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dimanche, 27 août 2006

27 aout 2006

Chers tous,

 

Pour reprendre le cours de nos activités normales, remobiliser nos adhérents, repartir de plus belle, je propose d'entreprendre une action à laquelle j'attache beaucoup de prix : commémorer la fin tragique des deux inspecteurs du travail assassinés, il y a deux ans, jour pour jour, à Saussignac, en Dordogne. Il s'agit aussi, bien entendu, de parler de l'inspection du travail et du Code du Travail. Je plaide pour cette action avec les arguments que voici :

 

1. Le programme du Medef, d'Ernest-Antoine Seillière à Laurence Parisot et des doctrinaires universitaires néo-libéraux (Pascal Salin, Bertrand Lemennicier, Jacques Garello et consorts) pourrait se résumer en un seul et unique article : supprimer le Code du Travail. Une fois le Code du Travail supprimé, on en serait au renard libre dans le poulailler libre (ou, pour parler comme Joseph, dans la jungle). Très crûment, la suppression du Code du Travail, cela, en français, porte un nom : l'esclavage.

 

2. Le Code du Travail, c'est, nécessairement, l'inspection du Travail. Tout comme le Code de la route ou le Code pénal, c'est la gendarmerie et la police, car il n'est pas de Code sans force pour le faire respecter. Si on s'attaque aux inspecteurs du Travail, on s'attaque donc, nécessairement, au Code du travail.

 

3. A cet égard, il faut bien replacer les responsabilités :

 

- Henri IV n'a pas été assassiné par François Ravaillac mais par tous les Ligueurs, les ultra-catholiques qui lui avaient mis dans la tête qu'un roi hérétique, qui promulguait l'édit de Nantes, c'était la perdition de la France,

- Jean Jaurès n'a pas été assassiné par Raoul Villain mais par Léon Daudet, Paul Déroulède, Maurice Barrès, Edouard Drumont, Charles Maurras et par tous les plumitifs qui, durant l'Affaire Dreyfus, ont déversé leur haine à plein bord dans les journaux nationalistes.

- Le Marocain jeté dans la Seine en queue de cortège du Front National n'a pas été tué par les skinheads bas de plafond qui ont perpétré le forfait, mais par tous les gens bien cravatés, bien policés, les cadres du F.N., des universitaires même, comme Gollnisch ou Martinez, qui distillent leur fiel chez des esprits faibles.

- Eh bien, Daniel Buffière et Sylvie Trémouille n'ont pas été tués par ce patron qui leur a tiré dessus mais par tous ceux qui, comme Laurence Parisot (qui ne tuerait peut-être même pas un poulet de sa main), se permettent des phrases comme : "La liberté de penser s'arrête là où commence le Code du Travail".

 

4. En conséquence, en manifestant en faveur des malheureux assassinés (et de quelle façon : leurs foie, leurs poumons ont été broyés par des tirs de chevrotines !), on manifeste contre les véritables auteurs, c'est-à-dire les instigateurs intellectuels et moraux de ce forfait, les doucereux universitaires, les journalistes (même pas vendus, bêtes, tout simplement), qui font des ménages à 18.000 euros la demi-journée mais trouvent que le SMIC est un salaire de nabab.

 

5. La défense du Code du Travail entre tout à fait dans la philosophie, les objectifs, les moyens, les buts d'Attac. Tous les combats auxquels Attac a participé se ramènent tous, en fin de compte, au Code du Travail. La défense des retraites en 2003 ? C'est le Code du Travail, car la cotisation retraite est un salaire différé et que le salaire, c'est codifié par le Code du Travail (et le même raisonnement vaut pour la Sécurité sociale). La diminution du temps de travail ? Code du Travail ! Le combat contre le CPE et le CNE ? Code du Travail ! Les conditions concrètes du travail (CHSCT) ? Code du Travail ! L'apprentissage à 14 ans ? Code du Travail ! Les conditions de vie des salariés chinois ? Code du Travail ! (Code du Travail chinois, mais Code du Travail quand même), etc.

 

6. Une mobilisation autour de cet événement nous permettra de nouer des liens avec nombre de partenaires intéressés à l'affaire :

- Les inspecteurs du travail eux-mêmes,

- Les syndicalistes (car quel est le sens du travail d'un syndicaliste, sinon défendre, élargir et étendre le Code du Travail ?).

- Les partis politiques de gauche : quel est le sens du combat d'un parti de gauche s'il ne tourne pas, au premier chef, autour de la défense des conditions de travail ?

 

Toutes choses égales par ailleurs, une telle cause nous mobiliserait avec les autres forces progressistes comme nous ont mobilisés la lutte contre le TCE (en 2005) et la lutte contre le CPE (en 2006). Par ailleurs, aucun responsable de la droite n'ayant élevé la voix (pour des gendarmes tués, on aurait eu droit aux trémolos de Chirac, Villepin et Sarkozy, qui ont eu là un silence scandaleux, car les inspecteurs du travail, ce sont aussi des gendarmes, les gendarmes du travail), il serait hautement moral qu'on honore la mémoire de ces malheureux, une personne n'étant jamais "vraiment" morte tant qu'on pense à elle.

 

Je vous saurais gré de vos remarques, suggestions et critiques

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours


samedi, 12 août 2006

12 aout 2006

Chers tous,

 

Depuis 48 h, sur France Inter, une nouvelle a pris le pas sur toutes les autres : le complot déjoué au Royaume-Uni par Scotland Yard (la police) et le MI5 (le contre-espionnage), complot qui, nous dit-on, visait un grand nombre d'avions à destination des Etats-Unis. Le mode de destruction présumé était un explosif sous forme liquide introduit en cabine dans des contenants d'usage courant. On peut, au stade actuel, formuler plusieurs remarques.

 

1. Sur la forme, tout d'abord : cette nouvelle, qui a éclipsé toutes les autres, y compris (et ce n'est pas fortuit, on y reviendra) la guerre au Liban, est un non-événement ! On a discuté, disserté, glosé de quelque chose d'inouï... qui n'est pas advenu !Mais combien d'événements inouïs - et non advenus - n'avons-nous pas vécus depuis le commencement du monde ? J'en choisis pour mémoire quelques-uns, en me bornant aux deux derniers siècles :

 

[- La mort de Bonaparte, Premier consul, dans l'attentat de la rue Sainte-Nicaise, le 24 décembre 1800. Du coup, plus de couronnement par Pie VII ! Plus de soleil d'Austerlitz ! Plus de passage de la Bérézina ! Plus de Waterloo ! Plus de mot de Cambronne ! Plus de Premier Empire ! Plus d'arc de triomphe de l'Etoile ! Plus de Napoléon III non plus, donc plus de guerre de 1870, plus d'unité allemande ! Bismarck, retiré à Varzin en 1865 (un an avant un Sadowa qui n'aura donc jamais lieu), meurt d'apoplexie en plantant ses choux.

 

- L'échec de l'attentat de Sarajevo, le 28 juin 1914. Pour se donner du coeur à l'ouvrage, les conjurés vont à la taverne se jeter de grandes rasades de slivovitsa (eau-de-vie de prune). Complètement saoul, Gavrilo Prinzip arrive en retard et hors l'haleine sur les lieux de l'attentat et ne parvient qu'à crever les pneus de la voiture de l'archiduc. François-Ferdinand s'en tire avec un shako cabossé et  succède deux ans plus tard à François-Joseph sous le nom de François-Ferdinand Ier. Il règne jusqu'en 1933. Lorsqu'il sort à pied de la Hofburg, du côté de Kohlmarkt, il glisse une pièce de deux couronnes au rapin Adolf Hitler, qui se confond en remerciements.

 

- La réussite de l'attentat du Petit-Clamart. Le général est inhumé, aux Invalides, à la place laissée vacante par un Napoléon inexistant (cf. plus haut). Michel Debré est élu président de la République. Pas pour longtemps : Mitterrand l'emporte haut la main en 1965. Du coup, plus de Mai-68, plus de libération des moeurs, pas de pilule avant 1990. Giscard d'Estaing, éliminé de la case Elysée, est réexpédié à la case Auvergne, où il se rabat sur Clermont-Ferrand. Il y mène une politique de grands travaux, faisant notamment creuser un métro entre la mairie et sa résidence de Chanonat, ce qui endette la ville pour deux siècles et demi.

 

- La victoire de l'équipe de France au Mondial de football de 2006. Les Italiens ont été aussi démoralisés par le coup de tête de Zidane sur Materazzi que les Français l'ont été, en 1982, par l'agression de Schumacher sur Battiston. La "Squadra Azzura" rate tous ses tirs. La France l'emporte par 6 à 1. Quatre millions de personnes déferlent sur les Champs-Elysées. Chirac, requinqué, décide de se représenter en 2007 et a de bonnes chances de l'emporter. Pour passer le temps, le couple Hollande-Royal, résigné à patienter jusqu'en 2012, met deux jumeaux en chantier. Lionel Jospin échafaude des plans pour 2017.]

 

Si je me suis permis cette fantaisie, ce n'est pas seulement parce que je suis en vacances, mais aussi pour souligner l'inanité de toute spéculation sur un non-événement. A chaque instant, la réalité laisse de côté une infinité de possibles (ou de probables, ou d'improbables... ou même d'impossibles !). En outre, quel est le lien de causalité entre l'enquête (?) des services spéciaux anglais et l'échec du complot ? Ce travail trop parfait des policiers anglais rappelle l'histoire du voyageur qui, dans le train, jette à intervalles réguliers une certaine poudre par la fenêtre du wagon. Intrigué, un de ses compagnons de voyage lui demande la raison du manège. "C'est pour éloigner les rhinocéros blancs de la voie ferrée". "Mais", rétorque le questionneur, "je ne vois pas de rhinocéros blancs !". "Evidemment", reprend le premier, "ma poudre les a mis en fuite".

 

2. Les présentateurs se sont bien aperçus que le dossier était mince. Aussi celui-ci a-t-il été relevé (ou rendu plus "sexy", pour reprendre les termes employés en 2003 pour présenter la "menace" des armes de destruction massives irakiennes) par un certain nombre d'épices :

 

- L'épice islamique, d'abord, en soulignant que les conjurés, de nationalité britannique, étaient tous d'origine pakistanaise. Cela rappelle les conjurés du 11 septembre 2001 (Saoudiens ou Egyptiens) et ceux des attentats du métro de Londres au mois de juillet 2005. Donc, double rappel : l'Islam, c'est comme la digitale ou la ciguë, même si ça pousse dans le champ d'à côté, c'est quand même du poison.

 

- L'épice du "conjuré-bien-intégré-qui-a-un-métier-et-ne-se-fait-pas-remarquer". C'est le fantasme de l'espion dormant, plus effrayant - car indiscernable - que le comploteur barbu à djellaba (aussi discret, en son genre, que l'espion - venant du froid - au chapeau mou et à l'imperméable mastic avec col relevé). Incidemment, ce trait désigne à la méfiance des Britanniques "de souche" le jeune homme (basané, certes, mais bien élevé) qui, en leur absence, s'est proposé pour nourrir les canaris et abreuver les poissons.

 

- L'épice de l'ampleur du projet déjoué. Les services américains ont parlé de complot "mondial". Il a été évoqué des attentats simultanés sur plusieurs avions, de plusieurs flottes aériennes, volant dans toutes les directions (de préférence vers Israël, les Etats-Unis ou le Royaume-Uni), mais des attentats qui devaient être aux attentats du 11-Septembre ce que le bouquet final d'un feu d'artifice à Hong Kong est à un 14-Juillet d'un chef-lieu de canton du Loir-et-Cher.

 

- L'épice de l'invisibilité de l'explosif, de sa capacité à se confondre avec les produits les plus inoffensifs. En effet, cet explosif est censé être liquide. D'où l'interdiction aux passagers d'entrer en cabine avec les bouteilles de soda achetées dans l'aérogare, le sirop antitussif, le collyre pour les yeux et même le biberon du bébé. Ce biberon, dit-on, ne peut pénétrer en cabine qu'une fois que les parents ont aspiré à même la tétine [et quand la mère allaite, où aspire le père ?]. Ce trait est destiné à produire un effet terrifiant en accroissant démesurément l'écart entre l'innocuité apparente de la cause (un biberon, du lait, un médicament - toutes choses qui préservent ou protègent la vie) et les conséquences effroyables de l'effet : un gros porteur pulvérisé, des centaines de morts...

 

La psychose était telle que l'émission "Le téléphone sonne", sur France Inter, ce 11 août entre 19 h 20 et 20 h, était consacrée à ce sujet. Et chaque auditeur d'y aller de son histoire horrifique (telle femme contrainte de se mettre nue lors de la fouille à l'embarquement, tel homme proposant qu'au lieu d'être fouillés, les passagers se déshabillent entièrement et revêtent, pour la durée du voyage, des chemises de nuit ou des pyjamas). [Cette histoire de nudité, ou de changement de vêtements, n'est d'ailleurs pas anodine : elle rappelle, entre autres, la cérémonie qui eut lieu lors du mariage de l'archiduchesse Marie-Antoinette avec le dauphin, futur Louis XVI. Arrivée à la frontière, la princesse dut se défaire entièrement de ses habits autrichiens et être revêtue, par ses dames d'honneur françaises, des effets en usage à la cour de Versailles. Cette cérémonie - mélange de rite initiatique et de baptême - mêlait à la fois les notions de pureté, et de régénérescence. Le voyage en avion devient donc un rite de passage, qui confirme - ou infirme - l'innocence].

 

Cet excès de précautions était tel qu'il en rejoignait presque le trait d'humour de Stendhal dans La Chartreuse de Parme, où le comte Mosca, premier ministre du duc de Parme, pour rassurer son maître terrorisé par les complots, va lui-même ouvrir les étuis de contrebasse, pour s'assurer qu'aucun conjuré ne s'y dissimule. Je repense également à cette information hallucinante, entendue le 12 (ou 13) septembre 2001, selon laquelle, dans les milliards de débris, parfois minuscules, répandus dans tout Manhattan, les enquêteurs avaient retrouvé le passeport qu'un des conjurés - qui pilotait un des avions qui s'était écrasé sur le World Trade Center - portait dans la poche de son pantalon !

 

Ce qui n'était, au fond, que la version moderne de la princesse et du pois chiche. [Pour les non-initiés : un conte relate qu'un prince était, depuis des années, à la recherche de la femme idéale. Un soir, se présente au château une jeune fille pauvre, mais très belle et de grande allure. La reine-mère, pressentant qu'il s'agit là de l'épouse tant désirée, décide, pour en avoir le coeur net, de faire elle-même le lit de la belle. Elle entasse dix matelas les uns sur les autres et, sous le dernier, glisse un pois chiche. Au matin, elle demande à la jeune fille comment elle a dormi : "Très mal", lui répond celle-ci, "toute la nuit, une horrible pointe m'a meurtri les côtes". La reine, se disant qu'une jeune fille aussi délicate ne peut être qu'une princesse bien née, l'agrée donc pour son fils.]

 

3. Cette terrifiante série d'attentats (qu'on peut d'autant plus grossir qu'ils n'ont pas eu lieu) est à mettre en relation avec des événements, bien réels, ceux-là, et bien catastrophiques, puisqu'il s'agit de la guerre menée par l'Etat d'Israël. Cette guerre présente les caractères suivants :

 

- Elle se déroule sur trois fronts : le Liban, Gaza et la Cisjordanie. En effet, le tintamarre de la guerre du Liban ne doit pas cacher les opérations très dures qui continuent de se dérouler à Gaza (tirs par avions, hélicoptères, artillerie) et également en Cisjordanie. Ce n'est pas seulement avec les Palestiniens, mais aussi avec les Libanais, et, potentiellement, avec une grande partie du monde arabe (la Syrie étant explicitement menacée), voire musulman (cf. l'Iran), qu'Israël se trouve en état d'hostilité.

 

- Au Liban, elle ne concerne pas seulement "une bande frontalière de 30 km de profondeur", mais l'ensemble du Liban, y compris sa capitale, Beyrouth, toutes les voies d'accès à la Syrie, et les postes-frontière avec ce pays (puisque plusieurs ouvriers agricoles y ont été tués par un raid aérien).

 

- Les pertes sont disproportionnées : une soixantaine de victimes civiles, côté israélien, contre 1100 ou 1200 côté libanais. La disproportion est du même ordre que celle des guerres menées par l'Occident depuis 1991 : première guerre du Golfe, guerres de Bosnie et du Kosovo, guerre d'Afghanistan, guerre d'Irak. De surcroît, les destructions causées aux infrastructures civiles sont sans équivalent côté israélien et côté libanais. Les roquettes du Hezbollah tombent n'importe comment et n'importe où, et ont des charges de quelques dizaines de kilos. Les bombes israéliennes sont beaucoup plus ciblées et pèsent entre plusieurs centaines de kilos et quelques tonnes.

 

- Cette guerre, néanmoins, par rapport aux précédentes guerres régulières : celles de 1948, de 1956, de 1967 et de 1973, est un échec. Elle est un échec du fait qu'elle ne s'est pas traduite par un succès rapide. Lors de toutes les guerres précédentes, Israël affrontait des armées bâties sur son modèle, qui, sur le papier (mais sur le papier seulement !), l'emportaient de loin en unités (hommes, canons, chars, avions) sur sa propre armée. Dans tous les cas, les armées arabes avaient tenu au mieux quelques semaines, au pire quelques jours, voire quelques heures (comme dans la guerre des Six Jours). Même en 1982, Israël, en quelques jours, avait abattu quelque 82 Migs syriens sans perdre un seul avion. Ici, face à un ennemi sans traits distinctifs (stigmatisé parce qu'il se dissimule parmi la population... comme toute guérilla populaire se dissimule dans la population dont elle émane), un ennemi sans aviation, un ennemi sans artillerie lourde, un ennemi sans hélicoptères, un ennemi sans marine, un ennemi aux effectifs bien moindres que sa propre armée, Israël, au bout d'un mois, se heurte à la même résistance qu'aux premiers jours et continue de recevoir des roquettes sur son sol.

 

- Cette guerre occasionne de lourdes pertes dans l'armée israélienne. Examinons-les par comparaison avec les pertes de l'armée américaine en Irak depuis le 19 mars 2003. D'après le site www.antiwar.com, ces pertes s'élèvent à 2600 hommes. Cela fait 2600 tués en un peu plus de 40 mois. L'armée israélienne a eu 65 tués en un mois. Voyons maintenant les rapports de population des deux pays : 6,3 millions d'habitants pour Israël, 298,4 millions pour les Etats-Unis. Le ratio de l'un à l'autre est de 47,4 (arrondi) et, sur un mois, cela donnerait, à l'armée américaine, 3078 morts, et, depuis le 19 mars 2003, dans les 124.000, soit plus du double des 12 ans (de 1963 à 1975) de l'engagement américain au Vietnam ! Pour mémoire également, les pertes britanniques durant la guerre des Malouines furent de 255 tués et les pertes israéliennes durant la guerre des Six Jours, de 800 tués (mais toute l'armée israélienne était mobilisée, ce qui n'est pas le cas actuellement). Proportionnellement, donc, les Israéliens ont des pertes élevées.

 

- Cette guerre est erratique dans ses buts : initialement, elle a été déclenchée par l'armée israélienne pour récupérer deux (deux !) de ses soldats enlevés par le Hezbollah. On ne peut qu'être frappé (c'est le cas de le dire) par la disproportion entre la cause invoquée et l'effet produit : comme si, en présence d'un ongle incarné, le chirurgien préconisait l'amputation de la jambe. Chaque jour qui passe, le gouvernement israélien, comme un joueur qui perd au tapis vert, fait monter l'enjeu.

 

4. Qu'est-ce que cette guerre a à voir avec le "complot" déjoué au Royaume-Uni ? Ceci : depuis 2001 au moins, et, plus encore depuis 2003, l'actuel gouvernement britannique épouse toutes les inflexions de la politique étrangère du gouvernement américain, en particulier au Proche-Orient, où les deux gouvernements soutiennent à peu près sans faille la position israélienne (au point, d'ailleurs, que les positions européennes sur ce sujet ont toujours été gauchies - si l'on peut dire... - dans un sens favorable à Israël par le gouvernement britannique depuis le début de la crise). Au moment où les choses se passent mal pour Israël et où l'opinion israélienne commence à douter du bien-fondé de la politique de son gouvernement, cette crise arrive à point nommé.

 

5. Comment la manipulation se déroule-t-elle ? De plusieurs façons :

 

- D'une part, par le choix de la succession des deux informations : d'abord le complot au Proche-Orient, que suit, immédiatement après, la guerre au Liban. Mais l'ordre de succession n'est pas innocent : lorsque, dans un même journal télévisé, on fait se succéder des attentats à Karachi, des meurtres à Bagdad, des roquettes envoyées sur Israël, des émeutes de banlieue à Clichy ou aux Minguettes, un procès d'anciens détenus français de Guantanamo, des violences scolaires commises par des jeunes (basanés, de préférence), l'idée qui finit par s'installer est celle-ci : les musulmans ne sont pas fréquentables.

 

- D'autre part, par l'usage dans les deux informations (le "complot" de Londres et la guerre du Liban), de mots communs à ces deux informations : Al-Qaida, Pakistan, filière, soutien, financement, services secrets, attentat, complot, manipulation, islamique, 11-Septembre, etc. Un peu comme, parfois, lorsqu'on écoute une information à la radio et qu'on est, simultanément, sollicité par une conversation, il nous arrive d'insérer par inadvertance, dans cette conversation, un mot écouté à la radio mais qui n'a rien à voir avec le contexte de l'entretien. Ou bien lorsque, en une fraction de seconde l'oeil, inconsciemment, accroche de façon liminale un mot sur une affiche ou sur un panneau indicateur et qu'on se surprend à répéter mécaniquement ce mot qu'on ne se souvient cependant pas d'avoir lu.

 

- Enfin par le mélange, dans la même phrase, de verbes au présent ou au passé composé de l'indicatif (les conjurés "sont originaires" de Birmingham, ils "ont été arrêtés") qui mentionnent des faits réels, et de verbes au conditionnel (le cerveau du complot "serait" en fuite, les membres du réseau "auraient envisagé" de faire sauter les avions le 16 août), qui ne font qu'avancer des hypothèses. Or, à l'arrivée, tout se passe néanmoins comme si les verbes à l'indicatif (réel) et les verbes au conditionnel (hypothétique) étaient ramenés au même statut : celui de l'indicatif ! L'esprit, en effet, crée du cohérent. Comme dans certains monuments reconstruits (la Frauenkirche de Dresde, par exemple, rebâtie 60 ans après le bombardement de 1945), où l'essentiel des matériaux est neuf mais où ont été réemployés les éléments d'origine identifiables qui retrouvaient place dans le puzzle. En s'attardant aux détails, l'oeil distingue bien les pierres neuves (en clair), des pierres anciennes (en sombre). Néanmoins, malgré un aspect quelque peu moucheté, l'impression d'ensemble est bien celle de l'édifice réellement existant, qui se dresse devant le spectateur. Si l'oeil distingue des taches sombres, l'esprit ne les aperçoit plus. Il en va de même d'un récit composé à deux modes différents : entre le mode qui tient l'édifice (l'indicatif) et le mode qui colmate quelques trous (le conditionnel), l'esprit ne s'attarde guère à clopiner de l'un à l'autre : il accorde vite au tout le statut du plus solide, celui du réel. Pour en revenir au complot, les éléments réels de celui-ci (le nombre de conjurés, l'indication précise des lieux et heures des arrestations, la description des explosifs), conjugués aux éléments de rappel (les attentats du 11 septembre 2001 à New York et de juillet 2005 à Londres) possèdent un pouvoir liant assez fort pour faire tenir ensemble des pièces que, considérées isolément, on regarderait comme branlantes.

 

- Ces illusions de la perception, que chacun de nous a pu expérimenter, fonctionnent ici d'autant mieux que les deux sujets ("Liban" et "complot") présentent des champs sémantiques communs et des connotations communes (ce qui ne serait pas le cas, par exemple, de deux sujets comme "astronomie" et "culinaire" - encore qu'on puisse toujours en trouver). Or, bien que les deux sujets soient manifestement séparés (car aucun de ceux que les médias dominants présentent comme les "ennemis acharnés" de l'Occident - Iran, Syrie, Hezbollah, Hamas, Al-Qaida - et dont ils espéreraient que, à l'image de l'hydre de Lerne, les têtes se réunissent en faisceau pour les trancher d'un seul coup, n'a - bien au contraire ! - aucun intérêt à susciter, par des initiatives intempestives, un front uni des Européens et des Américains), tout se passe comme si, par ces procédés subliminaires, on voulait nous convaincre du contraire, et, neuf siècles après, nous intimer l'ordre de remonter en croupe derrière Godefroy de Bouillon pour courir sus au Sarrasin.

 

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD 37


dimanche, 06 août 2006

5 aout 2006

Chers tous,

 

Aujourd'hui, le journal de 19 h de France Inter s'est ouvert sur le déclassement de Floyd Landis, le vainqueur (américain) du Tour de France 2006, sanctionné pour s'être dopé. Les journalistes soulignent que c'est la première fois que cela se produit et jugent avec beaucoup de rigueur et d'indignation ses explications embrouillées et embarrassées. Je trouve fort mal venues la sévérité et les déclarations vertueuses des journalistes et, pour une part, j'aimerais ôter un peu de la responsabilité de ce malheureux.

 

1. Prologue (ou apologue). On dit que Jeb Bush, frère cadet de George Bush, est très proche des vendeurs d'armes à feu, et, en particulier, de la très puissante NRA (National Rifle Association), où - il me semble - Charlton Heston (avant sa maladie) tenait une place éminente. J'ai également lu que, dans l'Etat de Floride, dont il est le gouverneur, Jeb Bush avait facilité les démarches pour la vente des armes à feu (y compris à des très jeunes). D'un autre côté, comme son frère George, Jeb n'est pas très généreux avec les demandes de grâce des condamnés à mort et les refuse systématiquement. [Parenthèse : vous allez sans doute trouver que je manque un peu de références, mais, globalement, sur l'ensemble des Etats-Unis, la vente d'armes à feu marche très bien... et la machine à verdicts n'a rien à lui envier]. Qu'est-ce que cela veut dire ? Que la société libérale procède, dans son fonctionnement, à la manière des ressorts des contes de fée. Ce ressort, en effet, est toujours le même : un personnage fabuleux (fée, mage, magicien), promet à un humain des pouvoirs extraordinaires, moyennant le respect d'une condition, laquelle est d'autant plus difficile à observer que les occasions d'y déroger sont (à dessein) placées sous le nez du héros (ou de l'héroïne). Pour en revenir aux armes à feu, on sait que 90 % des tueries, aux Etats-Unis, n'ont pas lieu sur des bandits ou des voleurs, mais sur des voisins, amis ou parents du possesseur de l'arme (quand ce n'est pas sur ce possesseur lui-même). Un objet suscite toujours les occasions de s'en servir : on vend des voitures rapides, les automobilistes roulent à tombeau ouvert. On vend des armes à feu : leurs possesseurs se tirent dessus à tort et à travers. L'organe crée la fonction.

 

2. Qu'est-ce que cette histoire a à voir avec le dopage dans le Tour de France (voire avec le dopage en général) ? Ceci : on place une tentation sous le nez des sportifs (être le vainqueur, le meilleur, le recordman, avoir son nom dans les journaux, gagner beaucoup d'argent) mais on se détourne d'eux comme de malpropres, on les met plus bas que terre lorsqu'ils succombent à la tentation de se doper, pour, précisément... devenir ce qu'on les presse de devenir (des champions, des surhommes - c'est curieux, on n'utilise pas le mot "surfemme"...). Comment ? Pourquoi ?

 

3. Un point qui m'a surpris, depuis très longtemps (mes années de lycée, pour être précis) était l'enthousiasme déclenché par chaque nouveau record (en matière de temps ou d'espace) alors qu'il me paraissait que ces records, avec le temps, adoptaient une courbe asymptotique. Pour être clair : au début (parlons de façon générale), les records se mesuraient en dizaines de secondes. Puis ils se sont mesurés en secondes. Puis en dixièmes de secondes. On n'est pas loin des centièmes de secondes, puisque j'ai entendu parler de 100 mètres courus en 9,75 secondes. Il me souvient (c'était en 1960), que le premier homme à courir le 100 mètres en 10 secondes tout rond (l'exploit symbolique !) fut l'Allemand Armin Harry (pourquoi ai-je encore son nom en tête ? Mystère...). Depuis, il ne me semble pas qu'on soit descendu au-dessous de 9,7 secondes et encore, ai-je dit, je crois qu'on commence à parler de centièmes de secondes. Il en va de même des records de natation, ou de tout ce qui est de la vitesse, ou même des longueurs (comme les sauts, où les progrès se font par décimètres, puis par centimètres, puis par fractions de centimètres, etc.).

 

4. Or, une des choses que j'ai retenues de ma vie professionnelle (chose au demeurant connue de tous) est celle-ci : dans tous les domaines humains (tous, sans exception), pour arriver à 90 % de qualité dans une activité (je donne une valeur approximative), il faut un investissement auquel on accordera une valeur 100 (en argent, en temps, en calories, en joules, en tout ce qui fournit de l'énergie). Mais - on le constate en général sur des graphiques enregistreurs - pour arriver à une qualité de 91 % (soit un point de plus), il ne faut pas investir 101 ou 102 (soit une unité - ou deux - de plus que pour arriver à 90), mais carrément 200, c'est-à-dire autant que pour les 90 premières unités de valeur. Puis, pour passer à 92, on a une nouvelle augmentation, mais encore plus forte (il faudra, par exemple, investir 370) etc. Les puristes contesteront sans doute ces chiffres mais pas l'allure de la courbe, qui connaît son point d'inflexion à peu près toujours au même endroit : à 9/10 ou à 90/100, etc.

 

[Un bon exemple, pour s'en tenir à celui-ci, est la vitesse sur route - sujet sur lequel je me suis souvent penché. Ce dont on s'aperçoit, c'est que si on parcourt une certaine distance à une certaine vitesse, chaque fraction de vitesse supplémentaire entraîne une diminution du temps de parcours mais bien moindre, proportionnellement, que l'augmentation de vitesse considérée ! (Par exemple, pour ma part, en roulant à une moyenne de 90 km/h, je parcours les 107 km de Tours à Châteauroux en 1 h 30. Une fois, avec un collègue - nous étions en retard - nous avons poussé (sur une nationale !) des pointes à 150 km/h. Résultat : nous avons gagné 8 à 9 mn). Ces résultats peuvent se démontrer théoriquement - en fonction des temps d'accélération et de décélération - mais aussi pratiquement, en ce que toutes les expériences, dans tous les pays (par la police, les automobiles-clubs, les associations de sécurité routière) l'ont toujours établi, sur tous les types de voies (des autoroutes aux chemins vicinaux) et sur toutes les distances. Ces expériences, bien entendu, s'entendent avec neutralisation des conditions légales d'observation du Code de la route, elles ne portent que sur des conditions physiques, pas juridiques].

 

5. Appliqué au sport, qu'est-ce que cela signifie ? Simplement que, pour chaque nouvelle fraction de temps ou d'espace que veut gagner le sportif : une seconde, un dixième de seconde, un centième de seconde, un décimètre, un demi-décimètre, un centimètre, une fraction de centimètre, il devra investir un "effort" musculaire, une tension encore plus grande pendant un temps plus long, etc. Or, comme il apparaît que les "progrès" sportifs sont asymptotiques - c'est-à-dire qu'on finit par s'enthousiasmer pour des progrès infimes (à la limite, on ne mesure plus que les progrès des chronomètres ou des lasers. Quand on mesurera des nanosecondes ou des nanomètres, les sportifs feront chaque fois des progrès fabuleux !), il faut bien trouver quelque chose. Et ce "quelque chose", c'est le dopage.

 

6. On n'a évoqué, ici, que les exploits sportifs mesurables et qui enregistrent des performances absolues. Mais cela vaut aussi pour les performances relatives (un sportif l'emporte sur un autre, une équipe en bat une autre). Et cela vaut aussi pour les exploits cumulés : remporter tant de fois de médailles d'or, ou être vainqueur tant d'années de suite à une épreuve (Tour de France) ou remporter tant de titres dans des disciplines différentes (course, saut en longueur). Ce qui, d'ailleurs, revient au même, puisque ces données peuvent aussi s'exprimer par un chiffre (il a gagné tant de fois à Wimbledon) ou par une fraction (il a gagné tant de fois en une carrière de tant d'années).

 

7. Le problème est que cela vaut, aujourd'hui, pour systématiquement tous les aspects de la vie humaine, que cela concerne :

 

- Un individu : le plus jeune bachelier, celui qui a réussi au plus grande nombre de concours aux grandes écoles, l'homme le plus riche, etc.

- Une collectivité : la société la plus performante (leader dans sa partie), le pays qui a le plus haut niveau de vie, la société de Bourse qui verse les meilleurs dividendes, etc.

- Des objets produits par l'homme : ordinateurs les plus rapides, les plus plats, les plus petits; avions les plus grands, les plus chers, les plus rapides, etc.

 

Bref, il n'est pas une activité humaine qui ne soit marquée par le culte de l'exploit, soit absolu, soit relatif (celui qui l'emporte sur les autres). Entre le sport et les autres activités humaines, il en va comme de la poule et de l'oeuf. Qui a commencé le premier ? Est-ce le sport qui a "contaminé" le reste des activités humaines, ou sont-ce ces activités qui ont imprimé leur marque au sport ? Il semble, au bout d'un certain temps, que ces deux grands domaines se renforcent l'un l'autre. Tout le vocabulaire créé dans l'un est exporté dans l'autre (on y reviendra). Par exemple, pour exprimer la volonté frénétique de l'emporter sur un adversaire, dans les affaires ou en politique, on emploie le verbe "tuer". Mais on l'a également employé en matière de sport (et cela éveille des souvenirs affreux quand on se rappelle les tueries - réelles celles-ci - des stades du Heysel ou de Sheffield). A l'inverse, les grands événements sportifs déclenchent des surenchères d'adjectifs : l'an dernier, pour le choix de la ville qui accueillerait les Jeux olympiques, j'ai entendu l'adjectif... "interplanétaire" !

 

8. En ce qui concerne plus précisément le "dopage", il faut noter que c'est un terme qui est souvent employé, de façon métaphorique (et, bien entendu, dans un sens positif) par les commentateurs économiques. C'est un mot très prisé par Jean-Marc Sylvestre. C'est une expression qu'il affectionne (les marchés dopés par l’Internet, les entreprises dopées par les commandes d’ordinateurs, les économies émergentes dopées par les importations occidentales, les entreprises américaines dopées par les fonds de pension, etc.). Or, le dopage a donné – et donne encore – lieu à des procès contre les athlètes coupables (et victimes) de ces pratiques. On a découvert les effets ravageurs de ces substances sur les sportifs de haut niveau (notamment de l’ex-R.D.A.), et, actuellement, le terme dopage possède une connotation négative. Or, il y a plus qu’une métaphore dans ce passage du propre au figuré. Dans les deux cas, on injecte là "un" liquide, ici "du" liquide. Dans les deux cas, l’effet se traduit par un coup de fouet, une accélération brusque et violente (ici du corps, là de l’économie). Dans les deux cas encore, la conséquence ultime est une dégradation irréversible de l’organisme soumis à ce traitement (le corps ou l’entreprise). Dans les deux cas enfin, l’organisme qui a cessé d’être utile (l’athlète âgé ou la technologie obsolète), est abandonné pantelant. On repensera ici au roman de Daniel Keyes, Des fleurs pour Algernon (histoire parallèle - et émouvante - d'une souris de laboratoire, Algernon, et d'un garçon simplet, Charlie, employé par ce même laboratoire. L'histoire est celle-ci : un jour, un chercheur trouve une substance qui rend intelligent. On la teste sur Algernon, la souris. Elle se met à accumuler les performances. Puis - évidemment ! - on a l'idée de la tester sur Charlie, le garçon simplet, tout juste bon à nourrir la souris. A son tour, il accomplit des exploits, il devient chercheur, directeur de laboratoire, etc. Puis, en examinant la souris, il s'aperçoit un jour qu'elle rate un test. Puis un. Puis deux. Puis trois, dix, etc. Puis qu'elle dégénère très vite et finit par mourir. On se doute de ce qui va arriver à Charlie...). Le "dopage", en tant que métaphore, représente une des modalités de l’usage de la vitesse, un des concepts qui sous-tendent l'idéologie néo-libérale.

 

9. Pour résumer, que ce soit dans la vie sportive ou la vie sociale ou la vie économique, l'individu est sommé de réaliser des exploits. Toute la vie est présentée sous forme de performances, de records à battre, que ce soit dans le sport ou ailleurs. On baigne dedans, c'est notre oxygène, c'est notre atmosphère. Il paraît donc singulièrement inconséquent, lorsqu'on entretient une telle mentalité, de ne condamner que ceux qui n'ont été coupables... que de se faire prendre.

 

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud


jeudi, 03 août 2006

3 aout 2006

Chers tous,

 

Depuis hier, il n'est bruit, sur France Inter, que de l'état de santé de Fidel Castro (et l'info arrive même, parfois, en première position, avant la guerre du Liban). Cet état de santé éveille la fébrilité des journaliste et - s'en étonnera-t-on ? - suscite chez certains d'entre eux une espèce de joie guillerette à l'idée que, peut-être, d'ici quelque temps, on pourra s'écrier, comme Yves Mourousi l'avait claironné le 12 septembre 1973, le lendemain du renversement de Salvador Allende : "Chili : c'est fini !".

 

1. Ce jour, mercredi 2 août, à l'émission "Le téléphone sonne", sur France Inter, de 19 h 20 à 20 h, le thème de l'émission était : "Cuba : Imaginer l’après Fidel Castro. Changements ou continuité ?". Les deux invités-experts de l'émission étaient Olivier Languepin et Serge Raffy. Le premier est journaliste à La Tribune-Les Echos (et, d'après mes recherches sur Internet, il l'a aussi été - ou l'est encore - au Point), le second au Nouvel Observateur. Ces deux journalistes ont écrit des livres sur Cuba et Fidel Castro. On dira, par litote, qu'ils ne sont pas des amis intimes du régime cubain... Il est difficile d'imaginer qu'on n'aurait pas pu trouver, à Paris, quelqu'un qui fût moins outrageusement partisan... Les vacances n'expliquent pas tout et on peut faire des émissions en duplex.

 

2. Serge Raffy, par exemple, évoquant la passation (temporaire) des pouvoirs à Raul Castro, frère cadet de Fidel, dit : "Cela se passe en famille, comme dans la Mafia". Le terme Mafia est, bien évidemment, très péjoratif. Dans l'idée de Serge Raffy, cette comparaison fonctionne au premier degré ainsi : "la Mafia est violente, et le régime cubain est violent [il en sera d'ailleurs question tout au long de l'émission], donc, il est normal de comparer l'un à l'autre". Sauf que... sauf que... la Mafia n'est pas seulement violente, elle est aussi - elle est même au premier chef - hors la loi et parasite. Elle vit d'activités telles que le vol, le chantage, le trafic de drogue, la prostitution - qui s'exercent au détriment des citoyens et elle est hors la loi. Il semble bien que, subrepticement, l'idée que cherchait à faire passer Serge Raffy, au second degré, était celle d'un Cuba hors la loi, qui n'a pas sa place dans une société des nations normale.

 

3. Parmi les auditeurs qui appelaient, certains étaient fortement hostiles à Cuba, d'autres favorables. Ces derniers faisaient valoir l'embargo américain, depuis plus de 40 ans, ou bien les progrès réalisés par Cuba en matière d'alphabétisation ou de santé. C'est aux questions de ces auditeurs qu'ont répondu Languepin et Raffy et leurs réponses valent d'être reproduites.

 

4. Par exemple, Olivier Languepin disait : "Cuba est le pays le plus pauvre du monde. Même les ouvriers chinois gagnent environ 1 dollar de l'heure. Les Cubains, lorsqu'ils se lèvent, vont travailler - à la journée - pour 50 centimes (sous-entendu d'euro)". La réponse de Languepin était particulièrement spécieuse car, comme un auditeur le lui fit remarquer, la monnaie en cours à Cuba est le peso et non l'euro. La malhonnêteté de Languepin consistait à suggérer que les Cubains gagnaient 50 centimes d'euro la journée... mais avec un niveau des prix français ! Cela est rigoureusement impossible, car, à ce prix, ils seraient morts au bout de 24 h !

 

- Ici, Languepin jouait de façon spécieuse sur la confusion entre valeur de la monnaie et niveau de vie. Les deux sont abusivement confondus lorsqu'on apprécie le prix des marchandises produites dans un pays à salaires faibles (par exemple la Chine) et la France. Effectivement, ces prix sont de cinq à dix fois plus bas ! Mais les Chinois n'ont pas un standard de vie qui est le cinquième ou le dixième de celui des Français, en particulier dans les secteurs vitaux : nourriture, eau, énergie, santé, sinon ils seraient morts ! Il faut, sous certaines conditions très strictes, raisonner en PPA (Parité de Pouvoir d'Achat) - ou Panier de la ménagère. Sinon, depuis 48 ans, Cuba - ou la Chine, ou le Vietnam, ou n'importe quel pays du tiers monde - auraient connu des ravages démographiques qui les auraient rayés de la carte.

 

En outre, Languepin omet de préciser que, par la nature du régime, bon nombre de biens ou services sont gratuits ou à très bas prix : santé, éducation, logement, énergie, prix subventionnés, etc. Enfin, plus largement, il est typique que le critère retenu par Languepin soit un critère monétaire (conforme à un instrument de mesure capitaliste) et non un critère tel que l'IDH (Indice de Développement Humain), qui recense les résultats physiques concrets d'une politique : moyenne d'âge, alphabétisation, accès aux soins, situation des femmes, etc.

 

5. Comme on demandait ce que pensaient les Américains de cette situation, Serge Raffy a répondu : "Les Américains se méfient. Ils se sont tellement fait avoir par Fidel Castro ! Il les a tellement manipulés !". Serge Raffy, sans le savoir, est un humoriste. Il rappelle un sketch (d'un des Marx Brothers, je crois) où le comique était censé jouer du piano à queue. Mais le tabouret était à 1,50 m du piano. Alors le comique se levait... et poussait le piano vers le tabouret. Apparemment, Serge Raffy n'a jamais entendu parler de la Baie des Cochons ou des multiples tentatives de déstabilisation de l'île ou de meurtre de Fidel Castro... Il fait comme si Cuba était un énorme pays de 300 millions d'habitants, doté de l'arme nucléaire, et les Etats-Unis une minuscule démocratie de 11 millions d'habitants.

 

6. A un interlocuteur qui faisait valoir que les Cubains étaient peut-être réticents envers le capitalisme sauvage ou l'ultralibéralisme, Languepin répondit : "Mais je pense que les Cubains en veulent, des ravages du libéralisme, et en redemandent du capitalisme. Et si Bush se présentait aux élections à Cuba, il aurait 90 % de voix !". Singulière prédiction ! D'où Languepin tient-il ses données ? La journaliste présentant l'émission lui faisait valoir qu'en cas de passage au capitalisme, certains secteurs de la population risquaient de souffrir (comme dans les anciens pays de l'Est), Languepin a eu ce mot caractéristique : "C'est vrai que certains souffriront. Mais... actuellement, c'est toute la population cubaine qui souffre !". Spectaculaire aveu ! Cela signifie, au fond, que ce qui tracasse Languepin, ce n'est pas que certains soient pauvres, mais que certains ne puissent pas s'enrichir immensément ! Ce qui est reproché à Cuba, c'est de ne pas aimer l'inégalité...

 

7. Un des deux intervenants (je n'ai pas noté sur le coup) disait : "Le Cuba d'avant Castro était plus prospère et plus riche qu'aujourd'hui. Battista était un apprenti-dictateur. Le pays connaissait une tradition démocratique depuis 1902. Cuba était un pays beaucoup plus prospère, et avec des capitaux cubains, et non pas Américains." Cette réponse est, là aussi, assez hypocrite en ce qu'elle pêche par omission : omission de ce que Cuba était le lupanar et le casino des Etats-Unis, omission de ce que les Américains, après avoir aidé les Cubains à se libérer des Espagnols en 1898, envoyèrent promener les insurgés qui voulaient se constituer un gouvernement indépendant, omission des interventions militaires américaines de 1906, 1912 et 1917, et de l'occupation militaire américaine jusqu'en 1934, etc.

 

8. Un autre auditeur ayant évoqué les possibles interventions des Etats-Unis après la disparition de Fidel Castro, Serge Raffy a eu ces propos : "Je conseillerais au gouvernement américain de ne pas s'occuper de Cuba. De faire confiance aux exilés de Miami, qui ont beaucoup changé et qui sont pour le dialogue". Raffy idéalise le milieu mafieux et extrémiste (électorat de Jeb Bush, gouverneur de Floride) des exilés de Miami, il idéalise les émissions de propagande et omet leurs tentatives de déstabilisation. En outre, un mot est révélateur : "je conseillerais". Ce mot est révélateur en ce que Raffy craint qu'une intervention trop voyante (ou trop brutale) des Etats-Unis : réclamation d'anciennes propriétés, dédommagements, mainmise sur l'économie, mesures symboliques humiliantes pour le régime, ne dressent les Cubains contre le capitalisme. On sent que Raffy n'a qu'une crainte : qu'un jour les Cubains n'éprouvent réellement le capitalisme comme le leur a montré leur régime...

 

9. Parmi les acquis indéniables de la Révolution cubaine, il y a l'éducation et la santé. Ces acquis sont des points très désagréables à admettre pour Raffy et Languepin et on sent visiblement que cela leur écorche le palais de l'admettre. Aussi Languepin a-t-il ces phrases : "Il faut en finir avec la légende de la santé ou de l'alphabétisation. A quoi cela sert-il d'apprendre à lire lorsqu'il n'y a rien à lire ? Lorsque les Cubains n'ont que des tracts à lire ?". Extraordinaire sophisme ! Au début de la IIIe République, le gouvernement français a institué l'école obligatoire. Résultat : en 1914, un grand nombre de Français savaient lire et écrire. Ces Français, dans leurs campagnes, avaient-ils pour autant accès à Zola, à Bergson, à Renan ? Avaient-ils autre chose à lire qu'une presse quotidienne souvent conservatrice ? On finirait par croire que, pour Languepin, la privation de Bernard-Henri Lévy s'assimilerait à une violation des droits humains.

 

10. Toujours à propos de l'éducation, Languepin dit : "Il faut en finir avec ces légendes de l'alphabétisation. En 1959, Cuba était au 4e rang des pays d'Amérique latine pour l'alphabétisation (et, disant cela, il confirme indirectement que Cuba est au premier rang actuellement). Donc - sous-entendu - le régime Battista n'était pas si mauvais que ça. Et, Languepin ajoute : "C'est comme si on comparait la France d'aujourd'hui à celle de Guy Mollet et qu'on dise : la France a progressé, donc la France de Guy Mollet ne valait rien ! Et n'importe qui aurait fait mieux que Castro". Là aussi, on admirera les contorsions rhétoriques de Languepin :

 

- D'abord, il a dit que Cuba avait partout régressé. Donc, il faut savoir : ou Cuba a régressé ou Cuba n'a pas régressé. Là aussi, pour diminuer le mérite de Cuba, Languepin aboutit à un raisonnement tordu.

 

- Ensuite, et c'est le plus important, le classement ne dit rien des positions respectives de chaque élément classé. Dans une finale olympique de 100 mètres, les coureurs évoluent entre 9,7 et 10 secondes, c'est-à-dire dans une fourchette très étroite. Mais il n'en est pas de même partout. Par exemple, si l'on considère la population des pays européens, pour les cinq premiers, par ordre décroissants d'habitants, on a l'Allemagne, la France, l'Italie, le Royaume-Uni et l'Espagne, avec, à peu près, 82, 63, 59, 58 et 40 millions d'habitants. Rapporté à un indice 100, cela donne 100, 77, 72, 71 et 49. On voit donc qu'il existe, du premier au deuxième et du quatrième au cinquième des sauts significatifs, et qu'ils ne se placent pas "dans un mouchoir". Il en va de même pour des données concernant la vie de la société. Si Cuba est au premier rang, comment se placent (et non pas se classent) les autres pays d'Amérique latine ? Où se situent-ils ?

 

11. Enfin, une auditrice ayant demandé, par Internet, ce que deviendrait Guantanamo en cas de disparition de Fidel Castro, et, bien entendu, de changement de régime. Serge Raffy a répondu : "Mais Guantanamo doit disparaître ! Guantanamo n'a plus de raison d'être ! Guantanamo, c'était une base qui servait à surveiller les détroits (ou les passages, il ne me souvient plus) et à narguer Castro !". Extraordinaire présentation. Serge Raffy oublie juste que :

 

- A l'issue de la guerre hispano-américaine (déclenchée par suite de l'insurrection de Cuba, et où les Américains finirent par mettre la main sur les Philippines, qui ne se trouvent pas précisément dans les Caraïbes), loin de remettre le pouvoir aux insurgés, les Américains contraignirent le président Tomas Estrada Palma, par la clause n° 7 de l'amendement Platt, en 1901, à leur remettre les ports de Bahia Honda et de Guantanamo. De quelle liberté, de quelle marge de manoeuvre disposait la petite île de Cuba face à son puissant voisin ? Qu'aurait pensé Serge Raffy, si, en 1945, prenant prétexte de la guerre commune contre l'occupant allemand, l'Union soviétique avait demandé la cession, à titre emphytéotique, de la ville et du port de Toulon ? La base de Guantanamo a plus de 100 ans d'existence, et elle existait bien avant la Révolution cubaine ! Ni Languepin, ni Raffy n'ont l'air de considérer que, lorsque Cuba, de gré ou de force, était dans l'orbite américaine, l'existence de cette base constituait une atteinte à sa souveraineté et à sa démocratie, par exemple une atteinte aux droits de Battista. S'en trouvait-il nargué ?

 

Pour résumer et synthétiser :

 

A. Ce qui est extraordinaire, lorsque j'écoute les journalistes énumérer les turpitudes du gouvernement cubain, c'est que, jamais, ces fameuses violations des droits humains n'ont été précisément énumérées. Combien y a-t-il eu de Cubains fusillés ? Torturés ? Jetés au bagne ? Où ? Quand ? Comment ? Cela rappelle les partisans d'un alignement de la France sur les Etats-Unis en 2003 (les Madelin, Lellouche, Mariton, Novelli, Goupil, etc.) évoquant les crimes de Saddam Hussein : quand et où Saddam Hussein les avait-il commis ? Quand les Américains l'aidaient à torturer les communistes irakiens ? Quand les Américains lui livraient des armes contre l'Iran ? Quand les Américains lui livraient des gaz contre les Kurdes ? Quand ils ont donné l'ordre au général Schwarzkopf de lui restituer ses chars et ses canons pour l'aider à écraser le soulèvement des chiites... qu'ils avaient précisément appelés à se soulever ?

 

B. Dans l'ensemble de l'Amérique latine, les guérillas, contre-guérillas, régimes policiers mis en place par les Américains, soutenus, financés, ont causé la mort de centaines de milliers de personnes (par exemple, au Guatemala, au Salvador et au Nicaragua) qui n'ont pas donné lieu à des grandes colonnes indignées dans les journaux si soucieux de droits de l'homme. Nick et Péan, dans leur livre sur TF1, rappellent qu'en 25 ans d'occupation indonésienne, la chaîne de Bouygues s'est intéressée une seule fois à Timor Leste : quand le pape y est allé ! Et il y eut plus de 200 000 morts, soit un quart de la population ! Et que dire de Singapour qui, par tête d'habitant, a un des plus forts taux de prisonniers de la planète, qui connaît les châtiments corporels et la peine de mort, qui pose des caméras partout ?

 

C. Mais le plus surprenant est la comparaison avec la Chine, pays au régime qu'on dira "ferme" (pour rester dans l'euphémisme), régime qui ne connaît que le parti unique, régime qui emprisonne, régime qui exploite ses travailleurs, régime qui torture, régime qui fusille, et, surtout... régime qui est toujours, officiellement communiste ! Sur l'échelle des valeurs où évoluent Raffy et Languepin (et même la plupart des journalistes français), la Chine se trouve incomparablement plus haut (ou plus bas, comme on voudra) que Cuba. Et pourtant, nulle part, lorsqu'il est question du président chinois, n'emploie-t-on l'expression "le dictateur chinois" (comme j'ai entendu dire "le dictateur cubain") Pourquoi ? Parce qu'il y a une Bourse à Shanghai ? Parce qu'il y a des milliardaires chinois ? Parce que ceux-ci achètent, en masse, des Mercedes, des Rolls-Royce, de Ferrari, des 4 x 4 ? Parce qu'ils permettent aux capitalistes occidentaux de faire de gras bénéfices sur des ouvriers exploités jusqu'à la moelle ? Parce que la Chine a 1,3 milliards d'habitants, la bombe atomique, parce qu'elle a envoyé des hommes dans l'espace et qu'elle fait peur ?

 

D. Dans le jugement sur Cuba, de même qu'il était aussi difficile de faire avouer à Olivier Languepin les acquis du régime que de lui arracher une dent saine, de même était-il impossible de découvrir (et cela, les journalistes de la station auraient pu le relever) certains points beaucoup plus délicats à évoquer : par exemple, le fait que l'ouragan Katrina, l'an dernier, a ravagé La Nouvelle Orléans et causé des milliers de victimes (et zéro à Cuba). Par exemple, que cinq Cubains ont été condamnés à la prison aux Etats-Unis, au mépris de toutes les règles de droit, et que leur jugement a été reconnu inique et cassé par les juges américains eux-mêmes ! (Le Diplo de décembre 2005).

 

E. Cette attitude des journalistes français n'est qu'un élément d'une attitude plus générale à l'égard des relations entre les Etats-Unis et l'Amérique latine. Tout est considéré du point de vue des Etats-Unis et de ce qui peut leur être bénéfique ou néfaste. Par exemple, un des deux journalistes (je n'ai pas noté son nom) disait : "Pour les Etats-Unis, Cuba n'est plus un problème. Pour eux, le problème, c'est Hugo Chavez". Mais n'aurait-on pas pu le leur rétorquer : "Le problème de Hugo Chavez - ou, plus généralement - du Venezuela, ce sont les Etats-Unis ?" Un peu comme on parlait - on parle encore - du "problème noir" aux Etats-Unis. Il n'y a pas de "problème noir" aux Etats-Unis. Les Noirs ne demandent qu'à vivre tranquilles, à se loger où ils veulent, à ne pas être inquiétés dans le Sud. Le problème, ce sont les Blancs ! Il est temps, pour les médias français, de faire, sur l'Amérique latine, leur "révolution copernicienne"...

 

Même si j'ai fait des efforts d'écoute, je n'ai pris l'émission qu'en cours de route et je me suis contenté de noter tout de suite, sur un bloc, ce que j'écoutais et non d'enregistrer. J'ai donc commis des erreurs de retranscription et omis des éléments importants. Je vous saurais donc gré, plus que jamais, de vos remarques, rectifications, compléments et critiques.

 

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours


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