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jeudi, 03 août 2006

3 aout 2006

Chers tous,

 

Depuis hier, il n'est bruit, sur France Inter, que de l'état de santé de Fidel Castro (et l'info arrive même, parfois, en première position, avant la guerre du Liban). Cet état de santé éveille la fébrilité des journaliste et - s'en étonnera-t-on ? - suscite chez certains d'entre eux une espèce de joie guillerette à l'idée que, peut-être, d'ici quelque temps, on pourra s'écrier, comme Yves Mourousi l'avait claironné le 12 septembre 1973, le lendemain du renversement de Salvador Allende : "Chili : c'est fini !".

 

1. Ce jour, mercredi 2 août, à l'émission "Le téléphone sonne", sur France Inter, de 19 h 20 à 20 h, le thème de l'émission était : "Cuba : Imaginer l’après Fidel Castro. Changements ou continuité ?". Les deux invités-experts de l'émission étaient Olivier Languepin et Serge Raffy. Le premier est journaliste à La Tribune-Les Echos (et, d'après mes recherches sur Internet, il l'a aussi été - ou l'est encore - au Point), le second au Nouvel Observateur. Ces deux journalistes ont écrit des livres sur Cuba et Fidel Castro. On dira, par litote, qu'ils ne sont pas des amis intimes du régime cubain... Il est difficile d'imaginer qu'on n'aurait pas pu trouver, à Paris, quelqu'un qui fût moins outrageusement partisan... Les vacances n'expliquent pas tout et on peut faire des émissions en duplex.

 

2. Serge Raffy, par exemple, évoquant la passation (temporaire) des pouvoirs à Raul Castro, frère cadet de Fidel, dit : "Cela se passe en famille, comme dans la Mafia". Le terme Mafia est, bien évidemment, très péjoratif. Dans l'idée de Serge Raffy, cette comparaison fonctionne au premier degré ainsi : "la Mafia est violente, et le régime cubain est violent [il en sera d'ailleurs question tout au long de l'émission], donc, il est normal de comparer l'un à l'autre". Sauf que... sauf que... la Mafia n'est pas seulement violente, elle est aussi - elle est même au premier chef - hors la loi et parasite. Elle vit d'activités telles que le vol, le chantage, le trafic de drogue, la prostitution - qui s'exercent au détriment des citoyens et elle est hors la loi. Il semble bien que, subrepticement, l'idée que cherchait à faire passer Serge Raffy, au second degré, était celle d'un Cuba hors la loi, qui n'a pas sa place dans une société des nations normale.

 

3. Parmi les auditeurs qui appelaient, certains étaient fortement hostiles à Cuba, d'autres favorables. Ces derniers faisaient valoir l'embargo américain, depuis plus de 40 ans, ou bien les progrès réalisés par Cuba en matière d'alphabétisation ou de santé. C'est aux questions de ces auditeurs qu'ont répondu Languepin et Raffy et leurs réponses valent d'être reproduites.

 

4. Par exemple, Olivier Languepin disait : "Cuba est le pays le plus pauvre du monde. Même les ouvriers chinois gagnent environ 1 dollar de l'heure. Les Cubains, lorsqu'ils se lèvent, vont travailler - à la journée - pour 50 centimes (sous-entendu d'euro)". La réponse de Languepin était particulièrement spécieuse car, comme un auditeur le lui fit remarquer, la monnaie en cours à Cuba est le peso et non l'euro. La malhonnêteté de Languepin consistait à suggérer que les Cubains gagnaient 50 centimes d'euro la journée... mais avec un niveau des prix français ! Cela est rigoureusement impossible, car, à ce prix, ils seraient morts au bout de 24 h !

 

- Ici, Languepin jouait de façon spécieuse sur la confusion entre valeur de la monnaie et niveau de vie. Les deux sont abusivement confondus lorsqu'on apprécie le prix des marchandises produites dans un pays à salaires faibles (par exemple la Chine) et la France. Effectivement, ces prix sont de cinq à dix fois plus bas ! Mais les Chinois n'ont pas un standard de vie qui est le cinquième ou le dixième de celui des Français, en particulier dans les secteurs vitaux : nourriture, eau, énergie, santé, sinon ils seraient morts ! Il faut, sous certaines conditions très strictes, raisonner en PPA (Parité de Pouvoir d'Achat) - ou Panier de la ménagère. Sinon, depuis 48 ans, Cuba - ou la Chine, ou le Vietnam, ou n'importe quel pays du tiers monde - auraient connu des ravages démographiques qui les auraient rayés de la carte.

 

En outre, Languepin omet de préciser que, par la nature du régime, bon nombre de biens ou services sont gratuits ou à très bas prix : santé, éducation, logement, énergie, prix subventionnés, etc. Enfin, plus largement, il est typique que le critère retenu par Languepin soit un critère monétaire (conforme à un instrument de mesure capitaliste) et non un critère tel que l'IDH (Indice de Développement Humain), qui recense les résultats physiques concrets d'une politique : moyenne d'âge, alphabétisation, accès aux soins, situation des femmes, etc.

 

5. Comme on demandait ce que pensaient les Américains de cette situation, Serge Raffy a répondu : "Les Américains se méfient. Ils se sont tellement fait avoir par Fidel Castro ! Il les a tellement manipulés !". Serge Raffy, sans le savoir, est un humoriste. Il rappelle un sketch (d'un des Marx Brothers, je crois) où le comique était censé jouer du piano à queue. Mais le tabouret était à 1,50 m du piano. Alors le comique se levait... et poussait le piano vers le tabouret. Apparemment, Serge Raffy n'a jamais entendu parler de la Baie des Cochons ou des multiples tentatives de déstabilisation de l'île ou de meurtre de Fidel Castro... Il fait comme si Cuba était un énorme pays de 300 millions d'habitants, doté de l'arme nucléaire, et les Etats-Unis une minuscule démocratie de 11 millions d'habitants.

 

6. A un interlocuteur qui faisait valoir que les Cubains étaient peut-être réticents envers le capitalisme sauvage ou l'ultralibéralisme, Languepin répondit : "Mais je pense que les Cubains en veulent, des ravages du libéralisme, et en redemandent du capitalisme. Et si Bush se présentait aux élections à Cuba, il aurait 90 % de voix !". Singulière prédiction ! D'où Languepin tient-il ses données ? La journaliste présentant l'émission lui faisait valoir qu'en cas de passage au capitalisme, certains secteurs de la population risquaient de souffrir (comme dans les anciens pays de l'Est), Languepin a eu ce mot caractéristique : "C'est vrai que certains souffriront. Mais... actuellement, c'est toute la population cubaine qui souffre !". Spectaculaire aveu ! Cela signifie, au fond, que ce qui tracasse Languepin, ce n'est pas que certains soient pauvres, mais que certains ne puissent pas s'enrichir immensément ! Ce qui est reproché à Cuba, c'est de ne pas aimer l'inégalité...

 

7. Un des deux intervenants (je n'ai pas noté sur le coup) disait : "Le Cuba d'avant Castro était plus prospère et plus riche qu'aujourd'hui. Battista était un apprenti-dictateur. Le pays connaissait une tradition démocratique depuis 1902. Cuba était un pays beaucoup plus prospère, et avec des capitaux cubains, et non pas Américains." Cette réponse est, là aussi, assez hypocrite en ce qu'elle pêche par omission : omission de ce que Cuba était le lupanar et le casino des Etats-Unis, omission de ce que les Américains, après avoir aidé les Cubains à se libérer des Espagnols en 1898, envoyèrent promener les insurgés qui voulaient se constituer un gouvernement indépendant, omission des interventions militaires américaines de 1906, 1912 et 1917, et de l'occupation militaire américaine jusqu'en 1934, etc.

 

8. Un autre auditeur ayant évoqué les possibles interventions des Etats-Unis après la disparition de Fidel Castro, Serge Raffy a eu ces propos : "Je conseillerais au gouvernement américain de ne pas s'occuper de Cuba. De faire confiance aux exilés de Miami, qui ont beaucoup changé et qui sont pour le dialogue". Raffy idéalise le milieu mafieux et extrémiste (électorat de Jeb Bush, gouverneur de Floride) des exilés de Miami, il idéalise les émissions de propagande et omet leurs tentatives de déstabilisation. En outre, un mot est révélateur : "je conseillerais". Ce mot est révélateur en ce que Raffy craint qu'une intervention trop voyante (ou trop brutale) des Etats-Unis : réclamation d'anciennes propriétés, dédommagements, mainmise sur l'économie, mesures symboliques humiliantes pour le régime, ne dressent les Cubains contre le capitalisme. On sent que Raffy n'a qu'une crainte : qu'un jour les Cubains n'éprouvent réellement le capitalisme comme le leur a montré leur régime...

 

9. Parmi les acquis indéniables de la Révolution cubaine, il y a l'éducation et la santé. Ces acquis sont des points très désagréables à admettre pour Raffy et Languepin et on sent visiblement que cela leur écorche le palais de l'admettre. Aussi Languepin a-t-il ces phrases : "Il faut en finir avec la légende de la santé ou de l'alphabétisation. A quoi cela sert-il d'apprendre à lire lorsqu'il n'y a rien à lire ? Lorsque les Cubains n'ont que des tracts à lire ?". Extraordinaire sophisme ! Au début de la IIIe République, le gouvernement français a institué l'école obligatoire. Résultat : en 1914, un grand nombre de Français savaient lire et écrire. Ces Français, dans leurs campagnes, avaient-ils pour autant accès à Zola, à Bergson, à Renan ? Avaient-ils autre chose à lire qu'une presse quotidienne souvent conservatrice ? On finirait par croire que, pour Languepin, la privation de Bernard-Henri Lévy s'assimilerait à une violation des droits humains.

 

10. Toujours à propos de l'éducation, Languepin dit : "Il faut en finir avec ces légendes de l'alphabétisation. En 1959, Cuba était au 4e rang des pays d'Amérique latine pour l'alphabétisation (et, disant cela, il confirme indirectement que Cuba est au premier rang actuellement). Donc - sous-entendu - le régime Battista n'était pas si mauvais que ça. Et, Languepin ajoute : "C'est comme si on comparait la France d'aujourd'hui à celle de Guy Mollet et qu'on dise : la France a progressé, donc la France de Guy Mollet ne valait rien ! Et n'importe qui aurait fait mieux que Castro". Là aussi, on admirera les contorsions rhétoriques de Languepin :

 

- D'abord, il a dit que Cuba avait partout régressé. Donc, il faut savoir : ou Cuba a régressé ou Cuba n'a pas régressé. Là aussi, pour diminuer le mérite de Cuba, Languepin aboutit à un raisonnement tordu.

 

- Ensuite, et c'est le plus important, le classement ne dit rien des positions respectives de chaque élément classé. Dans une finale olympique de 100 mètres, les coureurs évoluent entre 9,7 et 10 secondes, c'est-à-dire dans une fourchette très étroite. Mais il n'en est pas de même partout. Par exemple, si l'on considère la population des pays européens, pour les cinq premiers, par ordre décroissants d'habitants, on a l'Allemagne, la France, l'Italie, le Royaume-Uni et l'Espagne, avec, à peu près, 82, 63, 59, 58 et 40 millions d'habitants. Rapporté à un indice 100, cela donne 100, 77, 72, 71 et 49. On voit donc qu'il existe, du premier au deuxième et du quatrième au cinquième des sauts significatifs, et qu'ils ne se placent pas "dans un mouchoir". Il en va de même pour des données concernant la vie de la société. Si Cuba est au premier rang, comment se placent (et non pas se classent) les autres pays d'Amérique latine ? Où se situent-ils ?

 

11. Enfin, une auditrice ayant demandé, par Internet, ce que deviendrait Guantanamo en cas de disparition de Fidel Castro, et, bien entendu, de changement de régime. Serge Raffy a répondu : "Mais Guantanamo doit disparaître ! Guantanamo n'a plus de raison d'être ! Guantanamo, c'était une base qui servait à surveiller les détroits (ou les passages, il ne me souvient plus) et à narguer Castro !". Extraordinaire présentation. Serge Raffy oublie juste que :

 

- A l'issue de la guerre hispano-américaine (déclenchée par suite de l'insurrection de Cuba, et où les Américains finirent par mettre la main sur les Philippines, qui ne se trouvent pas précisément dans les Caraïbes), loin de remettre le pouvoir aux insurgés, les Américains contraignirent le président Tomas Estrada Palma, par la clause n° 7 de l'amendement Platt, en 1901, à leur remettre les ports de Bahia Honda et de Guantanamo. De quelle liberté, de quelle marge de manoeuvre disposait la petite île de Cuba face à son puissant voisin ? Qu'aurait pensé Serge Raffy, si, en 1945, prenant prétexte de la guerre commune contre l'occupant allemand, l'Union soviétique avait demandé la cession, à titre emphytéotique, de la ville et du port de Toulon ? La base de Guantanamo a plus de 100 ans d'existence, et elle existait bien avant la Révolution cubaine ! Ni Languepin, ni Raffy n'ont l'air de considérer que, lorsque Cuba, de gré ou de force, était dans l'orbite américaine, l'existence de cette base constituait une atteinte à sa souveraineté et à sa démocratie, par exemple une atteinte aux droits de Battista. S'en trouvait-il nargué ?

 

Pour résumer et synthétiser :

 

A. Ce qui est extraordinaire, lorsque j'écoute les journalistes énumérer les turpitudes du gouvernement cubain, c'est que, jamais, ces fameuses violations des droits humains n'ont été précisément énumérées. Combien y a-t-il eu de Cubains fusillés ? Torturés ? Jetés au bagne ? Où ? Quand ? Comment ? Cela rappelle les partisans d'un alignement de la France sur les Etats-Unis en 2003 (les Madelin, Lellouche, Mariton, Novelli, Goupil, etc.) évoquant les crimes de Saddam Hussein : quand et où Saddam Hussein les avait-il commis ? Quand les Américains l'aidaient à torturer les communistes irakiens ? Quand les Américains lui livraient des armes contre l'Iran ? Quand les Américains lui livraient des gaz contre les Kurdes ? Quand ils ont donné l'ordre au général Schwarzkopf de lui restituer ses chars et ses canons pour l'aider à écraser le soulèvement des chiites... qu'ils avaient précisément appelés à se soulever ?

 

B. Dans l'ensemble de l'Amérique latine, les guérillas, contre-guérillas, régimes policiers mis en place par les Américains, soutenus, financés, ont causé la mort de centaines de milliers de personnes (par exemple, au Guatemala, au Salvador et au Nicaragua) qui n'ont pas donné lieu à des grandes colonnes indignées dans les journaux si soucieux de droits de l'homme. Nick et Péan, dans leur livre sur TF1, rappellent qu'en 25 ans d'occupation indonésienne, la chaîne de Bouygues s'est intéressée une seule fois à Timor Leste : quand le pape y est allé ! Et il y eut plus de 200 000 morts, soit un quart de la population ! Et que dire de Singapour qui, par tête d'habitant, a un des plus forts taux de prisonniers de la planète, qui connaît les châtiments corporels et la peine de mort, qui pose des caméras partout ?

 

C. Mais le plus surprenant est la comparaison avec la Chine, pays au régime qu'on dira "ferme" (pour rester dans l'euphémisme), régime qui ne connaît que le parti unique, régime qui emprisonne, régime qui exploite ses travailleurs, régime qui torture, régime qui fusille, et, surtout... régime qui est toujours, officiellement communiste ! Sur l'échelle des valeurs où évoluent Raffy et Languepin (et même la plupart des journalistes français), la Chine se trouve incomparablement plus haut (ou plus bas, comme on voudra) que Cuba. Et pourtant, nulle part, lorsqu'il est question du président chinois, n'emploie-t-on l'expression "le dictateur chinois" (comme j'ai entendu dire "le dictateur cubain") Pourquoi ? Parce qu'il y a une Bourse à Shanghai ? Parce qu'il y a des milliardaires chinois ? Parce que ceux-ci achètent, en masse, des Mercedes, des Rolls-Royce, de Ferrari, des 4 x 4 ? Parce qu'ils permettent aux capitalistes occidentaux de faire de gras bénéfices sur des ouvriers exploités jusqu'à la moelle ? Parce que la Chine a 1,3 milliards d'habitants, la bombe atomique, parce qu'elle a envoyé des hommes dans l'espace et qu'elle fait peur ?

 

D. Dans le jugement sur Cuba, de même qu'il était aussi difficile de faire avouer à Olivier Languepin les acquis du régime que de lui arracher une dent saine, de même était-il impossible de découvrir (et cela, les journalistes de la station auraient pu le relever) certains points beaucoup plus délicats à évoquer : par exemple, le fait que l'ouragan Katrina, l'an dernier, a ravagé La Nouvelle Orléans et causé des milliers de victimes (et zéro à Cuba). Par exemple, que cinq Cubains ont été condamnés à la prison aux Etats-Unis, au mépris de toutes les règles de droit, et que leur jugement a été reconnu inique et cassé par les juges américains eux-mêmes ! (Le Diplo de décembre 2005).

 

E. Cette attitude des journalistes français n'est qu'un élément d'une attitude plus générale à l'égard des relations entre les Etats-Unis et l'Amérique latine. Tout est considéré du point de vue des Etats-Unis et de ce qui peut leur être bénéfique ou néfaste. Par exemple, un des deux journalistes (je n'ai pas noté son nom) disait : "Pour les Etats-Unis, Cuba n'est plus un problème. Pour eux, le problème, c'est Hugo Chavez". Mais n'aurait-on pas pu le leur rétorquer : "Le problème de Hugo Chavez - ou, plus généralement - du Venezuela, ce sont les Etats-Unis ?" Un peu comme on parlait - on parle encore - du "problème noir" aux Etats-Unis. Il n'y a pas de "problème noir" aux Etats-Unis. Les Noirs ne demandent qu'à vivre tranquilles, à se loger où ils veulent, à ne pas être inquiétés dans le Sud. Le problème, ce sont les Blancs ! Il est temps, pour les médias français, de faire, sur l'Amérique latine, leur "révolution copernicienne"...

 

Même si j'ai fait des efforts d'écoute, je n'ai pris l'émission qu'en cours de route et je me suis contenté de noter tout de suite, sur un bloc, ce que j'écoutais et non d'enregistrer. J'ai donc commis des erreurs de retranscription et omis des éléments importants. Je vous saurais donc gré, plus que jamais, de vos remarques, rectifications, compléments et critiques.

 

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours


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