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lundi, 13 mars 2006

13 mars 2006

Chers tous,

Jeudi et vendredi, au moins sur les radios et télévisions de service public, il n'était bruit que du classement de Forbes (magazine américain pour riches) du nombre de milliardaires sur la planète. Leur nombre total s'est accru, en 2005, jusqu'à atteindre le chiffre de 793, et leur richesse globale a augmenté de 36 % dans l'année 2005. Cette "information" est intéressante à plusieurs titres.

1. Le premier titre est la nature de ces milliards (et il est d'ailleurs caractéristique que les journalistes ne se soient même pas posé la question). En quelle unité sont-ils exprimés ? Je ne fais pas languir le lecteur trop longtemps : ils sont exprimés en dollars. On dira, certes, que le milliardaire est celui qui possède un milliard de fois une unité donnée. Néanmoins, selon les pays, cette unité n'a pas le même pouvoir d'achat à l'intérieur même du pays (le franc d'avant 1963, la lire italienne - le yen japonais aujourd'hui - avaient une toute petite valeur. Il faut, pour posséder un pouvoir d'achat, posséder un signe monétaire - pièce ou billet - représentant au moins cent fois cette unité).

2. On pourrait considérer l'affaire en PPA (parité de pouvoir d'achat) et se demander, par exemple, ce qu'un individu donné peut s'acheter, dans son pays, avec 1000 unités de sa monnaie. A cet égard, il n'est pas prouvé qu'un pays A, dont la monnaie vaut deux unités du pays B procure deux fois plus de biens à ses ressortissants. Néanmoins, comme les riches (et, plus encore, les très riches) voyagent beaucoup et achètent beaucoup à l'étranger, les milliards de leur monnaie ne valent pas la même chose dans toutes les contrées du monde. Par exemple, avec ses 1000 dollars, un Américain ne pourra se payer que 840 euros de marchandises et 580 livres sterling de service (près de deux fois moins !). En revanche, il sera 8 fois plus riche qu'un milliardaire en yuans (monnaie chinoise), un tiers plus riche qu'un Suisse, 28 fois plus riche qu'un Russe et 119 fois plus qu'un Japonais ! En tenant compte, là aussi, que la structure des prix est différente d'un pays à l'autre : dans certains, la nourriture est bon marché, dans d'autres c'est l'électronique, et, pour le marché immobilier, certaines capitales sont plus chères que d'autres.

3. Il est néanmoins typique que, spontanément, tous les journaux aient considéré comme évident que les seuls milliards qui valaient étaient les milliards de dollars ! Alors qu'ils valent moins que les euros ! Cette considération en dit long sur la soumission psychologique aux Etats-Unis et sur l'état réel du rapport de forces entre ce pays et l'Union européenne...

4. Le deuxième titre est la fonction de cette information : comme elle concerne toute la planète, elle devrait avoir une importance pour la planète, comme si l'on disait : en 2005 (par exemple), le monde a vu sa richesse croître de 36 %. Or, il n'en est rien : l'indication du nombre de milliardaires est juste celle de la répartition des richesses (un peu comme lorsqu'on dit que, la Chine et l'Inde ayant chacune plus d'un milliard d'habitants, elles regroupent à elles deux environ un tiers de la population mondiale). Mais, en fait, la fonction de cette information est de procurer, par une illusion d'optique, le sentiment suivant : si le nombre de milliardaires s'est accru, c'est que la planète s'est enrichie (et qu'elle s'est enrichie - grosso modo - au rythme d'enrichissement de ces milliardaires). Comment cette manipulation psychologique est-elle possible ? De deux façons :

- Par le fait que nombre de ces nouveaux milliardaires proviennent d'Asie (Chine, Inde). Comme ces pays ont un très fort taux d'accroissement (qu'on ne cesse de répéter aux auditeurs), on passe du taux d'accroissement chinois à l'accroissement du nombre de milliardaires chinois, puis à celui des milliardaires en général, et on redescend de là au taux d'accroissement mondial en général (qui, bien que plus bas, est fictivement tiré vers le haut par son voisinage avec le nombre de milliardaires).

- Par la propagande selon laquelle le capitalisme est une formidable machine à enrichir (les individus, les sociétés, les entreprises, les nations, les Etats) et que la prospérité de ses membres les plus voyants est représentative de la prospérité de l'ensemble. Et qu'elle est, bien entendu, supérieure au taux d'accroissement réel du PIB de la planète, qui doit tourner, lui, autour de 2 à 3 %.

3. Le troisième titre est la présentation des informations de type économique. Et, là aussi, cette présentation est très idéologique, et elle l'est à deux titres.

- D'abord, par la présentation de chiffres bruts, exprimés en valeur absolue (nombres cardinaux), qui sont censés exprimer la puissance : richesse nationale, barils de pétrole, tonnes de charbon, kilowatts-heure, calories, kilomètres d'autoroutes, nombre de voitures, d'avions, de fusées, de têtes nucléaires, de porte-avions, etc. Le bonheur ne peut provenir que de l'accumulation - peu importe de quoi - seule importe l'accumulation.

- Ensuite par la présentation en classement (nombres ordinaux) : déjà, le fait de distinguer des milliardaires est un classement. Ensuite, ces milliardaires sont classés entre eux, ils avancent (Bernard Arnault) ou ils reculent (Liliane Bettencourt). Donc, l'idéologie se remarque en ce qu'elle propose aux gens de la compétition : il faut passer des 1000 premiers aux 100 premiers, puis aux 10 premiers, et viser la place de premier. Il faut non seulement être fort en valeur absolue mais aussi en valeur relative : l'idéal, dans la vie, est d'être plus que les autres, de dépasser les autres (à cet égard, la compétition sportive est entrée avec les autres domaines de la vie - économique et social - dans un cycle où cause et conséquence agissent en interaction. On ne sait plus si c'est le "sport" qui a déteint sur la vie ou si c'est la vie qui a contaminé le sport, toujours est-il que tout est devenu compétition, dépassement, record, lutte, écrasement de l'autre).

[Remarque en passant : il est assez caractéristique que les indicateurs qui s'opposent point par point à cette idéologie sont aussi élaborés - scientifiquement parlant - totalement à l'inverse des chiffres présentés par l'idéologie dominante].

- D'abord, ce ne sont pas des chiffres bruts mais une combinaison de chiffres élaborés : par exemple l'IDH (ou Indice de développement humain, qui prend en compte plusieurs critères), ou le coefficient de Gini, mesurant l'écart des revenus et qui varie de 0 à 1 (coefficient 0 = égalité totale : coefficient 1 = inégalité totale).

- Ensuite parce que ce sont des chiffres qui mesurent le progrès par une diminution, et, de surcroît, par une diminution d'un "moins" : moins de morts post-natales, moins de maladies, moins d'illettrés, moins de privés d'eau potable, moins d'individus consommant un niveau plancher de calories, moins de femmes se livrant à la prostitution, moins de cancers, moins de morts sur les routes, etc. Cette façon de voir - et même cette conception philosophique - est fondée sur celle d'un individu "normal", vivant dans un pays comme la France, travaillant dans le tertiaire (pour éviter les accidents du travail) et disposant à peu près des revenus d'un cadre moyen (2000 - 2200 euros). Tout l'intérêt d'une société humaniste est d'amener "un très grand nombre d'individus à ce niveau minimum" - chaque terme compte - alors que l'idéologie propagée par les médias (et exaltant le milliardaire) est marquée, dans une inversion totale des termes, par le désir d'amener "un très petit nombre d'individus à un niveau astronomique".

4. Quatrième titre d'intérêt. Il va de soi qu'une telle information ne passe pas sans susciter un malaise. Aussi a-t-on pu remarquer que, presque à tous les journaux d'information, une autre information la suivait : à "l'explosion" du nombre de milliardaires répondait l'explosion du nombre de titulaires du RMI (pour la France). Néanmoins, les journalistes n'allaient pas - ou n'osaient pas aller - jusqu'au bout de leur raisonnement. Ils juxtaposaient les deux informations, comme si, après avoir présenté un défilé de Miss France, ils présentaient une Cour des miracles, avec ses borgnes, ses boiteux, ses lépreux, ses éclopés de toute sorte. Mais, à l'instar des imageries de dames patronnesses, ces deux informations étaient présentées comme totalement indépendantes, comme si on voulait émouvoir les chaumières en disant : "Voyez comme le destin est injuste, qui place l'extrême malheur à côté de l'extrême félicité !".

Or, cette absence de commentaire (ce défaut à souligner un lien) était, en soi, idéologique car il est évident, en France du moins, que la progression de la paupérisation va de pair avec la progression de l'extrême richesse. Comment cela ? En gros, la frange la plus basse tourne, en France, autour du multiple par 1000 de l'unité monétaire (compte tenu des Contrats à Durée Déterminée, des Temps partiels, des licenciements, des fins de droits, des allocations, des secours), il n'est pas absurde de supposer un revenu de 1000 euros pour la frange la moins fortunée de nos concitoyens. Par définition, un milliardaire gagne un million de fois plus : autrement dit, il "mange" le revenu de 1 million de ses concitoyens les plus pauvres. S'il a augmenté son revenu - en moyenne - de 36 %, cela veut dire (à supposer qu'il n'ait été riche, en 2004; "que" de 1 milliard), qu'il a "mangé" 360 000 revenus supplémentaires. Cela est d'autant plus vrai que, dans le même temps, la croissance du P.I.B. ayant été très faible (guère plus de 1 %), le passage des uns aux autres, dans un temps aussi bref, n'a pu se faire que par transfert (avec, bien entendu, un coefficient de correction en tenant compte que certains de ces accroissements de fortunes se font à l'étranger). Mais, globalement - et, compte tenu, par exemple, des cadeaux fiscaux accordés aux plus riches - pour parler comme des "partageux" - les riches ont mangé dans la gamelle des pauvres.

En résumé, donc, les médias nous ont présenté une information qui, sous couvert d'être factuelle, visait, en fait, à susciter le rêve, la fascination, l'admiration pour une catégorie d'individus, et, au-delà, pour un régime économique. Il s'agissait d'une opération idéologique. En plus, il s'agissait d'une information creuse : si on découvrait un nouveau traitement contre le cancer, une nouvelle démonstration du théorème de Fermat, une nouvelle symphonie de Mozart, l'humanité progresserait. Là, elle ne fait que régresser.
Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques
Bien à vous
Philippe Arnaud
AMD 37

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