenait aux propos du journaliste présentateur, David Pujadas dans un cas, Marie Drucker dans l'autre, car le document, enregistré par France Télévision, était commun aux deux chaînes. Que peut-on en retenir ?

1. Présentation. La journaliste - et même David Pujadas, selon mes souvenirs - commence par une phrase tirée du livre (ou de l'interview) de l'intéressé : "Je suis un profiteur, pas un fraudeur". Cette phrase, par laquelle la (le) journaliste emprunte les mots de l'intéressé, est jetée, au vocatif, à la face des millions de téléspectateurs. Même, si, après, le présentateur cite ses sources, l'effet est produit. C'est comme s'il disait : "Bandes d'imbéciles, je vous ai bien eus !". Le public est cueilli à froid, insulté, souffleté.

2. Or, l'annonce, l'accroche, le titre d'un article, d'un éditorial, d'un journal (écrit, parlé, télévisé), c'est ce qui constitue l'essentiel, le coeur, presque la quasi totalité du message. Pour pasticher une expression désormais célèbre de Patrick Le Lay, le titre - l'annonce, l'accroche - c'est "95 % de la mémoire de cerveau humain disponible". Qu'y a-t-il dans le "J'accuse !" de Zola ? Il y a... "J'accuse !". Le reste est, comme disent les lettrés, de l'explétif (c'est-à-dire du remplissage). Le ton est donné, comme en musique : l'oreille, après, entend tout selon la première note. L'oreille... mais aussi l'esprit.

3. Le "chômeur profiteur" est présenté anonymement, de dos. On ne voit que sa nuque, ou ses mains ou ses bras. Son nom n'est figuré que par l'initiale de son patronyme. Mais quelle est cette présentation ? C'est celle, non pas de tous les délinquants, mais de ce que j'appellerais les "péri-délinquants" : ceux qui ont été accusés - mais seulement accusés - de quelque chose (pédophilie), ou qui se livrent (ou se sont livrés) à la prostitution - ce qui n'est pas, en soi - et sous certaines conditions - un délit - ou ceux qui ont purgé leur peine (donc à qui on n'a plus rien à reprocher) mais ne veulent pas être reconnus par leur entourage. Cette "péri-délinquance" correspond au sujet (entendu comme personne et non comme thème) : il n'est coupable ni pénalement ni même juridiquement (et c'est bien là le problème), mais il est, assurément, coupable moralement. Il ne fait rien et il s'en vante !

4. La présentation des faits : ce "chômeur profiteur" avoue n'avoir travaillé que quatre ans sur 25 ans. Tout le reste du temps, il a profité de secours, d'aides, d'allocations, de RMI, de CMU, etc. Mais ces indications d'années, cela ne rappelle-t-il rien ? 25 ans, c'est, en général, la durée moyenne d'une peine d'assises ou, à tout le moins, celle d'une peine incompressible. 4 ans, c'est la durée d'une peine correctionnelle. Dans l'esprit du téléspectateur, il s'établit comme une superposition entre les deux ordres d'idées : comme s'il écoutait, par exemple l'information qui suit. "Le criminel a été condamné à 25 ans de prison par la Cour d'assises. Mais, entre les remises de peine, les grâces présidentielles, les vices de procédure, les appels suspensifs, les confusions de peine, les sorties pour bonne conduite, les pétitions en sa faveur, etc., il n'a, en fait, accompli que 4 ans de prison".

5. L'identification entre les deux ordres de fait (chômage et délinquance) est à peu près totale dans l'électorat de droite [et, sans doute, assez superposable, aussi, dans celui de gauche]. Cette identification est que le gouvernement - ou la pensée, ou l'idéologie - de gauche est laxiste envers les chômeurs, comme il est laxiste envers les délinquants et les criminels. Dans les deux cas, les "braves gens" pensent : il a commis de mauvaises actions (dans le cas du chômeur profiteur, non au détriment d'une seule victime, mais - pire ! - au détriment de tous, c'est-à-dire de moi) et il ne paye même pas !

6. Ce chômeur est dit propriétaire de son studio. Certes, un studio, c'est petit mais, pour l'intéressé, cela semble suffisant (apparemment, il n'y a pas trace d'autre présence humaine). La caméra tourne dans le studio : on voit un parquet, des livres et un ordinateur, c'est-à-dire du superflu (entendons du superflu par rapport à des meubles ou des appareils ménagers, et ce superflu est là pour suggérer : s'il a un ordinateur, il doit bien avoir une cuisinière et un frigo !). Et puis, quand même, propriétaire, ce n'est pas rien ! Il n'a plus que les charges à payer. On imagine les sentiments de toutes les familles en location, qui arrivent à la fin du mois sans le sou et écoutent ce reportage...

7. Ici, joue un autre ressort : un bien immobilier se paye sur une longue durée. 10 ans, 15 ans ou 20 ans. Et vu la modicité des revenus de l'intéressé - dans les 600 euros - on suppose qu'il lui a bien fallu tout ce temps pour devenir propriétaire (car les mensualités de remboursement ne devaient pas être grosses). On éveille par là un autre sentiment chez le téléspectateur : "Mais c'est qu'il a calculé son coup de loin, le salaud ! Mais c'est qu'il l'a prémédité !".

8. La couverture du livre est montée comme une provocation. D'abord par son titre : Moi, Thierry F., chômeur professionnel, qu'on imagine décliné de toutes sortes de manières (Moi, Thierry F., proxénète heureux, Moi, Thierry F., tueur à gages cool, etc.) et, pour enfoncer le clou, on voit deux pieds nus sur un repose-pieds (tabouret ?), signe de la sieste, du farniente, de la tranquillité béate de vivre.

9. L'intéressé, interviewé chez lui, se défend d'être un délinquant. Il dit : "Je me glisse dans les failles du système social français. Je ne vole pas, je profite. Tout ce que je touche est légal". En disant cela, il expose ce qui, en général, horripile la majorité des Français (ou de n'importe qui en général) qui n'est pas familier avec le code de procédure pénale : l'annulation - ou, au contraire, l'acceptation - d'une procédure pour vice de forme. Par exemple le chauffard qui est pris à rouler à 250 km/h mais qui échappe à la sanction parce que le gendarme a mis comme date : "jeudi 4 octobre", alors que le 4 octobre était un mercredi, ou bien que le radar n'était pas étalonné, ou bien qu'on s'est trompé en retranscrivant son nom, etc. Bref, le Français moyen qui a le sentiment - justifié - qu'en équité, l'individu est effectivement coupable, mais qu'en droit procédural - et la procédure, c'est la lettre du Code et seulement la lettre, si "absurde" qu'elle paraisse - il n'est pas possible de le prendre en défaut. D'où le sentiment d'une impunité révoltante.

10. Dernier point de présentation de l'intéressé, mais qui est, en fait, le point capital : apparemment, l'intéressé vit seul. Cela lui permet tout un ensemble de stratégies - pour se nourrir, toucher quelques avantages en nature par ci, quelques bons de la mairie par là - qui lui évitent précisément de travailler. En faisant le rapport entre coûts et bénéfices, l'interviewé en a conclu que l'investissement qu'il mettrait à travailler, si cela pouvait lui rapporter au moins le SMIC - c'est-à-dire quelques centaines d'euros de plus, donc un standard de vie plus confortable - ne vaudrait pas la peine qu'il se donnerait pour se lever tôt, se plier à une discipline, rendre des comptes, se fatiguer physiquement et nerveusement, etc. Il s'est habitué à vivre juste assez sobrement - et grappiller, de temps en temps de menus plaisirs - pour se contenter de ses modiques revenus.

11. Le reportage ne serait pas complet sans un contrepoint : celui qui consiste à nier que la situation soit généralisable. Le micro est tendu à un syndicaliste de l'ANPE, qui conteste énergiquement que ce cas puisse être étendu et que, en tout état de cause, on puisse vivre décemment avec des sommes aussi modiques. Mais cet "équilibre" dans la présentation est un faux équilibre. On sent l'exercice obligé du journaliste qui se dit : "Il faut que je donne la parole aux syndicats, sinon ils vont me tomber sur le dos !". Tout est donc fait pour minimiser l'impact de cette "interview équilibre". D'abord, elle a lieu à la fin, alors que l'effet du reportage joue à plein : d'abord le titre, qui produit 95 % de l'impression, puis le reportage en plans divers (rapprochés, moyens, mouvants), qui renforce les 95 % des 5 % restants, alors que le syndicaliste est pris en plan fixe (la caméra ne bouge pas) et en buste. Ce cadrage est destiné, par l'assimilation à un présentateur de télévision qui lit son prompteur, à suggérer l'idée : "Lui, il récite sa leçon". D'autant plus qu'en voix off, on entend : "Cette affaire met l'ANPE dans l'embarras", ce qui anéantit tout l'effet - à supposer qu'il y en ait eu un - de l'interview du syndicaliste. Coup de pied de l'âne.

12. Ce faux contrepoint, ce simulacre d'équilibre ressemble à ces types d'affront où un personnage, après avoir lancé une parole bien blessante à un interlocuteur, module ensuite sa réaction - en feignant de la nier ou de l'atténuer - en fonction des réactions de cet interlocuteur. Par exemple : "Oh, je disais ça comme ça !" [Mais alors, pourquoi le dire ?], ou bien "Ce que j'en disais, c'était pour ton bien !" [Curieusement, les choses faites "pour notre bien" font toujours mal], ou bien "Et alors, si on ne peut plus plaisanter !" [Mais il en est des plaisanteries comme de certaines morsures pour jouer... mais où on plante les dents]. Globalement, cette présentation joue sur le ressort présenté plus haut, qui veut que la première impression soit toujours prégnante : lorsqu'une information fausse est lancée, elle est toujours audible (ou visible - sur deux colonnes, en première page, en gras), mais le démenti est toujours inaudible ou invisible (en petits caractères, en page 8, en bas de colonne). Qui se souvient que les "attaques à l'anthrax" d'Al Qaida, après le 11 septembre 2001 - et qui ont été la psychose de tout l'Occident durant des mois - ne reposaient strictement sur rien ?

13. En dépit - ou même à cause - de ce reportage, personne ne se souviendra de la conclusion : ce cas est exceptionnel et ne saurait représenter la généralité des chômeurs. D'autant plus que - sans avoir l'air d'y toucher - la chaîne instille dans l'idée des téléspectateurs l'idée suivante : "Eh bien, maintenant qu'il a fait un bouquin, tous les fainéants vont se précipiter pour l'acheter et ils vont rouler les gens honnêtes dans les grandes largeurs !". Cela fait penser à ces gouverneurs américains - dont Jeb Bush, propre frère de George Bush - qui, tout à la fois, mettent toutes les facilités pour acheter des armes à feu, et, en même temps, refusent avec la dernière énergie toutes les grâces des condamnés à mort... pour meurtre par arme à feu ! Ici, bien loin de vouloir laisser l'impression d'un cas isolé, la présentation d'un chômeur écrivain est destiné à généraliser l'idée que "tous" les chômeurs sont des profiteurs, et, de surcroît, des profiteurs cyniques.

14. En généralisant, on peut dire que ce reportage s'inscrit dans deux logiques. D'abord la logique de la généralisation d'un cas unique à la majorité, et, dans le cas qui nous occupe, la logique de l'attaque contre le système de prestations sociales français. L'autre généralisation, c'est - on le voit de temps à autre - l'exemple de l'immigré, en général Sénégalais ou Malien (c'est-à-dire noir et polygame, donc, par définition, pauvre et profiteur) qui a réussi à toucher les allocations familiales pour ses 8 femmes et ses 50 enfants, qui ne travaille pas et se vautre toute la journée devant son téléviseur à plasma de 1,30 m de diagonale.

15. Or, cette croyance répond tout à la fois à une représentation populaire (chacun a son histoire du chômeur tricheur, qui, en faisant des petits boulots au noir, va en vacances au Cap d'Agde et offre des leçons de piano à sa fille) et à une représentation "savante" : celle des doctes professeurs d'économie monétaristes, qui expliquent avec componction "que le différentiel entre l'indemnité de chômage et le seuil plancher de la rémunération du travail conduit le chômeur, par la comparaison économique des avantages et des inconvénients, à privilégier la première au détriment de la seconde, ce qui constitue une trappe à pauvreté" [trivialement = il faut sucrer les allocs pour remettre les chômeurs au taf]. La seconde, en donnant une caution prestigieuse à la première, est l'annonce d'une préparation psychologique de l'opinion (comme on parle d'une préparation d'artillerie) destinée à mettre à bas l'édifice social hérité de la Libération. Edifice - il faut s'en souvenir - bâti contre une droite et contre un patronat dont le comportement, durant l'Occupation, n'avait pas été au-dessus de tout reproche...

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud, AMD Tours

lundi, 02 octobre 2006

12 septembre 2006

Chers tous,


La date mentionnée dans l'objet du titre est celle où le pape Benoît XVI a prononcé, dans le grand amphithéâtre de l'université de Ratisbonne, le discours qui, au sein du monde musulman, a suscité l'ébullition que l'on sait. A écouter la radio ou la télévision, à lire les journaux, l'affaire se résumerait à ceci : le pape aurait, du même souffle, affirmé qu'il existerait un lien organique entre raison et foi chrétienne mais dénié que ce même lien existerait avec la foi musulmane (d'où les dérives que se permettraient les fidèles de cette dernière - et leur indignation subséquente envers le pape).

Cette présentation est, certes, condensée, mais je souhaite surtout dire ceci : les médias semblent s'être focalisés sur l'opinion du pape à l'égard de l'Islam (et les desseins que les esprits les plus polémiques lui prêtent envers cette religion : retour à l'esprit de croisade, aide idéologique déguisée à George Bush, etc.) plus que sur le discours lui-même. Ce discours, auquel chacun peut accéder - en français, en allemand et en italien - notamment grâce à un lien signalé par Alain Gresh sur son blog, comporte bien d'autres aspects que des attaques contre l'Islam. C'est sur certains de ces aspects que j'aimerais revenir.

I. Premier aspect.

Le point de départ de la démonstration de Benoît XVI est l'échange qu'eut l'empereur byzantin Manuel II Paléologue, en 1391, avec un érudit persan. Le pape étant, dans toutes les acceptions du terme, un grand clerc, aurait pu, dans sa vaste culture, puiser nombre d'autres références. Certes, l'empereur Manuel II était lui-même fort savant mais il ne fut pas le seul - le seul empereur comme le seul lettré - à posséder ces qualités au cours de plus d'un millénaire d'histoire byzantine. Néanmoins, et sans entrer sur le fond des échanges entre le basileus et son correspondant persan, je postule ceci : le choix d'un Byzantin, et, particulièrement, le choix d'un Byzantin de cette époque, n'est pas anodin.

L'échange, dit le pape, eut lieu en 1391. Comment cette date se situe-t-elle dans l'histoire de l'empire byzantin ? Si l'on sait exactement la date de la chute de ce dernier (le 29 mai 1453), sa date de naissance est plus difficile à établir. Un moment clairement identifié est celui du partage de l'empire, en 395, entre Arcadius et Honorius, les deux fils de Théodose. A partir de là, les destins de l'empire d'Orient (Arcadius) et ceux de l'empire d'Occident (Honorius) divergent définitivement. Si l'empire d'Orient vécut encore plus d'un millénaire, l'empire d'Occident, lui, succomba - officiellement - en 476. On peut aussi faire remonter cette naissance à la première organisation gouvernementale (et administrative) séparant l'empire romain unifié en deux parties, à savoir la Tétrarchie de Dioclétien, en 285.

Jusque là, il était certes entendu que l'empire romain, pour unique qu'il fût, admettait néanmoins le grec comme langue dominante dans sa partie orientale et le latin dans sa partie occidentale. C'est dans ces langues qu'étaient, dans chaque partie, administrées les provinces, mais à partir d'une direction unique, émanant de Rome. La réforme de Dioclétien prit en compte, après l'ébranlement du IIIe siècle, la nécessité de défendre l'empire à partir de centres plus proches des lieux de crise (invasions ou rébellions). Les structures administratives mises en place ne disparurent plus jamais. Au demeurant, cette date de 285 est celle que mentionne André Guillou dans sa chronologie (La civilisation byzantine, Arthaud, 1974, page 448), ainsi que Georges Ostrogorsky (Histoire de l'Etat byzantin, Payot, 1969, pages 59 à 62). Nous l'admettrons donc comme convenable. Pourquoi ces considérations chronologiques ? Pour situer, dans le temps, Manuel II Paléologue. A la date de 1391, l'empire n'a plus que 62 ans à vivre : rapporté à un jour solaire, c'est comme si on abordait la journée à 22 h 45. [Pour mémoire, Manuel II mourut en 1425 : l'empire ne lui survécut que 29 ans !].

A quoi ressemblait l'empire byzantin à cette époque ? Au temps de sa plus grande extension - sous Justinien, vers 560 - il englobait presque tout le pourtour de la Méditerranée : l'Espagne du Sud, l'Afrique du Nord du milieu de la côte algérienne à l'Egypte, le Sinaï, la Palestine, la Syrie, les péninsules anatolienne, balkanique et italienne, ainsi que toutes les îles de la Méditerranée. Au XVe siècle - au plus tard à la mort de Manuel II - cet empire ne comprenait plus que Constantinople et quelques faubourgs, ainsi que de rares îles au nord de l'Egée, telles que Thasos, Samothrace et Lemnos. Et le reste ? Eh bien, le reste avait été soit conquis par les Ottomans (péninsule anatolienne et Balkans) soit (Grèce propre et les îles de l'Egée) avait été divisé entre des dynastes grecs indépendants ou des républiques maritimes italiennes (Gênes, Venise). "L'empire" byzantin de cette époque ressemblait à une France réduite à Paris, au départements de la petite couronne, ainsi qu'à quelques localités de province, telles que Rambouillet ou Chambord (Voir la carte "Europa um 1450" du Grosser Historischer Weltatlas, IIe partie, Moyen Age, p.121).

Que faisait Manuel II Paléologue en 1391 à Ankara ? Le pape dit : "Il y prenait ses quartiers d'hiver". L'expression "quartiers d'hiver" qui remonte, plus précisément, à la seconde moitié du XVIIe siècle (1668 ou 1688, dit le Dictionnaire historique Robert) - mais désigne cependant une réalité plus ancienne - évoque une période au cours de laquelle les armées, privées de ravitaillement par la mauvaise saison, étaient cantonnées à l'abri - souvent parmi la population - avant de reprendre les opérations au printemps. On pourrait donc penser que Manuel II était en campagne (contre qui ?) et que, pour passer le temps, il s'adonnait à d'érudites occupations... Que nenni !

A l'époque, en effet, non seulement l'empire byzantin était réduit à presque rien (cf. ci-dessus) mais, de surcroît - comme souvent dans les Etats en crise - il était déchiré entre les factions au sein des groupes dirigeants, en l'occurrence au sein de la dynastie régnante. Manuel (qui n'était pas encore le deuxième du nom) avait dû, de concert avec son père Jean V, lutter contre son frère Andronic IV et le fils de ce dernier, Jean VII. Et ce ne fut qu'avec l'assentiment du sultan Bajazet Ier qu'il put, en 1390, reconquérir son micro-Etat sur son neveu. Pendant que son père Jean V achevait son règne dans la ville, Manuel "résidait à la cour du sultan et avalait toutes les humiliations avec la déférence d'un vassal" (Georges Ostrogorsky, op. cit., p. 570). Les derniers Paléologues n'étaient donc que les jouets du sultan. Celui-ci était le maître de facto de l'empire byzantin avant de le devenir de jure. Mutatis mutandis, les empereurs byzantins de la basse époque avaient donc avec les Ottomans les rapports qu'avaient eu, un millénaire auparavant, leurs prédécesseurs d'Occident vis-à-vis des chefs "barbares" qui, de fait, formaient les effectifs - et les cadres - de la dernière armée romaine.

Il est difficile de penser que la perception de l'Islam par Manuel II ait pu ne pas être influencée par la situation, qui voyait alors un empire ottoman en pleine expansion au détriment des Etats chrétiens, notamment dans les Balkans (la bataille du Kosovo, qui consacra l'effondrement des Etats slaves des Balkans, eut lieu le 15 juin 1389, la bataille de Nicopolis, qui écrasa une expédition de chevaliers chrétiens - majoritairement hongrois et français - se déroula 7 ans plus tard, le 25 septembre 1396). Dans la mesure où les Turcs professaient l'Islam, il est donc compréhensible que Manuel II, qui assistait aux triomphes militaires de cet empire, ait pu identifier Islam et violence.

Cette identification, toutefois, est rien moins que naturelle. Elle ne l'est pas plus que celle qu'aurait établie un empereur du Bas Empire d'Occident entre arianisme et violence, nombre de chefs barbares ayant alors opté pour cette hérésie du christianisme. Par ailleurs, les ardeurs belliqueuses des Turcs s'exerçaient aussi contre d'autres peuples professant également l'Islam, tels que Perses ou Arabes (et lorsque les Turcs affrontaient la Perse, pays de l'interlocuteur de Manuel II, ils ne l'affrontaient pas en tant que musulmans, mais en tant que Turcs. Pas plus que, aux XVIe et XVIIe siècle, les puissances occidentales ne s'affrontèrent au nom d'impératifs religieux, protestants et catholiques ayant alors des alliances croisées). Et il ne faut pas oublier que l'empire ottoman domina le monde arabe - tout aussi musulman que lui - jusqu'à l'issue de la Première Guerre mondiale, et qu'il ne fut libéré qu'avec l'aide des Etats "chrétiens" qu'étaient le Royaume-Uni et la France (qui ne firent d'ailleurs que substituer leur domination à la domination ottomane).

L'omission de cette réalité - et de ces rapports de force - est une curiosité du discours du pape. Il en est cependant une autre, autrement importante. Pourquoi le pape a-t-il choisi, précisément, un représentant de l'empire byzantin ? Ce choix est paradoxal, car s'il est une institution qui contribua au déclin de cet empire - voire précipita sa chute - ce fut bien la papauté. Le résultat le plus clair des deux siècles de croisades (en dates rondes, de 1095, date de l'appel d'Urbain II au concile de Clermont, à 1291, prise de Saint-Jean d'Acre), fut de fragiliser l'empire byzantin. La seule dévastation de Constantinople, avant le siège turc de 1453, fut le fait des chevaliers chrétiens, en 1204 ! Et même si le pape Innocent III finit par condamner cette conquête, il ne l'en approuva pas moins initialement (dans l'espoir d'une union des Eglises). Ainsi, même si on ne peut adresser à la papauté le reproche d'avoir expressément "voulu" la ruine de l'Etat byzantin, dépassée qu'elle fut par la puissance des Etats d'origine des croisés (notamment le royaume de France) et les desseins mercantiles des républiques maritimes italiennes (Gênes et Venise), il n'en reste pas moins que, nolens volens, les prédécesseurs de Benoît XVI hâtèrent la fin de cet Etat.

Cette opposition de fait - plus ou moins consentie, plus ou moins réticente - à l'affaiblissement de l'empire byzantin n'était que le reflet d'une autre opposition plus profonde, celle qui opposait la chrétienté latine à la chrétienté grecque (en gros le catholicisme à l'orthodoxie). A bien des égards, cette opposition, jalonnée par le schisme de Photios (869-870), puis entérinée en 1054, se montra plus forte que l'opposition respectives des deux parties à l'empire ottoman puisque, même au plus fort du péril turc, alors qu'il ne restait à l'empire byzantin que quelques décennies à vivre, aucune des deux parties ne croyait véritablement à l'union. Toujours selon Georges Ostrogorsky (op. cit., p. 583), "l'empereur Manuel, instruit par l'expérience, avait [...] montré un froid scepticisme pour l'idée de l'u­nion. Sur son lit de mort, rapporte Phrantzès, il mit expressé­ment son fils en garde contre des espoirs d'union ; à son avis, une union entre Grecs et Latins était chose impossible, et les tentatives d'union ne pouvaient qu'envenimer le schisme". Et même en décembre 1452, moins de six mois avant la chute de la ville, la proclamation de l'union à Sainte-Sophie par le cardinal Isidore - légat du pape et ancien métropolite de Moscou - déclencha la colère du peuple, au point de faire dire à un des hauts fonctionnaires de l'empereur : "Plutôt voir le turban turc au milieu de la capitale que la mitre latine". (Ostrogosky, ibid., p. 590).

Cette opposition entre catholicisme et orthodoxie ne s'apaisa d'ailleurs plus jamais : elle se manifesta, notamment, par la dispute sur la possession des Lieux saints entre orthodoxes et catholiques (et fut un des prétextes de la guerre de Crimée, qui vit la France catholique, l'Angleterre protestante et la Turquie musulmane affronter la Russie orthodoxe). Et elle perdura jusqu'à nos jours puisque même le prédécesseur de Benoît XVI ne fut jamais reçu par le métropolite de Moscou (sa condition de Polonais ayant peut-être même aggravé sa position de pape...). On peut donc se demander si la référence de Benoît XVI à Manuel II ne constitue pas, aussi, un discret appel du pied au monde orthodoxe en vue d'une (éventuelle ?) réconciliation.

II. Deuxième aspect.

Il y aurait aussi sans doute à dire sur la convergence que le pape établit entre pensée monothéiste et pensée grecque, à commencer par sa conception harmonieuse de la Septante. Le pape passe un peu vite, ce me semble, sur les différences entre judaïsme de la Palestine et judaïsme de la Diaspora. Autant le premier pouvait être raide, rude, intransigeant (on le vit bien, de l'insurrection des Macchabées à celle de 133), autant le second - qui vivait parmi les païens - devait se montrer souple et accommodant (il fallait bien vivre...). Dans leur ouvrage "Le judaïsme et le christianisme antique" (P.U.F., Nouvelle Clio, 1968, pages 71 et sqq.) Marcel Simon et André Benoît signalent que les juifs de la Diaspora, "généralement ignorants de l'hébreu et de l'araméen, adoptaient tout naturellement le parler de leur milieu" [en l'occurrence, dans l'Egypte lagide, où eut lieu la conception de la Septante, le grec]. On peut donc imaginer que les juifs d'Alexandrie apprenaient l'hébreu ou l'araméen comme les clercs catholiques apprennent le latin ou comme les Turcs ou les Indonésiens apprennent l'arabe : comme une langue liturgique permettant la lecture du Livre saint, c'est-à-dire comme une langue étrangère, donc une langue seconde.

Or, il est constant que les "bonnes" traductions procèdent toujours de l'aval vers l'amont. C'est-à-dire qu'elles sont effectuées par le locuteur de la langue destinataire vers le document de la langue originelle. Ce n'est qu'ainsi que la traduction peut apparaître, aux yeux du lecteur, comme un écrit de sa propre langue (et non comme un sabir, à l'instar des notices d'utilisation des fours à micro-ondes, qui passent directement du coréen au français via un dictionnaire de poche). En l'état, si l'on suit Simon et Benoît, on peut postuler que les traducteurs de la Septante, tout juifs qu'ils étaient, ne s'en exprimaient pas moins en grec, c'est-à-dire pensaient en grec. Leur oeuvre, destinée aux Gentils (= non-juifs), présentait à ceux-ci un monde étranger, certes... mais pas étrange ! Au demeurant - ce qu'omet (involontairement ?) le pape - si l'Eglise adopta la Septante, le judaïsme, de plus en plus concurrencé par le christianisme, se replia sur lui-même et, en matière de Bible, en vint à "la version d'Aquila, d'un littéralisme servile, véritable décalque de l'hébreu, [qui] remplaça la Septante, à partir du IIe siècle, dans la Diaspora" (Simon et Benoît, ibid., p. 78). La "bouée" grecque ne servit, en fin de compte, qu'à la seule Eglise...

Ces remarques valent aussi pour le christianisme, et, notamment, pour la relation de Jésus à Paul. La Tradition, la liturgie de la messe - notamment la place qu'y tiennent les Epîtres - ont imposé l'idée qu'il y avait un lien organique de l'un à l'autre. Ce lien est peut-être évident pour un catholique - ou un protestant, mais, comme la référence à Manuel Paléologue, il est rien moins qu'évident.

Il existe, en effet, une forte différence entre l'enseignement du juif galiléen Jésus de Nazareth et celui du juif hellénisé Paul de Tarse. Certes, les choses ne se présentent pas avec une clarté géométrique mais, sans Paul, l'enseignement du Nazaréen n'aurait sans doute été compté que comme une branche du judaïsme - à l'instar de celui du Baptiste ou du Maître de Justice des Esséniens. A l'inverse, peut-être Paul ne cherchait-il pas systématiquement des disciples en dehors du judaïsme. Peut-être sont-ce seulement les circonstances qui, au bout du compte, en firent "l'Apôtre des Gentils", donc, l'une des extrémités de la longue chaîne qu'à l'autre bout tient Benoît XVI. Du point de vue juif, l'enseignement du Nazaréen fut donc une opération superbement ratée ! Mais, historiquement - et grâce à Paul - ce fut un "ratage" fécond, du même ordre que nombre de "découvertes" humaines, qui partent vers un objet et en découvrent un autre : comme, par exemple, à la fin du XVe siècle, la recherche d'un passage vers l'Asie vers l'Ouest...

Par ailleurs, dans son cinquième paragraphe, Benoît XV dit : "Je pense qu'ici se manifeste la profonde concordance entre ce qui est grec dans le meilleur sens du terme et ce qu'est la foi en Dieu sur le fondement de la Bible" et, à l'appui de cette proposition, il cite la modification, par l'évangéliste Jean, du premier verset de la Genèse au début de son Evangile : "Au commencement, était le Logos". Certes, le Quatrième Evangile est, à bien des égards, un écrit original et inspiré, certes, il peut soutenir la comparaison avec les Synoptiques (= Evangiles de Matthieu, Marc et Luc), mais, contrairement auxdits Evangiles, il est le seul, dans le récit de la dernière cène... à omettre l'institution de l'Eucharistie ! Or, s'il est un rite fondamental, celui autour duquel s'ordonne la liturgie de la messe, c'est bien celui-là ! Donc, pour reprendre les termes de Benoît XVI, la concordance entre ce qui est grec et ce qui est foi (au sens de la Bible) n'est-elle peut-être pas aussi "profonde" que cela...

III. Troisième aspect.

Il convient de dire quelques mots sur la formation et la carrière du pape actuel et sur les caractères que présentent celles-ci par rapport à ses prédécesseurs immédiats. On peut opérer un rapide survol depuis l'entrée en fonctions de Pie XII, la période considérée, longue de près de 70 ans (le cardinal Pacelli ayant accédé au pontificat en 1939), ayant été très féconde en bouleversements politiques (Seconde Guerre mondiale, décolonisation, chute du communisme, déclin de l'Europe, etc.), scientifiques et techniques (naissance et expansion du nucléaire, de l'informatique, de l'astronautique), "sociétaux" (promotion et émancipation des femmes, changement des moeurs sexuelles, déchristianisation), et, bien entendu - ceci n'étant pas sans liens avec cela - déroulement du concile Vatican II, le dernier concile oecuménique.

Pie XII, entré en fonction en 1939, eut une formation juridique (spécialiste du droit canon) et, à partir de la Première Guerre mondiale, une carrière diplomatique. Jean XXIII eut une formation plutôt historique (monographies sur l'histoire diocésaine et saint Charles Borromée), et, à partir de 1925, une carrière diplomatique (visiteur apostolique en Bulgarie, nonce en France, observateur à l'UNESCO), puis pastorale (patriarche de Venise). Paul VI, eut une carrière administrative (à la Curie), et, à partir de 1954, pastorale (archevêque de Milan). Nous passerons sur Jean-Paul Ier, la brièveté de son pontificat n'autorisant pas de longs développements, pour en arriver à Jean-Paul II. Celui-ci, en dehors de son expérience pastorale (comme archevêque de Cracovie), depuis 1953, eut un état d'esprit surtout philosophique (thèse sur Max Scheler). [Ces données sont tirées du Dictionnaire des papes, Brepols, 1994].

Le pape actuel, né en 1927, est l'auteur de deux thèses, l'une sur saint Augustin, l'autre sur saint Bonaventure. Il fut professeur de dogmatique et de théologie fondamentale à Freising, en 1959, puis à Bonn (de 1963 à 1966), à Tübingen (de 1966 à 1969), et, enfin, à Ratisbonne (de 1969 à 1977). Il fut aussi consulteur théologique, durant le concile Vatican II, auprès du cardinal Frings, archevêque de Cologne. En 1977, il fut nommé archevêque de Munich et Freising. Puis, à partir de 1981 - trois ans après l'accession au pontificat de Jean-Paul II - il fut nommé Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (ci-devant Saint-Office). Il resta à ce poste jusqu'au décès de son prédécesseur, c'est-à-dire presque un quart de siècle !

Résumons-nous : durant 18 ans (de 1959 à 1977), Joseph Ratzinger enseigna la théologie dans diverses universités catholiques allemandes. Puis, après 4 ans d'activité pastorale (archevêché de Munich), il prit en charge, durant 24 ans, la garde de l'orthodoxie de l'Eglise catholique, ce qui l'amena à connaître une foule d'écrits rédigés par les clercs et à les confronter à ses propres connaissances et à ses propres convictions. Il y acquit d'ailleurs la réputation d'un censeur à la fois précis, érudit, sévère, exigeant... et très conservateur ! Ses éminentes qualités intellectuelles, ses travaux, sa formation, son milieu d'origine (la Bavière, province aussi catholique que conservatrice) sa forte personnalité, ne pouvaient que le disposer à se sentir le "gardien du temple" (sans acception péjorative), celui qui, à l'intérieur, maintient la pureté et l'orthodoxie de la foi (par exemple contre la théologie de la libération), et qui, à l'extérieur, défend la primauté de l'Eglise catholique contre les autres religions (déclaration Dominus Iesus du 6 août 2000, dans laquelle le cardinal Ratzinger "[tenait] à préciser que les Eglises nées de la Réforme du XVIe siècle [n'étaient] pas des Eglises au sens propre du mot", ce qui suscita (parmi bien d'autres) l'indignation de la Fédération protestante de France.

Gageons donc que, parmi une foule d'autres raisons, cette éminente science du dogme ne contribua pas peu à l'élection du cardinal Ratzinger au pontificat. Benoît XVI peut donc, par ses fonctions passées, se sentir pleinement inséré dans une lignée millénaire de prédécesseurs prestigieux, des premiers Pères de l'Eglise grecque (Grégoire de Nysse, Grégoire de Nazianze, Jean Chrysostome...) ou latine (Jérôme, Ambroise, Augustin...) aux plus récents maîtres (Karl Rahner, Henri de Lubac, Yves Congar, Marie-Dominique Chenu, Hans Urs von Balthasar, dont certains furent ses collègues ou ses égaux).

Mais, surtout, ce pape peut se voir dans la pleine continuité de ceux qui, doctrinalement, firent de l'Eglise ce qu'elle est encore aujourd'hui, à savoir les théologiens médiévaux, ceux qui opérèrent la synthèse entre Révélation et philosophie grecque (platonicienne et aristotélicienne) : les Bonaventure, Albert le Grand, et, bien entendu, Thomas d'Aquin. L'enseignement de ce dernier fut l'enseignement officiel de l'Eglise et fut même réactualisé, sous Léon XIII, sous les espèces du néo-thomisme. Sans nous prononcer sur le fond, reconnaissons qu'il s'agit là d'une entreprise grandiose, visant à harmoniser raison et foi, et qui manifeste un remarquable esprit de suite à travers les siècles. Si l'on osait une métaphore, on pourrait dire que la théologie catholique - par nature jamais achevée - est comme une gigantesque Sagrada Familia que l'Eglise se bâtit à elle-même.

Néanmoins, cette belle architecture allait être mise à mal peu d'années après l'acmé de ses réalisations (Thomas d'Aquin meurt en 1274) et Benoît XVI cite à bon droit Duns Scot (né en 1266), qui, au sein même de l'Eglise (il était franciscain), professait, contre les thomistes, le primat de la volonté sur l'entendement (c'est sans doute ce à quoi fait allusion le pape dans son passage "En opposition avec ce que l'on a appelé l'intellectualisme augustinien et thomiste débuta avec Duns Scot une situation volontariste qui, en fin de compte, dans ses développements successifs, conduisit à l'affirmation que nous ne connaîtrions de Dieu que la voluntas ordinata"). Or, ce "volontarisme" - pour reprendre le mot du pape - prit une forme encore plus radicale chez Thomas Bradwardine (oxfordien né avant 1290), qui affirmait que "...la volonté divine est la cause efficiente de toutes choses [...] et [que] l'acte le plus libre que l'homme puisse faire, c'est Dieu qui le nécessite". Ce courant de pensée n'allait que se durcir et se radicaliser au cours des ans puisque, quelques années plus tard, en 1347, le cistercien Jean de Mirecourt affirmait que "Dieu veut que quelqu'un pèche et qu'il soit pécheur, qu'il veut, en voulant son bien, qu'il soit pécheur, qu'il est cause du péché comme péché, du mal de coulpe comme mal de coulpe, auteur du péché comme péché" (Emile Bréhier, Histoire de la philosophie, P.U.F., 1967, Tome I.3, p. 636). [Précisons, "par honnêteté" - pour nous exprimer comme le pape - que ce Jean de Mirecourt vit ses thèses condamnées].

Ne sommes-nous pas là tout proches de ce que Benoît XVI dit reprocher à Ibn Hazn, à savoir que "... Dieu ne serait pas même lié par sa propre parole et [...] rien ne l'obligerait à nous révéler la vérité. [Et que si] cela était sa volonté, l'homme devrait même pratiquer l'idolâtrie" ? Est-il besoin de chercher dans l'Islam une telle "abomination" alors qu'on la trouve pour ainsi dire à domicile ?

Mais, au fond, cet assujettissement de l'homme à la volonté de Dieu, n'est-ce pas, en d'autres termes, le serf arbitre, ce serf arbitre, qui, de Duns Scot à Thomas Bradwardine, de Thomas Bradwardine à Jean de Mirecourt, de Jean de Mirecourt à Jean de Wyclif et de celui-ci à Luther, fut au fond de la démarche protestante, et, au sein même du catholicisme, de la démarche janséniste ? La toute-puissance de Dieu, sa volonté "arbitraire", ne sont pas à débusquer dans le seul Islam, elles se rencontrent également au sein du christianisme, non seulement du protestantisme, mais aussi du catholicisme. A six ans d'intervalle, de la déclaration Dominus Iesus au discours de Ratisbonne, la position du pape n'a pas varié... à l'égard des protestants.

Les propos du pape vis-à-vis de l'Islam constituent-ils le fond du discours de Ratisbonne ? Qu'il nous soit permis d'esquisser une autre hypothèse. Ce qui tourmente le pape, ce qui le contrarie dans sa double situation de croyant et d'intellectuel, n'est-ce pas plutôt la démarche qui dissocie foi et métaphysique, qui rompt le lien entre les deux, qui fait que la foi ne se peut pas plus déduire de la métaphysique que la métaphysique de la foi ? Cette démarche, qui part de très loin - de Duns Scot - est, par excellence, soutenue, développée par le protestantisme, de Luther jusqu'au piétiste Kant (comme le rappelle le pape) dans une autre partie de son discours. S'il est possible de faire de la métaphysique en étant protestant - ou s'il est possible de vivre une foi - et une foi chrétienne de surcroît - sans toucher à la métaphysique, n'est-ce pas alors l'univers entier de Joseph Ratzinger qui est remis en cause ? L'adversaire visé n'est peut-être pas celui qu'on imagine...

Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, précisions et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud

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