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dimanche, 06 août 2006
5 aout 2006
Chers tous,
Aujourd'hui, le journal de 19 h de France Inter s'est ouvert sur le déclassement de Floyd Landis, le vainqueur (américain) du Tour de France 2006, sanctionné pour s'être dopé. Les journalistes soulignent que c'est la première fois que cela se produit et jugent avec beaucoup de rigueur et d'indignation ses explications embrouillées et embarrassées. Je trouve fort mal venues la sévérité et les déclarations vertueuses des journalistes et, pour une part, j'aimerais ôter un peu de la responsabilité de ce malheureux.
1. Prologue (ou apologue). On dit que Jeb Bush, frère cadet de George Bush, est très proche des vendeurs d'armes à feu, et, en particulier, de la très puissante NRA (National Rifle Association), où - il me semble - Charlton Heston (avant sa maladie) tenait une place éminente. J'ai également lu que, dans l'Etat de Floride, dont il est le gouverneur, Jeb Bush avait facilité les démarches pour la vente des armes à feu (y compris à des très jeunes). D'un autre côté, comme son frère George, Jeb n'est pas très généreux avec les demandes de grâce des condamnés à mort et les refuse systématiquement. [Parenthèse : vous allez sans doute trouver que je manque un peu de références, mais, globalement, sur l'ensemble des Etats-Unis, la vente d'armes à feu marche très bien... et la machine à verdicts n'a rien à lui envier]. Qu'est-ce que cela veut dire ? Que la société libérale procède, dans son fonctionnement, à la manière des ressorts des contes de fée. Ce ressort, en effet, est toujours le même : un personnage fabuleux (fée, mage, magicien), promet à un humain des pouvoirs extraordinaires, moyennant le respect d'une condition, laquelle est d'autant plus difficile à observer que les occasions d'y déroger sont (à dessein) placées sous le nez du héros (ou de l'héroïne). Pour en revenir aux armes à feu, on sait que 90 % des tueries, aux Etats-Unis, n'ont pas lieu sur des bandits ou des voleurs, mais sur des voisins, amis ou parents du possesseur de l'arme (quand ce n'est pas sur ce possesseur lui-même). Un objet suscite toujours les occasions de s'en servir : on vend des voitures rapides, les automobilistes roulent à tombeau ouvert. On vend des armes à feu : leurs possesseurs se tirent dessus à tort et à travers. L'organe crée la fonction.
2. Qu'est-ce que cette histoire a à voir avec le dopage dans le Tour de France (voire avec le dopage en général) ? Ceci : on place une tentation sous le nez des sportifs (être le vainqueur, le meilleur, le recordman, avoir son nom dans les journaux, gagner beaucoup d'argent) mais on se détourne d'eux comme de malpropres, on les met plus bas que terre lorsqu'ils succombent à la tentation de se doper, pour, précisément... devenir ce qu'on les presse de devenir (des champions, des surhommes - c'est curieux, on n'utilise pas le mot "surfemme"...). Comment ? Pourquoi ?
3. Un point qui m'a surpris, depuis très longtemps (mes années de lycée, pour être précis) était l'enthousiasme déclenché par chaque nouveau record (en matière de temps ou d'espace) alors qu'il me paraissait que ces records, avec le temps, adoptaient une courbe asymptotique. Pour être clair : au début (parlons de façon générale), les records se mesuraient en dizaines de secondes. Puis ils se sont mesurés en secondes. Puis en dixièmes de secondes. On n'est pas loin des centièmes de secondes, puisque j'ai entendu parler de 100 mètres courus en 9,75 secondes. Il me souvient (c'était en 1960), que le premier homme à courir le 100 mètres en 10 secondes tout rond (l'exploit symbolique !) fut l'Allemand Armin Harry (pourquoi ai-je encore son nom en tête ? Mystère...). Depuis, il ne me semble pas qu'on soit descendu au-dessous de 9,7 secondes et encore, ai-je dit, je crois qu'on commence à parler de centièmes de secondes. Il en va de même des records de natation, ou de tout ce qui est de la vitesse, ou même des longueurs (comme les sauts, où les progrès se font par décimètres, puis par centimètres, puis par fractions de centimètres, etc.).
4. Or, une des choses que j'ai retenues de ma vie professionnelle (chose au demeurant connue de tous) est celle-ci : dans tous les domaines humains (tous, sans exception), pour arriver à 90 % de qualité dans une activité (je donne une valeur approximative), il faut un investissement auquel on accordera une valeur 100 (en argent, en temps, en calories, en joules, en tout ce qui fournit de l'énergie). Mais - on le constate en général sur des graphiques enregistreurs - pour arriver à une qualité de 91 % (soit un point de plus), il ne faut pas investir 101 ou 102 (soit une unité - ou deux - de plus que pour arriver à 90), mais carrément 200, c'est-à-dire autant que pour les 90 premières unités de valeur. Puis, pour passer à 92, on a une nouvelle augmentation, mais encore plus forte (il faudra, par exemple, investir 370) etc. Les puristes contesteront sans doute ces chiffres mais pas l'allure de la courbe, qui connaît son point d'inflexion à peu près toujours au même endroit : à 9/10 ou à 90/100, etc.
[Un bon exemple, pour s'en tenir à celui-ci, est la vitesse sur route - sujet sur lequel je me suis souvent penché. Ce dont on s'aperçoit, c'est que si on parcourt une certaine distance à une certaine vitesse, chaque fraction de vitesse supplémentaire entraîne une diminution du temps de parcours mais bien moindre, proportionnellement, que l'augmentation de vitesse considérée ! (Par exemple, pour ma part, en roulant à une moyenne de 90 km/h, je parcours les 107 km de Tours à Châteauroux en 1 h 30. Une fois, avec un collègue - nous étions en retard - nous avons poussé (sur une nationale !) des pointes à 150 km/h. Résultat : nous avons gagné 8 à 9 mn). Ces résultats peuvent se démontrer théoriquement - en fonction des temps d'accélération et de décélération - mais aussi pratiquement, en ce que toutes les expériences, dans tous les pays (par la police, les automobiles-clubs, les associations de sécurité routière) l'ont toujours établi, sur tous les types de voies (des autoroutes aux chemins vicinaux) et sur toutes les distances. Ces expériences, bien entendu, s'entendent avec neutralisation des conditions légales d'observation du Code de la route, elles ne portent que sur des conditions physiques, pas juridiques].
5. Appliqué au sport, qu'est-ce que cela signifie ? Simplement que, pour chaque nouvelle fraction de temps ou d'espace que veut gagner le sportif : une seconde, un dixième de seconde, un centième de seconde, un décimètre, un demi-décimètre, un centimètre, une fraction de centimètre, il devra investir un "effort" musculaire, une tension encore plus grande pendant un temps plus long, etc. Or, comme il apparaît que les "progrès" sportifs sont asymptotiques - c'est-à-dire qu'on finit par s'enthousiasmer pour des progrès infimes (à la limite, on ne mesure plus que les progrès des chronomètres ou des lasers. Quand on mesurera des nanosecondes ou des nanomètres, les sportifs feront chaque fois des progrès fabuleux !), il faut bien trouver quelque chose. Et ce "quelque chose", c'est le dopage.
6. On n'a évoqué, ici, que les exploits sportifs mesurables et qui enregistrent des performances absolues. Mais cela vaut aussi pour les performances relatives (un sportif l'emporte sur un autre, une équipe en bat une autre). Et cela vaut aussi pour les exploits cumulés : remporter tant de fois de médailles d'or, ou être vainqueur tant d'années de suite à une épreuve (Tour de France) ou remporter tant de titres dans des disciplines différentes (course, saut en longueur). Ce qui, d'ailleurs, revient au même, puisque ces données peuvent aussi s'exprimer par un chiffre (il a gagné tant de fois à Wimbledon) ou par une fraction (il a gagné tant de fois en une carrière de tant d'années).
7. Le problème est que cela vaut, aujourd'hui, pour systématiquement tous les aspects de la vie humaine, que cela concerne :
- Un individu : le plus jeune bachelier, celui qui a réussi au plus grande nombre de concours aux grandes écoles, l'homme le plus riche, etc.
- Une collectivité : la société la plus performante (leader dans sa partie), le pays qui a le plus haut niveau de vie, la société de Bourse qui verse les meilleurs dividendes, etc.
- Des objets produits par l'homme : ordinateurs les plus rapides, les plus plats, les plus petits; avions les plus grands, les plus chers, les plus rapides, etc.
Bref, il n'est pas une activité humaine qui ne soit marquée par le culte de l'exploit, soit absolu, soit relatif (celui qui l'emporte sur les autres). Entre le sport et les autres activités humaines, il en va comme de la poule et de l'oeuf. Qui a commencé le premier ? Est-ce le sport qui a "contaminé" le reste des activités humaines, ou sont-ce ces activités qui ont imprimé leur marque au sport ? Il semble, au bout d'un certain temps, que ces deux grands domaines se renforcent l'un l'autre. Tout le vocabulaire créé dans l'un est exporté dans l'autre (on y reviendra). Par exemple, pour exprimer la volonté frénétique de l'emporter sur un adversaire, dans les affaires ou en politique, on emploie le verbe "tuer". Mais on l'a également employé en matière de sport (et cela éveille des souvenirs affreux quand on se rappelle les tueries - réelles celles-ci - des stades du Heysel ou de Sheffield). A l'inverse, les grands événements sportifs déclenchent des surenchères d'adjectifs : l'an dernier, pour le choix de la ville qui accueillerait les Jeux olympiques, j'ai entendu l'adjectif... "interplanétaire" !
8. En ce qui concerne plus précisément le "dopage", il faut noter que c'est un terme qui est souvent employé, de façon métaphorique (et, bien entendu, dans un sens positif) par les commentateurs économiques. C'est un mot très prisé par Jean-Marc Sylvestre. C'est une expression qu'il affectionne (les marchés dopés par l’Internet, les entreprises dopées par les commandes d’ordinateurs, les économies émergentes dopées par les importations occidentales, les entreprises américaines dopées par les fonds de pension, etc.). Or, le dopage a donné – et donne encore – lieu à des procès contre les athlètes coupables (et victimes) de ces pratiques. On a découvert les effets ravageurs de ces substances sur les sportifs de haut niveau (notamment de l’ex-R.D.A.), et, actuellement, le terme dopage possède une connotation négative. Or, il y a plus qu’une métaphore dans ce passage du propre au figuré. Dans les deux cas, on injecte là "un" liquide, ici "du" liquide. Dans les deux cas, l’effet se traduit par un coup de fouet, une accélération brusque et violente (ici du corps, là de l’économie). Dans les deux cas encore, la conséquence ultime est une dégradation irréversible de l’organisme soumis à ce traitement (le corps ou l’entreprise). Dans les deux cas enfin, l’organisme qui a cessé d’être utile (l’athlète âgé ou la technologie obsolète), est abandonné pantelant. On repensera ici au roman de Daniel Keyes, Des fleurs pour Algernon (histoire parallèle - et émouvante - d'une souris de laboratoire, Algernon, et d'un garçon simplet, Charlie, employé par ce même laboratoire. L'histoire est celle-ci : un jour, un chercheur trouve une substance qui rend intelligent. On la teste sur Algernon, la souris. Elle se met à accumuler les performances. Puis - évidemment ! - on a l'idée de la tester sur Charlie, le garçon simplet, tout juste bon à nourrir la souris. A son tour, il accomplit des exploits, il devient chercheur, directeur de laboratoire, etc. Puis, en examinant la souris, il s'aperçoit un jour qu'elle rate un test. Puis un. Puis deux. Puis trois, dix, etc. Puis qu'elle dégénère très vite et finit par mourir. On se doute de ce qui va arriver à Charlie...). Le "dopage", en tant que métaphore, représente une des modalités de l’usage de la vitesse, un des concepts qui sous-tendent l'idéologie néo-libérale.
9. Pour résumer, que ce soit dans la vie sportive ou la vie sociale ou la vie économique, l'individu est sommé de réaliser des exploits. Toute la vie est présentée sous forme de performances, de records à battre, que ce soit dans le sport ou ailleurs. On baigne dedans, c'est notre oxygène, c'est notre atmosphère. Il paraît donc singulièrement inconséquent, lorsqu'on entretient une telle mentalité, de ne condamner que ceux qui n'ont été coupables... que de se faire prendre.
Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud
08:18 Publié dans Radio | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Commentaires
J'ajouterai ceci à ton réquisitoire implacable.
Le dopage provoque sa propre addiction. L'ivresse de la victoire (pour le sportif) et de la distribution de stock-option (pour l'entreprise), fait perdre tout sens des realité. Il y a une deconnection totale et rapide entre le gain obtenu et la valeur de l'exploit (le record du sportif) et le bénéfice d'une entreprise.
Comme pour la drogue, le sport fait perdre le sens des réalités. Il cré une totale déconnection par rapport aux enjeux réels.
Le meilleur exemple restant l'ouverture du journal sur ce non-événement alors que chaque jour tant d'enfants libanais (entre autres malheureusement) meurent sous les bombes bien intentionnées et annocées par tracts de Tsahal.
Ecrit par : jm | dimanche, 06 août 2006
bonjour, merci pour ce billet kintéressant (come souvent !) ; heureusement que tu as précisé :b "quand ce n'est pas sur ce possesseur lui-meme" :) on aurait eu du mal à saisir l'essentkel :)
Ecrit par : Manaudou | vendredi, 23 mai 2008
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