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jeudi, 05 octobre 2006

5 octobre 2006

Chers tous,

 

L'objet de ces remarques a été traité plusieurs fois au cours des flashes de la matinée, mais j'aborderai là en premier lieu ce que j'en ai écouté lors du journal télévisé de 13 h de France 2, et, accessoirement, lors du journal de même heure de France Inter.

 

A. De quoi s'agit-il ? A 13 h, à l'ouverture du journal, la présentatrice, Elise Lucet, annonce la révélation - par le journal "Aujourd'hui - Le Parisien" - comme on l'apprendra, entre autres, au journal de 13 h de France Inter, d'une fraude de 20 millions d'euros à la Sécurité Sociale. Ce sujet est le premier annoncé, mais pas le premier traité. Le premier sujet est l'annonce d'une découverte, aux Etats-Unis, d'un vaccin contre les allergies. Ce sujet dure 4 à 5 minutes.

 

B. Une fois ce sujet traité, Elise Lucet en arrive au sujet de la fraude. Ne disposant pas de magnétoscope, j'ai dû noter par écrit les propos des journalistes. Pour être rigoureux, je présenterai les propos ainsi : entre deux guillemets - l'un au début, l'autre à la fin - ce que j'ai entendu effectivement et, entre crochets, la "matière interstitielle" que j'ai tenté de restituer de mémoire. Voici :

 

- "En France, [vient d'être découverte] une énorme fraude à la Sécurité sociale. [Des médicaments] partaient sous forme de colis en Europe de l'Est, en Afrique et en Asie du Sud-Est. L'opération [a été] répétée des centaines de fois. [C'est une] escroquerie à très grande échelle [et] un trafic ans précédent. [Le] préjudice total pourrait atteindre une vingtaine de millions d'euros. Les médecins ont-ils été abusés ou ont-ils été complices ?".

 

La fraude portait essentiellement sur trois médicaments et la Sécurité Sociale s'en est rendu compte en rapprochant les maladies et les médicaments prescrits. Un autre moyen de déceler la fraude a été (entendu au journal de France Inter de 19 h) que certains médicaments étaient incompatibles entre eux, ce qui semblait disculper les médecins. Il semblerait aussi (entendu au même journal) que les feuilles d'ordonnance aient été volées chez les médecins. Le conseil de l'ordre parle de sanctions, voire de radiations. Comme le nombre des uns - les médicaments - ne correspondait pas à celui des autres - les maladies diagnostiquées - la Sécu a pu détecter le pot aux roses. A mes souvenirs, il y a eu des interviews de médecins et de responsables de Caisses d'assurance maladie. [Le sujet a aussi été traité aux journaux de France 2 de 20 h et de France 3 de 23 h. Les trois médicaments les plus "fraudés" étaient le Glamoxil, le Lexomil et le Cytotec, l'un des trois pouvant servir d'abortif. Le dernier journal fait aussi une certaine machine arrière : pour lui, si la limite supérieure pourrait être de 20 millions d'euros, il envisage aussi une limite inférieure de 12 millions d'euros].

 

C. Ce sujet a été suivi par un autre sur les réfugiés de Cachan. J'y reviendrai.

 

1. Première observation : en quoi ce sujet doit-il nous amener à dresser l'oreille ? En ceci : c'est qu'il suit, à peine à 24 h d'intervalle, un sujet qui portait, hier, sur un abus de droit aux allocations chômage et autres secours. [Pour ceux qui n'auraient pas lu mon précédent message, il s'agissait d'un chômeur de Roanne, qui non seulement avouait n'avoir travaillé que 4 ans en 25 ans, mais qui, en plus, reconnaissait qu'il profitait avec science de toutes les dispositions légales pour grappiller chaque subvention imaginable, qu'il était propriétaire de son studio (!) et, cerise sur le gâteau, qu'il avait écrit un livre pour se vanter de ses "exploits"].

 

2. J'avais relevé l'affaire en la dénonçant comme une manoeuvre idéologique visant à faire penser à la population que tous les chômeurs étaient des tricheurs (à partir de la généralisation d'un cas exceptionnel), et que cette manoeuvre avait été précédée par la dénonciation d'autres abus commis au détriment de la branche Famille de la Sécurité Sociale, les journalistes ayant déniché - ici et là - le cas de Sénégalais ou de Maliens, censés toucher des allocations somptueuses pour leurs 8 femmes et leurs 50 enfants. Ici, on avait donc la troisième branche, la branche Santé. Ainsi, après les branches Famille et Chômage, on a une fraude à la troisième Branche : la branche Maladie.

 

3. La critique des médias n'a pas seulement à porter sur le fond des sujets, mais aussi sur leur proximité ou leur succession. Après l'annonce de fraudes au détriment de la branche Famille, suit - hier - l'annonce d'une fraude à la branche Chômage, et, aujourd'hui, l'annonce d'une fraude à la branche Santé. L'idée sous-jacente, à partir de ces exemples, n'est pas de dénoncer "un" scandale mais, en suggérant que le cas est général, de "jeter le bébé avec l'eau du bain". Le présupposé idéologique est celui-ci : "Comme la Sécurité Sociale est publique, personne ne s'estime responsable, donc la gestion publique, c'est la gabegie. Seule la gestion privée, où les gens gèrent leurs propres biens, peut être rigoureuse. Eliminons donc la Sécurité Sociale et remplaçons-la par des assurances privées".

 

4. Deuxième observation. J'ai parlé de proximité (celle du sujet d'aujourd'hui avec le sujet d'hier). Mais il est une autre proximité à l'intérieur même du journal. En effet, l'ordre de succession des sujets apporte un autre sens au sujet traité. L'affaire étant moins évidente, j'en resterai au stade des hypothèses.

 

- Le sujet précédent (qui n'avait pas été mentionné initialement) était l'annonce d'un traitement - apparemment efficace - contre l'allergie, inventé aux Etats-Unis. Quel rapport y vois-je avec le sujet sur la fraude ? Celui-ci : l'idée suggérée est que la fraude détourne de l'argent, et qu'elle pourrait, par exemple, empêcher de traiter des gens qui souffrent effectivement d'une affection parfois grave (en l'occurrence l'allergie). Au passage, une autre idée passe : les Etats-Unis sont peut-être le pays dans assurances privées, mais, eux, ils trouvent des traitements qui marchent...

 

- Le sujet qui suivait était l'annonce de la découverte d'une solution pour les sans-papiers de Cachan (qui sont à peu près tous originaires d'Afrique). Or, précédemment, on avait évoqué que la fraude partait, en particulier, vers l'Afrique. La succession des deux sujets peut amener, chez certains esprits, à établir le court-circuit suivant : ces Africains "nous" volent et, maintenant, on cède à tous leurs caprices ! J'ajoute que les Européens de l'Est, les Africains et les habitants de l'Asie du Sud-Est sont, en général, pauvres, et que l'idée suggérée est : les pauvres nous pillent, les pauvres nous dépouillent ! Cette idée rejoint la peur des classes bourgeoises à l'égard des gueux, du Moyen Age à la Grande Peur de 1789 et des classes dangereuses de la Monarchie de Juillet à la peur des Communards de 1871.

 

5. Troisième observation. Il est à noter que, lorsqu'on parle de fraudes, ou de déficits - thématique familière à l'idéologie libérale et, plus généralement, à l'opinion de droite - il est toujours fait mention de chiffres en valeur absolue (tant de millions, tant de milliards), mais jamais en valeur relative. Or, "l'homme étant la mesure de toutes choses", chacun compare ces milliards (ou même simplement ces millions) - avec ses moyens (en général de quelques milliers d'euros) et ne peut s'empêcher d'avoir un sentiment d'énormité : c'est précisément ce sentiment d'énormité qui est recherché.

 

6. A côté de la critique par proximité (étudier les informations d'après leur proximité ou leur succession), on peut faire une critique par absence (étudier les informations par ce qui n'est pas dit, par ce qui n'est pas traité, par les mots qui ne sont pas employés, par les thèmes qui sont tus, par les rapprochements qui sont occultés). Et, ici, on pourrait évoquer plusieurs absences :

 

- Une absence de forme dans les chiffres : souvent, la présentation  néo-libérale des comptes est en valeur absolue et non en valeur relative (rapport ou pourcentage). Que représentent 20 millions par rapport au budget général de la Sécurité Sociale ? Je m'étais laissé dire que le budget de la Sécurité Sociale, de l'ordre de grandeur de celui de l'Etat, se mesurait avec le module (en francs) du millier de milliards de francs. A supposer donc que l'on en soit seulement à un millier de milliards de francs, cela donnerait 150 milliards d'euros. Rapporté à un salaire de 1500 euros, le rapport entre les deux représenterait une somme de... 20 centimes.

 

- Une absence de comparaison avec d'autres sources de déficit. En 2003, le Canard enchaîné énumérait les sommes dues - et non payées - par l'Etat à la Sécurité Sociale : 3,3 milliards de taxes sur les alcools, 7,8 milliards de taxes sur les tabacs, 1,2 milliards de taxe sur les primes d'assurance auto, 1,2 milliards de taxe sur les industries polluantes, 2,3 milliards d'allègement sur les cotisations sociales, 2 milliards de TVA payée par les hôpitaux, à quoi il fallait ajouter de 3 à 4 milliards versés par le régime général aux caisses déficitaires des avocats, notaires, dentistes, exploitants forestiers, etc. Soit entre 20,8 et 21,8 milliards d'euros, c'est-à-dire, au bas mot, 1000 fois le montant de la fraude...

 

- Une absence de comparaison au niveau international. La France consacre  dans les 9 % de son P.I.B. à ses dépenses de santé, les Etats-Unis 14 %. Mais près de 45 millions d'Américains (sur environ 300  millions) ne bénéficient pas de couverture santé et leur espérance de vie est inférieure de 3 ans à celle des Français.

 

- Une absence de comparaison avec les autres acteurs collaborant à l'équilibre de la Sécurité Sociale, par exemple les grands laboratoires pharmaceutiques. On rappellera qu'aux Etats-Unis, par exemple, les médicaments - à l'instar des consultations médicales - sont très chers, beaucoup plus chers qu'au Canada, où le gouvernement encadre les prix. Si bien que certains salariés ou retraités américains affrètent des autocars pour acheter ensemble des médicaments au Canada.

 

Il y aurait d'autres critiques par absence à faire. Le principe est simple - et peut même apparaître comme un truisme - mais la réalisation est moins aisée. Tout comme, d'ailleurs, la critique par proximité : les rapprochements ne sont limités que par l'imagination ou l'intuition du critique. Je précise bien, toutefois, que ces deux procédés n'épuisent pas toute la gamme des manières d'aborder un sujet. On peut aussi, par exemple, l'aborder par les figures du discours.

 

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours


Commentaires

bonjour
je tiens a vous remercier pour votre article du 5 octobre 2006 que j'ai lu tout a fait par hazard , en fait c'est la première fois que je viens sur ce site et je pense qu'il es d'utilité publique.
en effet je trouve personnellement que les médias sont dirigé de telle façon a nous faire vivre d'une part dans la peur et ce avec une nette augmentation depuis les évènement du 11 septembre et d'autre part essaye de nous distiller une idéologie ultra libérale qui vise a torpiller les pouvoirs public et les remplacer par des lobby hors de controle du peuple
je trouve votre analyse très pertinente surtout en ce qui concerne l'argent dû a la sécurité sociale relatif aux diverses taxes qui sont sencé en alimenter les fonds.
j'avais déja entendu parler de cette affaire et l'on est endroit de se demander ou va cet argent et commen une fraude de cette ampleur qui n'a pour but que de dissoudre notre système de protection sociale pour le remplacer par un système de mutuelles a pû non seulement passer inaperçut aux yeux du public mais surtout de la loi
je pense qu'il es grand temps que les gens se réveilles et demandent massivements des comptes a l'état , fassent appel a la cour des comptes en surveillant étroitement les procédure pour éviter toutes falcifications des données
je vous remercie encore pour votre article très courageux et vous souhaite de continuer sans relache a dénoncer ces pratiques qui visent a mettre en place un système oligarchique en lieux et place de nos démocraties
salutations

Ecrit par : le coq dany | mardi, 07 novembre 2006

Réponse à Dany Le Coq

Je vous remercie de votre aimable message. J'en profite, au passage, pour saluer (une nouvelle fois, mais je ne m'en lasse pas) le travail considérable de mon hôte Jean-Marie, qui a bien voulu héberger - et de quelle manière ! - sur son blog, mes "Remarques" depuis le début.

Juste un point de rectification : ce serait bien beau que la Sécurité sociale soit remplacée par des mutuelles ! En effet, même si elles sont de droit privée, les mutuelles ont néanmoins un caractère social d'entraide, de solidarité. Non, ce n'est même pas cela : ce sont des assurances privées, qui n'ont en vue que la rentabilité : on vire les vieux, les pauvres ou les trop malades... Paradoxalement, un bon client, pour des assurances privées, c'est un client riche et qui ne tombe jamais malade ! [C'est d'ailleurs souvent la réalité : les riches, bien nourris, bien logés, ayant une hygiène de vie saine, une vie familiale et sociale bien remplie, tombent moins souvent malades]. Les pauvres, qui attrapent tout ce qui passe, n'ont qu'à aller se rhabiller...
Cordialement
Philippe Arnaud

Ecrit par : Philippe Arnaud | mercredi, 08 novembre 2006

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