vendredi, 16 novembre 2007

15 novembre 2007

Chers tous,

Les remarques de ce jour portent sur les mouvements sociaux actuels, notamment dans les chemins de fer. Il y aurait beaucoup à dire sur la présentation qui en est faite. Je ne retiendrai qu'un seul point, que j'illustrerai d'un exemple.

Quel est ce point ? C'est celui que relevait déjà (il y a 50 ans !) Roland Barthes dans ses "Mythologies", et par lequel il caractérisait la pensée petite bourgeoise. Qui, pour une bonne part est celle de l'idéologie de la droite. C'est celle qui, contrairement à la pensée de Barthes, scinde tout, divise tout, sépare tout. La phrase favorite de cette idéologie est : "Mais qu'est-ce que vous mélangez là ? Tout cela n'a rien à voir...".

Dans cette optique, les divers mouvements sociaux ("réforme" des régimes spéciaux de retraite, suppression des tribunaux, "réforme" des universités...) sont présentés comme des mouvements répondant à des problèmes séparés, ne touchant chaque fois que des catégories bien particulières. Alors que toutes ces "réformes" procèdent en fait de la même volonté idéologique ultralibérale de démanteler l'Etat social instauré par le programme du CNR (Conseil National de la Résistance),comme l'avouait récemment (et cyniquement) dans Challenges Denis Kessler, ex-numéro 2 du Medef. On commence par suppimer les plus voyantsdes "privilèges" et on continue par les autres...

Le point le plus net de ce saucissonnage est la présentation de la grève des chemins de fer qui se déroule en ce moment même en Allemagne. Le journal de 13 h de France 2 est d'ailleurs caractéristique dans sa formulation : "En Allemagne aussi, la plupart des trains sont à l'arrêt, aujourd'hui, en raison d'une grève historique... Nous avons choisi de vous montrer ce reportage parce qu'il n'a rien à voir avec ce qui se passe en France... Outre-Rhin la grève est vraiment le dernier recours... Elle n'est d'ailleurs pas inscrite dans la Constitution...
C'est un juge qui doit décider si elle est légale ou pas..."

Remarque : tout est fait pour opposer les "bons" Allemands, "qui-ne-font-jamais-grève" et les "vilains" Français, adeptes de la "gréviculture". Et on sent, entre les lignes, comme une admiration pour ce pays où la grève n'est même pas garantie par la Constitution et où elle est si sévèrement encadrée ! En écoutant parler la journaliste, on note, très nettement, une accentuation du ton (prononciation plus lente et plus forte) à la fois sur le pronom "rien" et sur le nom "juge". La grève est dite "historique". Cet adjectif est intéressant, car à quoi pense un Français lorsqu'on accole au nom Allemagne l'adjectif "historique" ? Aux deux guerres mondiales, à l'avènement du nazisme ou à l'hyper inflation de 1919, autrement dit à des catastrophes...
Cheminement insidieusement suggéré : la grève est une "catastrophe"...

Quand le reportage continue, que voit-on et qu'écoute-t-on ?

- Un Allemand parlant français et qui dit "Vous êtes plus accoutumés que nous [condamnation indirecte par étranger interposé, de nos méthodes de "voyous"et de "fainéants"] et qui termine en disant "en tout cas, ce n'est pas bien..." [choix du sempiternel usager " mécontent-contre-ces-nantis-qui-prennent-en-otage-la -population-laborieuse-pour-défendre-leurs-petits-privilèges"...]

- On parle du "tout puissant, quoique minoritaire, syndicat des conducteurs...", variation sur le thème favori de la droite des syndicats "qui-ne-représentent-rien-mais gênent-tout-le-monde"..., ce qui permet de mieux faire passer la métaphore de la "prise d'otages".
Par qui celle-ci, au sens propre, est-elle effectuée ? Par un groupe de bandits ou de terroristes, toujours très peu nombreux (comme lesgrévistes...) mais disposant d'armes pour faire obtenir par la force, et indûment, des choses totalement illégitimes : de l'argent, la libération d'un terroriste... Donc : syndicalistes = grévistes = bandits ou terroristes...

- On voit le directeur des chemins de fer qui dit : "Si le syndicat des conducteurs croit nous faire capituler sans conditions, il se trompe...". On aurait pu, à la place, faire parler des grévistes, ou le directeur et les grévistes : on n'a fait parler que lui. Message subliminal : comme en France, en Allemagne, les autorités sont fermes.
Elles ne capituleront pas ! La grève, en Allemagne, échouera (et, sous-entendu, ne fera que précéder l'échec de la grève française...).
Et, pour un Allemand, l'expression "capituler sans conditions" est lourde de sens : c'est ce qui s'est passé en 1918 et 1945 ! Contre qui ?
Contre la coalition alliée, c'est-à-dire contre l'ennemi. Cheminement insidieusement suggéré : le syndicat, c'est l'ennemi du pays...

- On entend que "Jusqu'à présent, la Deutsche Bahn a réussi a faire interdire la grève, par le juge, pour des raisons économiques".
Qu'est-ce que cela veut dire ? Absolument rien ! Evidemment, que toute grève a des répercussions économiques, puisque c'est précisément la cessation d'un travail, donc d'une activité économique ! La conclusion logique (et insidieusement suggérée) de cette lapalissade est : toute grève, parce qu'elle fait perdre de l'argent, est illégitime ! Donc, supprimons-en le droit...

On entend que la grève coûte entre 50 et 100 millions par jour : c'est donc bien une "catastrophe".

- On écoute : "Autre grosse différence entre la France et l'Allemagne, ici la grève n'a rien de politique..." Il faut s'arrêter sur cet adjectif "politique" qui, dans le jargon de la droite, est un synonyme de "infondé", "abusif", "tiré par les cheveux". Dans l'idéologie droitière, tout vit dans des domaines séparés : le social, l'économique, le politique. Une augmentation ou une diminution de salaire, c'est de l'économique ou du social : cela ne saurait avoir de lien avec les rapports de force sociaux, les modes de production, les dominations de classe qui, eux sont invisibles, "naturels", comme la pluie et le beau temps... D'ailleurs, la chancelière se tient en retrait, elle ne s'occupe pas de ça : trop mesquin pour elle, la rébellion sera écrasée par les forces locales, pas la peine de faire donner les panzers...

- A la fin, l'envoyé spécial, Jérôme Bony, conclut : "Quand on compare la pratique du droit de grève de part et d'autre du Rhin, force est de constater que le chemin est long avant une harmonisation sociale au niveau européen..." Sous une forme anodine (ah, les différences culturelles !) ce n'est pas à n'importe quelle harmonisation à laquelle pense Jérôme Bony. Compte tenu de la teneur du reportage, on sent bien que le souhait subliminal n'est pas que ce soit l'Allemagne qui s'aligne sur la France...

Et, en revanche, que n'écoute-t-on pas ? Qu'est-ce qui est totalement abesnt du reportage ? Les raisons de la grève ! Pourquoi les conducteurs ont-ils débrayé ? Mystère... La grève est donc présentée comme un événement sans cause, déclenchée par une minorité malfaisante, qui ne produit que des mécontentements, provoque d'énormes pertes financières et n'est pas "politique"...

La prétérition est la figure de rhétorique par laquelle on déclare une chose tout en niant la proférer ("Si je ne vous respectais pas infiniment, je dirais que vous êtes un imbécile"). Tout en prétendant, au début du reportage que la grève n'avait "rien" à voir avec la grève française équivalente (en détachant bien les syllabes "RI" et "IN"), l'objet de ce reportage, en fait, avait "tout" à voir avec la grève française : déligitimation du principe même de toute grève, en France comme en Allemagne, présentation des seuls inconvénients de celle-ci (mécontentement des usagers, pertes financières), souhait insidieusement suggéré de l'échec de ces mouvements (en Allemagne, mais, surtout, en France) et de l'alignement du vilain pays rebelle (ou du "mauvais élève de la classe") sur le "bon" exemple du "bon élève" allemand : celui d'un pays discipliné, sans grève, en un mot, pour les lecteurs du "Point" ou de "L'Express" ou les fans de Jean-Marc Sylvestre : "moderne"...

Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, rectifications, ou critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud, AMD Tours

mercredi, 24 octobre 2007

24 octobre 2007

Chers tous,


Je reprends - après un long silence...- les remarques sur les médias.


Les observations de ce jour portent sur le journal de 13 h de France 2, présenté par Françoise Laborde.

1. Le journal débute un peu avant 13 h, à 12 h 59 mn 14 s et se termine à 13 h 46 mn. Il dure donc 47 minutes et comprend 22 sujets. Un mot sur ce décompte : j'inclus la présentation du sommaire (de 57 secondes) comme un sujet à lui seul, puisqu'il donne la tonalité du journal, l'ordre et la hiérarchie des informations et peut inciter à rester sur la chaîne ou à zapper sur TF1. En fait, il y a un peu plus que 22 sujets, en ce que certaines informations sont données par bribes, à la suite d'un sujet principal, sans faire l'objet d'un titre introductif.


2. Qu'est-ce qui frappe d'abord l'observateur des médias (comme dans toute observation) ? C'est le journal "en creux", c'est-à-dire le journal qui aurait pu (ou dû ?) être fait et qui ne l'a pas été. Par
exemple ? Par exemple, la pauvreté insigne des informations de politique extérieure. Or, celle-ci, actuellement, ne manque pas de sujets, ne seraient-ce que toutes les guerres ou tous les conflits au sein du monde musulman, de Gaza au Pakistan. Puis tout ce qui regarde la Russie - acteur incontournable pour l'énergie, la politique en Extrême-Orient, en Europe et au Proche-Orient. De façon générale, le journal de Françoise Laborde est plus que pauvre (et c'est un euphémisme !) sur la politique extérieure. Celle-ci se résume, pour ce journal, à la visite de Nicolas Sarkozy au Maroc (20 secondes...). Par ailleurs, on manque cruellement d'informations sur les deux énormes scandales d'argent de ces dernières semaines : l'enrichissement des patrons d'EADS (Arnaud Lagardère) et la
caisse noire de l'UIMM (branche du Medef) gérée par Denis Gautier-Sauvagnac. Alors que la moindre fraude à la Sécu ou au RMI est étalée dans tous les sens...


3. Je reviens sur les observations (et il faut sans cesse y revenir) que Pierre Goubert faisait, il y a 40 ans, sur la mentalité d'Ancien Régime. Qu'est-ce qui caractérisait les nouvelles des (rares) gazettes ? Le merveilleux (aujourd'hui transporté dans la technologie), l'horrible (crimes, accidents, guerres, pestes, famines, ces dernières, aujourd'hui délocalisées dans le tiers monde), l'admiration pour les grands (rois, présidents, ministres, vedettes, sportifs), le rêve et le miraculeux (transportés dans la consommation et le Loto), la distraction (sport, spectacle, consommation). La thèse de Goubert était qu'entre le XVIIIe siècle et aujourd'hui la société a formidablement changé par les sciences et les technologies, mais que la mentalité est restée exactement la même..


4. Le journal ne fait pas exception : d'un bout à l'autre, c'est l'information d'un journal de la PQR (Presse Quotidienne Régionale) élargie aux dimensions de la France, voire de la planète. Ou, à
l'inverse, les informations de la planète, calibrées au niveau des informations locales. Et, de fait, par quoi commence-t-on, durant 6 minutes, c'est-à-dire 13 % du temps du journal ? Par deux malheurs, deux catastrophes : la mort d'un enfant de 18 mois, déchiqueté par un molosse, et les incendies de Californie. En fait, ces 6 minutes sont plus que 6 minutes : le temps n'est pas égal tout au long du journal. Le début colore tout le reste.


5. La famille de l'enfant victime du chien habite Bobigny, en Seine-Saint-Denis, et il s'agit d'une famille noire. Ces deux faits ne sont pas anodins. Bobigny est en Seine-Saint-Denis, qui n'est pas un département choisi par les riches... On retrouve là les présentations des malheurs : ils n'arrivent que dans le tiers monde. Or, qu'est-ce qu'une famille noire habitant en Seine-Saint-Denis, sinon le tiers monde à domicile ? [L'assimilation presque totale entre tiers monde, misère et catastrophes n'est pas non plus innocente : elle instille l'idée que, comme il n'arrive que des malheurs dans le tiers monde, il est inutile de l'aider puisqu'il ne s'en sortira pas. En outre, se glisse la suggestion subliminale que (comme on l'insinue parfois pour les femmes violées), ce malheur, le tiers monde en est quelque part responsable...]. Enfin, la douleur des parents de la victime est spectaculaire : ils se traînent par terre, hurlent, gémissent... Mais là aussi, cette présentation est équivoque : le spectateur français "de souche" est amené à penser : "quand même, ils manquent de tenue ! Moi, je serais plus discret ! On a beau dire, ce sont quand même des sauvages..."


6. A peine avalées les informations sur l'enfant victime, viennent les incendies de Californie. Là aussi, en creux, on ne peut que constater la superficialité des informations. A voir les images, on a l'impression que la Californie est en feu. Or, le pays couvre 410 000 km2, 50 000 de plus que l'Allemagne... Où sont localisés les incendies ? On dit qu'un demi-million de personnes ont été évacuées (la présentation du chiffre est significative : un demi-million, c'est plus que 500 000, parce que, dans l'énoncé, l'esprit a retenu le mot "million" et non "mille"...).

Mais qu'est-ce que cela représente pour une superficie des trois quarts de la France ? Et une population de 39 millions d'habitants ? Remarque importante : absolument rien n'est dit des causes de ces incendies : plan d'occupation des sols, gestion des terrains incultes, urbanisation, routes, gestion de l'eau, etc. Tout est fait pour donner l'idée de fatalité, comme celle d'une catastrophe provoquée par un séisme ou un astéroïde. Là où l'information est recalibrée, rapetissée au niveau
d'une info locale, c'est lorsqu'on voit une victime s'attendrir sur son chat... On se dit : les Américains ont des chats, comme nous, ce sont donc aussi des êtres humains...


7. Les deux sujets qui suivent sont : "Fin de la grève à la SNCF" et "Grève à Air France". Ils ne sont pas placés là fortuitement : ils sont placés, à la suite des catastrophes, pour apparaître aussi comme des catastrophes... Et, pour le cas où on ne comprendrait pas, Françoise Laborde ajoute, à propos de la grève d'Air France : "Les hôtesses et stwarts d'Air France ont déposé un préavis de grève du 25 au 29 octobre, c'est-à-dire au moment des départ en vacances de la Toussaint, où beaucoup d'enfants prennent l'avion seuls..." Cette dernière notation est destinée à "boucler" sur l'information initiale de l'enfant tué par un chien, c'est-à-dire à renforcer l'indignation envers les personnels d'Air France par l'émotion encore toute fraîche du drame de Bobigny.


8. Dans la visite de Nicolas Sarkozy au Maroc, juste à la fin la caméra filme une réception dans un palais (ou un palace) marocain, et qui voit-on, en robe longue de soirée se pressant parmi les invités ? Laurence Parisot, présidente du Medef...


9. Sujet du Salon de l'auto de Tokyo, vers 13 h 16 : présentation de voitures écologiques, fonctionnant à l'électricité, aux carrosseries molles, de voitures gigognes, ou pivotant à 360°. Qu'est-ce qui est suggéré à travers cette présentation ? Que les problèmes liés à l'automobile, seront résolus... par l'automobile ! Que, pour répondre aux inconvénients suscités par la technologie... il faut plus de technologie ! Tout changer pour que rien ne change : ne surtout pas toucher à la sacro-sainte bagnole...

10. A 13 h 17, un sujet sur Xavier Darcos, qui "part en guerre" contre les cartables trop lourds. La métaphore "part en guerre" n'est pas innocente. Quand on part en guerre, c'est contre un ennemi, contre une menace grave (et on sait gré à celui qui part en guerre pour nous, car il nous protège...). Certes, la question des cartables trop lourds est importante mais, sur le total des problèmes scolaires, cela n'est guère qu'un point anecdotique...


11. Sujet de 13 h 21 : la question de la grève des internes et de l'installation des médecins en zone rurale. Le médecin présenté est installé en Ille-et-Vilaine. Et le reportage commence ainsi : "35 heures de travail en une demi-semaine, la formule est chère au docteur Rouillier...". Qu'est-ce qui est dit à travers cette remarque ? D'abord une attaque contre les 35 h : si quelqu'un travaille 70 h, alors, les salariés (et les syndicats) sont de fieffés paresseux ! Ensuite, une préparation à la justification des médecins à rechigner à s'installer à la campagne : à des gens qui se donnent autant, on ne mégote pas le droit à l'installation... [Je signale, à l'attention des lecteurs
médecins, que ces remarques ne sont pas dirigées contre eux mais contre l'instrumentalisation dont ils sont l'objet].


12. Puis deux sujets de faits divers : un crime à Paris, et un procès, au Portugal, contre un couple français, accusé d'avoir assassiné un propriétaire de bateau. Avec, là aussi, tout les ingrédients du sordide un peu vicieux : des déclarations louches du couple, ne correspondant pas aux faits, et surtout, la nature de ce couple, un homme et une femme liés par le sang (ils sont demi frère et soeur). Ce qui, par là même, met en branle l'imagination du téléspectateur en lui faisant franchir la
barre du tabou de l'inceste : "si ça se trouve, ils couchaient ensemble...". Il ne manque même pas, pour ajouter au misérable, la mère des accusés, qui "enfonce" son fils en le présentant comme violent...

13. Sujet de 13 h 29 : en Alsace, la régularisation d'un Sénégalais, menacé d'expulsion. En sa faveur, ses patrons se sont mobilisés, ainsi que des élus locaux et - miracle ! - "la préfecture du Bas-Rhin a décidé d'appliquer, de façon anticipée, une disposition de la nouvelle loi Hortefeux sur l'immigration. Il sera régularisé, puisqu'il s'est particulièrement bien intégré dans son travail et dans un secteur, la restauration, où la main d'oeuvre fait défaut". Que tirer de ce reportage dégoulinant de bons sentiments ? La sempiternelle rengaine de la droite : "quand on veut, on peut", "la loi Hortefeux n'est pas contre les immigrés mais contre les parasites", bref une variation sur le "bon"
et le "mauvais" pauvre, entre le méritant et le paresseux, entre l'élu et le réprouvé...

14. Les derniers sujets, de 13 h 29 à 13 h 46, sont : le feuilleton de la semaine (reportage sur 5 jours, traitant du même sujet, ici la vie de bateliers sur la Seine), deux sujets (brefs) de sport, un sujet de
cinéma et l'invitée des 5 dernières minutes, la pianiste Hélène Grimaud (en fait, le sujet dure dans les 9 minutes), soit, durant plus du tiers du journal, du divertissement... En résumé donc, crimes, catastrophes, feuilleton, vedettes : des nouvelles répondant à une structure mentale, à des préoccupations, des croyances, des préjugés vieux de plus de deux siècles...

Et, comme à l'habitude, je suis à l'écoute de vos remarques...

Bien à vous

Philippe Arnaud, correspondant AMD 37

lundi, 10 septembre 2007

10 septembre 2007

Chers tous,

 

J'ai regardé ce jour le journal télévisé de France 2 à 13 h. Voici ce
que j'ai noté.

 

1. A Béthune, un enfant de 6 ans a été tué lors d'un rallye automobile par une voiture sortie de piste.

On aurait décélé des traces de cannabis dans l'urine du pilote responsable de l'accident. Cette insistance sur la faute du pilote me semble être du même ordre que celle des autorités grecques imputant à des incendiaires les ravages du Péloponnèse, c'est-à-dire se focalisant sur une cause seconde aux dépens des causes premières. Dans le cas des incendies de la Grèce, les causes premières en étaient la gestion (ou la non-gestion) de l'occupation des sols grecs (en amont) et l'incurie des autorités à faire face à la catastrophe (en aval). Dans le cas de l'accident de Béthune, les causes premières sont : la place d'un enfant de 6 ans est-elle à quelques décimètres d'un bolide ? Ou bien : lorsque, dans le même journal, on présente un reportage sur le ferroutage qui évite la pollution, les encombrements et les accidents, n'y a-t-il pas inconséquence à faire l'apologie de courses automobiles ? Ou bien : dans la perspective d'une pénurie de pétrole, n'est-il pas léger de continuer à se pâmer devant des spectacles aussi dispendieux ? Ou bien : quand le gouvernement prend des mesures (très bien venues, très efficaces) contre la vitesse, n'est-il pas contradictoire de promouvoir des valeurs exactement inverses ?

 

2. Réforme du régime des retraites. Il est question, évidemment, de la remise en cause d'un certain nombre de régimes spéciaux de retraites, parmi lesquels les plus connus sont ceux de la SNCF ou de l'EDF, etc.

Cette question des retraites en général (et des régimes spéciaux en particulier) a une forte charge idéologique. La droite et la gauche s'y affrontent depuis le début des luttes sociales (au XIXe siècle) et c'est là-dessus qu'ont eu lieu les mobilisations sociales les plus importantes (par exemple en 2003), ou les lois les plus contraires (1981, 1993, 2003). Le sujet n'est donc pas neutre ! Or, la présentation débute ainsi : on voit des bateaux et on entend la voix du présentateur : "Le point commun entre un marin-pêcheur et un député..." et, à ce moment-là l'écran se sépare en deux dans le sens de la hauteur et, à gauche, on continue à voir des bateaux et, à droite, une vue de l'Assemblée nationale (censée illustrer les députés). Or, la caméra zoome sur les visages de François Hollande et Jean-Marc Ayrault, députés socialistes. Pourquoi "eux"... comme par hasard ? Est-ce que des députés de droite, comme Patrick Devedjian, Hervé Novelli ou Hervé Mariton, ultralibéraux patentés, ne profitent pas, eux aussi, des mêmes avantages qu'ils s'apprêtent à supprimer aux autres ?

 

3. Troisième reportage, sur le soldat James Fair, de Pennsylvanie, handicapé de retour d'Irak. Ce pauvre soldat est horriblement mutilé : il boite, il a perdu ses deux bras, et il est aveugle : en plus, son visage a été affreusement défiguré. Il ne peut plus vivre seul et est handicapé à 100 %. Sa femme l'a quitté et il n'a plus, pour lui venir en aide, que sa mère et son beau-père (mari de sa mère). Comble de l'ignominie, le reportage précise : "les soldats handicapés ont droit à une prothèse. Pas James Fair, parce qu'il est aveugle". Comme si l'on ne prenait en compte que la cécité à titre principal et non la perte des bras, considérée à titre secondaire ! [Autrement dit : "Soldat, ici, c'est fromage ou dessert, mais pas les deux...".] En outre, le reportage évoque des fondations privées prenant en charge les soldats blessés. Pourquoi "privées" ? Pourquoi l'Etat américain, qui envoie ses ressortissants au sacrifice, ne remplit-il pas totalement son contrat avec eux ? Les avions aux prix astronomiques (F-22 Raptor, B-2 Spirit) sont-ils payés par des fondations "privées" ? Ce reportage m'a fait penser à l'admirable film "Johnny s'en va-t-en guerre", où après la guerre de 14, un soldat ayant perdu les quatre membres, aveugle et sourd, essaie de percevoir le monde extérieur en se remémorant sa vie antérieure. Le contraste entre le calvaire de ce presque enfant et de sa mère, avec la satisfaction obtuse et aveugle de Bush me semble un "remake" du film de Dalton Trumbo (d'ailleurs sorti en 1971, en pleine guerre du Vietnam).

 

Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, précisions et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, correspondant AMD 37

samedi, 16 juin 2007

12 juin 2007

Chers tous,

 

Aujourd'hui, sur France Inter, j'ai écouté l'émission 2000 ans d'histoire, présentée de 13 h 30 à 14 h par Patrice Gélinet. Le sujet en était Saint-Just (le révolutionnaire), et l'invité Jean-Jacques Lafaye. Remarques :

 

1. Les titres de l'invité à participer à l'émission étaient d'avoir écrit un livre sur Saint-Just, intitulé "Saint-Just : l'ombre des chimères", publié aux éditions du Rocher, en 2007 (137 pages) et que l'éditeur présente ainsi : "Quête psychologique, portrait érudit, interrogation critique, cette monographie du plus passionnant et littéraire héros de la Révolution française nous fait revivre, en douze tableaux, une tragédie personnelle qui se confond avec l'histoire, et dont l'écho résonne encore aujourd'hui, à l'heure de nouveaux fanatismes."

 

2. Il peut paraître étrange de donner la parole à un homme qui n'a écrit qu'un seul livre sur Saint-Just et qui, de plus, n'est pas même historien (contrairement à ce qui est indiqué sur le site de l'émission) mais polygraphe (une biographie de Stefan Zweig, un livre sur le fado, etc.). L'auteur, d'ailleurs, ne se cache pas de ne pas être un professionnel. Néanmoins, lorsqu'il cite des livres, il cite une biographie d'Albert Ollivier, et de Marie Leneru. Albert Ollivier a effectivement écrit un ouvrage intitulé "Saint-Just et la force des choses", préface d'André Malraux... et introduction de Michel Droit. Il cite aussi une biographie de Marie Lenéru. D'après les renseignements que j'ai pu voir sur Internet, Marie Lenéru écrivit, en 1922, un livre sur Saint-Just, avec une introduction... de Maurice Barrès. Donc, dans les deux cas, les rédacteurs des introductions n'étaient pas trop à gauche...

 

3. Apparemment aussi, Jean-Jacques Lafaye fait partie de la revue Politique internationale, fondée par Patrick Wajsman, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, conseiller éditorial du Président du groupe Figaro, fondateur et directeur de Politique Internationale et conseiller du Ministre de la Défense de 1993 à 1995 (pour la curiosité, il s'agissait de François Léotard).

 

4. Pour donner le ton de l'émission, j'en cite les premiers propos : "Vous n’avez rien à ménager contre les ennemis du nouvel ordre des choses, et la liberté doit vaincre, à quelque prix que ce soit. » (Saint Just, 10 octobre 1793). Puis Patrice Gélinet reprend : "Le 27 juillet 1794, sur la place de la Révolution, (l’actuelle place de la Concorde) les Parisiens étaient venus par milliers assister à la mort de deux hommes qui, pendant plus d’un an, avaient gouverné la France à un des pires moments de son histoire. Maximilien Robespierre, le visage défiguré par une blessure et qu’il fallut porter sous le couteau de la guillotine et celui que tout le monde appelait : « L’archange de la Terreur. » Louis-Antoine de Saint Just qui, comme si il accomplissait une tâche ordinaire, ne prononça pas un mot en montant sur l’échafaud, à l’endroit même où il avait fait guillotiner des milliers d’hommes et de femmes. C’était 9 mois plus tôt, lorsqu’au moment où la France était envahie de toutes parts, Saint Just avait fait voter une des lois les plus terribles de la Révolution : la loi des suspects".

 

5. Dans ces quelques lignes, on a "rien à ménager", "quelque prix que ce soit", "pires moments", "archange de la Terreur", "une des lois les plus terribles". L'impression de Saint-Just qui se dégage de ces quelques mots est celle de quelqu'un d'affreux, comparable aux Attila, Tamerlan, Gengis Khan, Ivan le Terrible...

 

6. Néanmoins, ce qui frappe, dans le cours de l'émission, c'est que l'invité semble, à plusieurs reprises, modérer les ardeurs de Patrice Gélinet, qui pousse au noir la peinture de Saint-Just. Ce qui est aussi frappant, c'est que l'on peut faire de ce portrait une double lecture, et, en particulier (bien que les deux interlocuteurs se gardent de le dire !), une lecture qui peut s'appliquer à ce que la droite  abomine et diabolise : à savoir la gauche dans sa version "communiste" et l'islamisme. Par exemple :

 

- Lorsque Patrice Gélinet dit : "Saint-Just avait fait voter une loi du maximum sur les salaires et les prix", à quelle autre mesure contemporaine cela fait-il penser, sinon au contrôle des prix, mesure considérée comme abominable par la droite et les libéraux ? D'où l'enchaînement régressif suggéré : "Contrôle des prix = loi du maximum = Saint-Just = Terreur", d'où, en définitive, l'égalité : "Politique de gauche = Terreur".

 

- De même, lorsque Patrice Gélinet décrit le rôle de Saint-Just comme représentant en mission auprès des armées, il dit : "Qu'est-ce qu'il fait quand il est à Strasbourg ? Il demande aux riches, au fond, de donner leurs chaussures et leurs manteaux aux soldats...". Ce qui est intéressant, dans ce que dit Gélinet, ce n'est pas sa description de la réquisition auprès des Strasbourgeois, c'est le "au fond". Que vient faire cet "au fond" ? Qu'est-ce qu'il apporte à la phrase ? Quel est le sens qui se cache derrière cet ajout inconscient ? Le don des chaussures et des manteaux, en soi, n'était pas grand chose : si les riches n'avaient été touchés que dans leurs vêtements (c'est-à-dire ni dans leurs immeubles, ni dans leurs meubles, ni dans leurs disponibilités monétaires), le sacrifice n'aurait pas été bien grand. Mais il faut surtout voir le symbolique : s'en prendre aux chaussures et aux manteaux, c'est dépouiller. A la lettre et symboliquement. Et c'est là qu'intervient le "au fond", car il ne concerne pas ce qui suit (c'est-à-dire les chaussures et les manteaux), mais ce qui précède, c'est-à-dire... les riches. Et l'on est inconsciemment amené à penser impôts sur les riches = "prélèvements confiscatoires" = "ISF"...

 

- Certes, Patrice Gélinet fait soigneusement la distinction entre Saint-Just et la fraction gauche de la Convention (Hébertistes), comme, plus tard, avec de vrais précurseurs d'un idéal communiste, comme Babeuf (Saint-Just est très attaché à la propriété), et Lafaye précise que Saint-Just était pour une monarchie constitutionnelle. Les deux interlocuteurs admettent que Saint-Just n'était pas extrémiste sur les fins mais sur les moyens. Mais, subtilement, cette distinction joue, au bout du compte, contre l'idée révolutionnaire parce que, même chez des esprits modérés (dans les idées) comme Saint-Just, la violence finit par s'imposer. Et l'on a vite fait de remonter du moyen à la fin : si le moyen (guillotine) était violent, la fin (recherche de l'égalité) ne l'était-elle pas aussi ?

 

- Jean-Jacques Lafaye termine par ces mots : "[Saint-Just] était un parangon de l'extrémisme et l'extrémisme guette toujours dans le monde d'aujourd'hui". Les termes d'extrémisme et de fanatisme (employé dans la présentation) sont des termes-jokers, que l'on peut employer en pensant à quelque chose de bien précis et en sachant que l'interlocuteur l'entendra ainsi, mais en niant avoir l'avoir suggéré. Et certes, on peut penser aux extrémistes et fanatiques de l'ETA, ou de l'IRA, ou au Front National, ou aux partis d'extrême droite en Autriche ou en Belgique. Néanmoins, l'insinuation que ces sens pourraient se cacher est spécieuse. Car, à quoi pensent les Français, en juin 2007, lorsqu'on leur évoque des extrémismes et des fanatismes ? A ceux de l'islamisme, évidemment. Ce n'est pas à dire que les extrémismes de droite ne tuent pas dans l'Europe de 2007, mais ils sont tout de même moins prégnants dans les médias que tout ce qu'on nous présente des islamistes.

 

Ce qui m'a surtout frappé, dans l'interview, c'était l'extrême (si j'ose dire...) imprécision du langage de Lafaye, le manque de données précises, chiffrées, de références aux événements révolutionnaires, aux institutions, et, pour tout dire, son amateurisme. A l'écouter, on ne s'explique pas la position éminente qu'occupa Saint-Just, sinon par des éléments superficiels (sa beauté, sa prestance) ou ses talents oratoires. Rien n'est dit de sa pensée, de ses qualités de décision, de jugement, d'analyse, de synthèse. On voit un Saint-Just par le tout petit bout de la lorgnette. Or, par sa jeunesse, par sa précocité, qui ne sont pas sans évoquer d'autres esprits précoces - et souvent morts jeunes (Mozart, Rimbaud, Gallois, Pouchkine...), c'est toute la Révolution qui, par Saint-Just, fut comme traversée par l'éclair du génie. Ne retenir de lui que l'homme du fanatisme et de la guillotine, n'est-ce pas rabaisser la Révolution... et tout ce qui s'en réclame ? Mais est-ce fortuit dans la France d'aujourd'hui ?

 

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, rectifications et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours


jeudi, 31 mai 2007

31 mai 2007

Chers tous,

 

Je reprends - après un long silence ! - mes remarques à la suite d'un sujet présenté ce soir au journal de 20 h de France 2 par David Pujadas. Je les reprends parce que ce sujet m'en rappelle un autre, présenté par le même Pujadas il y a quelques jours. De quoi s'agit-il ?

 

1. Ce soir, David Pujadas présentait un reportage sur les combats de boxe, en Thaïlande, entre enfants de 4 à 10 ans. On voyait ces enfants courir, sauter à la corde, soulever des poids, s'entraîner sur un ring, puis combattre. Le manager disait que les enfants, contrairement aux adultes, qui s'observent avant de se battre, se donnent à fond. Et, de fait, on voyait ces jeunes se battre sans pitié et, autour du ring, des adultes hurlant, trépignant, brandissant des billets. A la fin, on voyait l'enfant (tout content) toucher la valeur de 4 euros (contre 100 au manager). Le reportage se terminait sur des considérations apitoyées à propos des enfants : sur leur avenir, leurs misères, leurs blessures, leurs dépressions, etc.

 

2. Il y a quelques jours - je ne peux préciser quand - le même David Pujadas présentait un reportage sur des parcs zoologiques bien particuliers en Chine. Les visiteurs étaient dans des autobus aux vitres solidement grillagées, et parcouraient un parc aux tigres. La particularité était que, dans ce parc, on donnait à manger aux tigres... des animaux vivants ! Par exemple des vaches, débarquées d'un camion à bascule et aussitôt déchiquetées par les tigres. Ou bien des poulets, présentés aux tigres par les visiteurs à travers les grillages, puis passés en force à travers ces mêmes grillages et dévorés par les fauves. Et la caméra de présenter des Chinois rigolards et excités. Suivaient quelques remarques sur les observations présentées aux Chinois et le scandale soulevé, en Occident, chez les défenseurs des animaux.

 

Observations :

 

Premier point désagréable. Dans les deux cas, David Pujadas a précédé le reportage d'un avertissement aux téléspectateurs, disant, en substance, que certaines images étaient particulièrement pénibles, et susceptibles de les heurter, etc. Cet avertissement était désagréable en ce que l'on sentait que, sous couvert d'un égard envers la sensibilité du public, le journaliste visait précisément le contraire : susciter la curiosité - une curiosité malsaine - pour scotcher le spectateur à l'écran. Il y a de nombreuses années, Patrick Poivre d'Arvor avait usé du même truc en annonçant, à plusieurs reprises à partir de 20 h, la diffusion d'un lynchage (qui avait lieu, je crois, au Zaïre). Or là, c'était bien pire, puisqu'il s'agissait du meurtre d'un être humain par d'autres êtres humains.

 

Deuxième point désagréable. Le journaliste a bien conscience que son sujet pousse au voyeurisme et que ce qu'il fait est vulgaire. [C'est vulgaire parce qu'il s'agit de l'équivalent d'un spectacle pornographique - exposition crue du corps et de situations-limites, comme la mort ou la fornication]. Alors, il se dédouane en assortissant son reportage de commentaires sociologiques ou moraux, de considérations "élevées", pour donner bonne conscience au téléspectateur (et à lui-même).

 

Troisième point désagréable. La vie des Chinois ou des Thaïlandais présente, à l'instar de toute vie, des myriades d'aspects. Mais pourquoi présenter les uns et les autres sous des aspects aussi antipathiques, aussi négatifs, et aussi anecdotiques ? Dans les deux cas, on voit, en effet, des gens se repaître de la souffrance (des animaux dans un cas, des enfants dans l'autre), des gens rire, vociférer, gesticuler. Pour les Thaïlandais, cela se complique de l'exploitation obscène des enfants et quand la caméra saisit l'organisatrice (car c'est une femme) brandissant la liasse de billets qu'elle a gagnés (comparativement aux pauvres coupures de l'enfant), on veut susciter dans notre esprit l'idée de : "mère maquerelle".

 

Quatrième point désagréable. Pour appuyer sur la sensiblerie, le réalisateur en rajoute dans le pathos : dans le cas des tigres, la caméra s'attarde sur le cadavre pantelant de la vache, sur la mâchoire du tigre se refermant sur le poulet. Pour les enfants, le reportage s'achève sur un petit enfant de 4 ans courant dans la rue, à côté d'une moto. Ces photos entrent dans une relation dialectique avec les précédentes, l'innocence des victimes rehaussant l'ignominie des spectateurs et celle-ci, en retour, soulignant la vulnérabilité des premières.

 

Dans un contexte où la connaissance de l'étranger par les Français est faible et anecdotique, souvent empreinte de préjugés, où chaque sujet d'un journal télévisé est bref  (de quelques secondes à 4 ou 5 minutes), où la part de la politique étrangère est restreinte, une telle présentation de l'étranger est indigne et irresponsable.

 

Que va retenir, en effet, le téléspectateur habitué de David Pujadas ?  Que tous les Asiatiques (et pas seulement les Thaïlandais, parce que le reportage sur les zoos chinois va lui revenir en mémoire) sont des sauvages, des brutes, des gens qui payent pour voir la souffrance ! Et il le pensera d'autant plus fort, qu'il y avait, ce soir, en ouverture de journal, un autre reportage sur un Français condamné à mort, en Indonésie, pour fabrication de drogue. Là aussi, le condamné était présenté comme un homme tranquille, de bonne foi, qui risquait d'être fusillé (peine de mort pratiquée en Indonésie). La consommation de drogue étant banalisée, en France, l'évocation de la condamnation à mort ne pouvait, par contraste, faire apparaître la condamnation que comme monstrueuse.

 

A l'issue du journal, le spectateur était donc marqué par la sévérité inouïe (enfin inouïe pour les moeurs judiciaires françaises) de la condamnation indonésienne et la barbarie des combats de boxe thaïlandais entre enfants, ne pouvait donc avoir qu'une image très négative de l'Asie. Compte tenu de l'audience de France 2 et de son impact, je considère ces reportages comme irresponsables, non-pédagogiques et attisant l'animosité entre les peuples. Que penseraient les Français si, au Japon, on faisait un reportage sur les conducteurs qui, au bord des routes, s'arrêtent pour uriner ostensiblement (ce qui est, paraît-il, une caractéristique de l'automobiliste français) ?

 

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, rectifications et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours


jeudi, 22 mars 2007

22 mars 2007

Chers tous,

 

Ce matin, sur France Inter, les invités de Nicolas Demorand, de 8 h 20 à 9 h, étaient Stéphane Rozès, directeur de l'institut de sondage CSA, et Loïc Blondiaux, professeur à l'IEP de Lille. Le sujet était : "Sondages : vrais ou faux amis ?" et l'émission avait lieu depuis Auxerre, ville censée représenter l'opinion française.

 

A un moment, Nicolas Demorand a interpellé ainsi Loïc Blondiaux : "J'aurais une question très précise à vous poser. On a vu un certain nombre de sondages indiquer que François Bayrou remporterait le second tour s'il y était, mais le problème, c'est que les mêmes sondages ne le qualifient pas pour le second tour ! Alors, comment analysez-vous ce qui est, au sens strict, une fiction ?". Et Nicolas Demorand, tout faraud, d'annoncer cela comme s'il avait découvert un nouvel anneau de Saturne...

 

Le problème (pour reprendre les termes du journaliste), c'est qu'en énonçant cette fine constatation, Nicolas Demorand ne faisait qu'avouer (ingénument) son ignorance du paradoxe de Condorcet, lequel prouve l'impossibilité de dégager avec certitude une volonté générale à partir d'une somme de volontés individuelles. Autrement dit, dans le cas qui nous occupe, si les électeurs préfèrent A à B et B à C, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'ils préféreront A à C ! D'où la possibilité que François Bayrou puisse fort bien, dans l'hypothèse d'un second tour, où il serait opposé à Nicolas Sarkozy, battre ce dernier, même si les électeurs ne le font pas accéder audit second tour...

 

En effet, ce qui est vrai au niveau individuel (si j'aime plus les fraises que les cerises et plus les framboises que les fraises, il s'ensuit que j'aimerai nécessairement plus les framboises que les cerises) n'est plus du tout vrai au niveau collectif, dès lors qu'on demande à un groupe de hiérarchiser ses choix. Ce paradoxe a été illustré avec humour par André Warusfel, dans "Les nombres et leurs mystères" (Seuil, Point Sciences, 1961, pages 28 à 30), et élargi par Kenneth Arrow.

 

De façon plus large, cette remarque souligne le manque de connaissances théoriques des journalistes, que j'avais déjà pointé avant-hier à propos de Fabrice Drouelle. En daubant sur l'archaïsme du trotskisme (voire, plus généralement, du marxisme), Fabrice Drouelle ne faisait que confirmer son ignorance de la philosophie. Cette dernière, en effet, est un outil conceptuel qui peut être repris à tout moment à partir de ses prémisses ou de ses postulats, et indépendamment du cadre dans lequel il s'insère (paganisme antique, christianisme ou pensée révolutionnaire socialiste). Quelques exemples : 

- Même si Platon mourut en 348, sa pensée n'en continua pas moins à inspirer l'école néo-platonicienne, qui naquit au IIIe siècle (soit 500 ans au moins après la disparition du fondateur), ainsi que toute la théologie chrétienne du Moyen Age. Même chose pour le néo-thomisme (600 ans de différence) et même chose aussi pour certains problèmes soulevés par les philosophes du Moyen Age, tels que, par exemple, la querelle des universaux. Pour une large part des journalistes, le "marxisme", c'est l'Union soviétique, l'homme au couteau entre les dents... Mais, mutatis mutandis, la grille d'explication marxiste de la société et de l'économie demeure toujours pertinente.

Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, rectifications et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours

 

 


mardi, 20 mars 2007

20 mars 2007

Chers tous,

 

Aujourd'hui, j'ai écouté le journal de 13 h de France Inter présenté par Fabrice Drouelle. Il y était question, entre autres, des 12 candidatures à la présidence de la République entérinées hier par le Conseil constitutionnel. Je suis allé sur le site de France Inter réécouter les termes de Fabrice Drouelle. Voilà ce qu'il a dit et voici mes remarques.

 

1. En introduction : "[Cinq candidats d'extrême gauche]... dont trois trotskistes, un candidat sur quatre trotskiste : spécificité française" [Le "deux points" est de moi].

 

Remarques : lorsque, aujourd'hui, les médias ou personnes publiques (de la politique ou des intellectuels) usent d'expressions comme "spécificité française" ou d'adjectifs  comme "franco-français", c'est presque toujours pour introduire un blâme, une critique, une moquerie à l'égard de leur pays. Et même, plus spécifiquement, c'est pour vilipender la France ou dauber sur ses habitudes à partir d'un point de vue qu'on dira, selon les préférences, américain, anglo-saxon ou néo-libéral. En effet, ces "spécificités françaises" ne sont en général pas flatteuses : que ce soit notre agressivité au volant, les "tracasseries" de l'Administration, l'empilement des collectivités territoriales, les "fromages-qui-puent" ou les hommes qui s'arrêtent pour uriner au bord des nationales.

 

Mais, bien entendu, la critique suprême est celle de notre refus obstiné (et incompréhensible) à recevoir la "bonne parole" néo-libérale : la France est le pays le plus hostile au libre-échange, le pays où l'économie est enseignée par des professeurs marxistes, le pays où l'administration est soviétoïde, etc. Et les trois candidats trotskistes sont présentés comme on présente, dans les grottes de Postojna (en Slovénie) le "proctus anguineus", animalcule préhistorique aveugle, qui ne subsiste qu'en ces lieux...

 

2. Après avoir traité quelques sujets, dont une manifestation d'enseignants, Fabrice Drouelle revient sur les candidats trotskistes. Il dit : "[Dont trois trotskistes], trois héritiers d'une idéologie du début du siècle dernier, dont on a un peu de mal à établir le lien qu'elle peut avoir avec les problèmes d'aujourd'hui en France...".

 

Remarques : il vaudrait la peine de revenir sur chacun des termes employés par Fabrice Drouelle, ainsi que sur les figures de style ou les pronoms personnels, tant ces termes sont révélateurs de tournures d'esprit, de tics de pensée... et, aussi, "d'idéologie", mal suprême dont il va de soi que Fabrice Drouelle, lui, n'est pas affligé.

 

- La survalorisation du présent et du futur, et, corrélativement, la dévalorisation du passé. Tout ce qui est du passé est dévalué, dévalué techniquement (les postes de télévision à tube), dévalué au sens monétaire - et originel (le franc est dévalué parce qu'on ne peut plus rien acheter avec) et dévalué moralement (ce qui était du passé a échoué et, par là même, a prouvé sa dévalorisation). Quels sont les mots qui expriment ce rapport au temps ?

 

- D'abord "héritiers" : hériter, c'est moralement répréhensible, car c'est parvenir en haut par les efforts des autres (ses ancêtres). Qui présente-t-on sans cesse comme modèles dans les "success stories" ? Microsoft, Apple et Google, dont l'ancienneté n'est pas de plus de 30 ans, et dont les créateurs sont "partis de rien" ! Même chose en France avec tel grand chef de cuisine créateur prodige, avec tel Carlos Ghosn, avec tel Jean-Marie Messier.

 

- Ensuite "début du siècle dernier", qui s'oppose à "aujourd'hui", lequel "aujourd'hui" est censé concentrer toutes les vertus. Dans une période où, pour un agent de change à la Bourse, le "long terme" est le quart d'heure qui suit, on a l'impression que, comme les informaticiens, Fabrice Drouelle vit "les années de chien". [Petite explication : on me disait, il n'y a pas si longtemps, qu'un an en informatique, c'était 7 ans de vie humaine, tant les progrès techniques étaient rapides et cumulatifs - progrès des mémoires, des vitesses d'horloge, des écrans plats, de l'Internet, etc., qui se multipliaient les uns les autres - à l'instar des chiens dont on pensait qu'un an pour eux c'était comme 7 ans pour nous]. Je ne suis pas éloigné de penser que, tout au fétichisme de la technologie, Fabrice Drouelle pense que celle-ci entraîne tout dans son sillage (moeurs, habitudes, politique, façon de vivre) et qu'il y a peut-être, pour lui, autant de distance entre 2007 et la Révolution d'Octobre qu'il y en avait entre celle-ci et Philippe le Bel...

 

- Idéologie (au singulier comme, d'ailleurs, dans un hypocrite pluriel) est le mot codé qui veut dire : pensée de gauche. Il signifie non seulement "qui s'oppose à la réalité", "qui refuse la réalité" mais aussi "qui veut déformer la vie dans un sens de toutes façons voué à l'échec". Sous une forme un peu ampoulée et pseudo-savante, ce n'est jamais que la reprise de la rengaine des conservatismes depuis 1789 : "Vous savez, de tout temps, il y a eu des riches et des pauvres, et ça, vous n'y pouvez rien...".

 

- "On a un peu de mal à établir le lien..." : litote à caractère ironique voulant signifier, en fait : "on a énormément de mal à établir le lien..." ou "C'est une tâche quasi impossible que d'établir le lien...". Et, en effet, si, pour Fabrice Drouelle, tout se calque sur la vitesse des changements de l'informatique, si le temps de Trotski (celui de la Révolution d'Octobre) est vieux de 600 ou 700 ans, on aura autant de mal à appliquer les outils conceptuels du trotskisme à la société d'aujourd'hui que de réparer un ordinateur avec les outils du charron de Philippe le Bel...

 

- La naïveté (ou la puérilité, ou l'ignorance) de Fabrice Drouelle est de s'imaginer que l'homme ne vit que sur un seul tempo, le plus rapide (par exemple celui des journaux radio, qui sont déjà défraîchis en fin de journée) et que notre temps, en 2007, est irrésistiblement entraîné par les progrès quotidiens de la technologie.

 

- En fait, collectivement, l'humain vit des temps très différents. Le politique est perçu au jour près (14 juillet 1789, 18 Brumaire, 6 juin 1944...), l'économique est plus long, le social, l'artistique, le religieux, le moral, le culinaire, le linguistique ont chacun leurs rythmes (on comprend encore en grande partie la langue de Louis XIV). Et surtout, la société ne change que très lentement sous des formes qui ne font que se superposer. Par exemple, au début du siècle, le riche dominait le pauvre, physiquement, du haut de sa calèche attelée. Aujourd'hui, le riche roule en "4 x 4", d'où il domine le pauvre à pied ou à mobylette. Où est le changement ?

 

Comme disent les conservateurs : tout changer pour que rien ne change. Les rapports sociaux ou politiques ont très peu bougé. Comme l'a établi, entre autres, René Rémond ("Les droites en France"), le vocabulaire, le style, la rhétorique, les programmes, les ouvrages, les libelles, les mesures législatives de la droite sont demeurés remarquablement constants de 1815 (début de la vie parlementaire moderne) jusqu'à 2007. En prenant une photo tous les 15 ans, on pourrait établir une remarquable continuité entre hommes, idées et politiques entre ces deux dates. [Pourquoi 15 ans ? Parce que c'est à peu près deux fois un mandat - ancien - de président de la République et la moitié d'une génération, estimée à 30 ans. En remontant à 1917, on n'aurait ainsi que 7 photos à prendre (pas plus de 7 !), où on découvrirait de remarquables continuités (les hommes assurant la transition des uns aux autres), contrairement à ce que pense le superficiel Drouelle].

 

3. Dernier point amusant : Fabrice Drouelle a ouvert son journal par l'histoire de ce facteur de Royère-de-Vassivière, dans la Creuse (dont je vous ai parlé hier) sanctionné par la Poste parce qu'en plus du courrier, il apportait de menues courses aux habitants (la commune s'étend sur un très vaste espace, elle n'a que 650 habitants et un habitat dispersé). Il s'en scandalisait bien entendu : mais sa façon d'en parler n'était pas "de gauche", c'était, sous d'autres modalités, une charge contre les absurdités et les mesquineries de l'administration, à la manière poujadiste. Et, ce dont il ne se rendait pas compte, c'est que cette conception du "service public" était tout à fait contraire au type de fonctionnement d'une société qui, pour lui, est "le" modèle : celle, précisément, qu'il oppose aux candidats trotskistes...

 

Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, rectifications et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD 37

lundi, 29 janvier 2007

29 janvier 2007

Surveillance de la pub

Aujourd'hui je vous propose de décortiquer une publicité. Je l'ai reçu sur mon ardinateur via un pop-up : il s'agit de vanter les mérites d'un opérateur boursier : la voici reproduite sans le logo évidement :

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Que voit-on?

Le dapeau français travesti en drapeau mixte: moitié français (Bleu - Blanc - Rouge) et moitié drapeau Suisse (Croix blanche sur fond rouge) .  J'ajoute en plus que cette publicité est dynamique et que l'on voit explicitement le drapeau Suisse venir sur le drapeau français.

Il y a fusion des 2 drapeaux : Fusion au sens de réunification comme entre l'allemagne de Est et de l'Ouest? ou Fusion au sens de l'entreprise? Assurément c'est dans cette deuxième catégorie que ce classe cette publicité. Le mouvement de la croix suisse vers le rouge du drapeau tricolore est là pour suggérer une prise de contrôle de la suisse sur la France.

Cette publicité est particulièrement perverse à cause de ses multiples sens. 

Premier sens facilement identifiable: le domaine bancaire suisse, ses institutions, ses codes, ses habitudes, ses pratiques, est naturellement supérieur et il vient prendre le contrôle de ses homologues français symbolisés par un drapeau statique subissant l'estampille d'une la croix blanche (à la manière d'un fromage helvète) gage de qualité.

 Deuxième sens plus subtil: Le drapeau français, donc la France, subit l'invasion d'une croix blanche. Or rappelez vous à quoi correspond la croix blanche dans l'histoire de France: elle est comme la fleur de lis, un des symboles de la monarchie depuis que Charles V l'a imposée aux régiments d'infanterie. Il faut comprendre ici que la monarchie (et ses gardes suisses), gage de stabilité vient prendre le contrôle du Rouge symbole du peuple. Pour ceux qui douteraient de cette analyse je vous renvoie aux gardes suisses des Tuilerie qui ont tiré sur le peuple de Paris en 1792. Un peu d'histoire ne fait pas de mal.

Continuons, observez le slogan: "Inutile de passer la frontière" revoie à l'actualité de l'évasion fiscale élevée au rang de sport national. Je ne developpe pas inutilement.

Ce slogan évolue : il apparait alors "Enfin du sans frais dans la banque". Le quadruple sens de "sans frais" qui va de "aucun cout/coup" à "sang d'une grande fraicheur" renvoi à la Croix Rouge (L'institution - en négatif (en antithèse) du drapeau suisse qui répare les dégats du système bancaire...) succeptible de venir en aide aux pauvres réfugiers fiscaux. Je passe sur le « sang frais » dans le domaine bancaire, il y a bien longtemps que ce secteur fonctionne en totale consanguinité. S'il y a bien un domaine où le sang frais n'arrivera jamais, c'est bien celui-là ....à moins d'un nouveau 10 aout...non non je rigole, quoi que...

JM Gilbert

dimanche, 28 janvier 2007

28 janvier 2007

Chers tous,

 Ce dimanche matin, depuis 9 h (heure à laquelle j'ai écouté le premier journal), il n'était bruit, sur France Inter, que du sondage "CSA - Le Parisien" faisant état de la baisse de Ségolène Royal dans les opinions des Français. Voici mes remarques à ce sujet.

 1. Il était dit, dans ce sondage, que les Français jugeaient, certes, que Ségolène Royal était "plus proche des préoccupations" des Français, mais que le programme de Nicolas Sarkozy était plus "solide", plus "crédible" et plus "précis. De surcroît, Nicolas Sarkozy proposait des "idées nouvelles". Ce sondage avait été effectué mercredi, auprès d'un millier de Français en âge de voter.

 2. Il se trouve que j'étais présent, ce jour-là, lorsque ma femme a répondu à ce sondage, qu'elle avait mis le haut-parleur et que j'ai donc pu écouter les questions. Le sondage comprenait aussi des informations de type sociologique (si on travaillait, si on avait une connexion Internet, à haut débit, combien de fois on se branchait, etc.). Ce qui m'a étonné dans les questions, ce sont deux points qui, au demeurant, se retrouvent à peu près toujours dans les sondages :

 - Ils posent souvent des questions qu'on ne se pose pas, sur des sujets auxquels on n'a pas forcément réfléchi et pour lesquels (je l'ai constaté), le tiers est exclu. Autrement dit, on ne pouvait pas, par exemple, renvoyer dos à dos Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal ou dire : "Je ne trouve pas la question pertinente". Le vice de ces questionnaires est de donner, de façon artificielle, une importance démesurée à des questions qu'on ne se pose pas. Supposons que l'on interroge, par exemple, les Français sur la littérature coréenne ou sur la cuisine bolivienne en ne posant que comme questions (oui/non) : "L'aimez-vous ?" ou "Ne l'aimez-vous pas ?". Quelle serait la valeur d'une réponse positive ou négative alors que la vraie réponse serait : "Je n'en ai aucune idée" ?

 - Les termes "solide", "crédible", précis", "moderne", "idées nouvelles" ne sont jamais définis, ce qui laisse ouverte la voie aux interprétations les plus contradictoires. En fait, en l'occurrence, la démarche est bien plus perverse : dans les faits, "moderne" et "idées nouvelles" correspondent toujours - je dis bien "toujours" - implicitement dans les médias, à des sens néo- (ou ultra)libéraux. Sont ainsi qualifiés de "modernes" ou "nouveaux", tout ce qui est déréglementation, baisse d'impôts, flexibilisation des conditions de travail, retraite par capitalisation, incitation à la compétition, à la vitesse, investissement en Bourse, etc. Ces sens sont admis y compris par des organes de presse qui se piquent d'une appartenance de gauche (Le Monde, Libération, Le Nouvel observateur). Ainsi, en feignant de croire que tout le monde est d'accord sur un terme sans équivoque, comme pour "une clé à pipe de 12" ou "une saucisse de Strasbourg", on impose en fait subrepticement une seule interprétation, l'interprétation de la pensée unique.

 - Même chose pour "solide", "précis" et "crédible". Il n'y a, en effet, pas de symétrie entre les mesures de droite et les mesures de gauche. Autant les premières sont aisées à mettre en oeuvre (on le voit bien depuis 20 ans, et, singulièrement, depuis 2002) en ce que ces mesures sont celles de la classe dominante, qui possède déjà les entreprises, les banques, l'argent et les médias et les relations avec les classes dominantes des autres pays. Lorsque, par les urnes, cette classe accède au pouvoir, elle dispose donc, en outre, du pouvoir politique. Alors que le contraire n'est pas vrai : il n'y a pas, entre les salariés de tous les pays, les relations étroites qui existent entre leurs patrons. Une évasion de capitaux ou une manoeuvre contre les emprunts d'Etat français sera appuyée efficacement par les capitalistes étrangers, une grève nationale n'aura qu'exceptionnellement un prolongement à l'étranger. Il n'est donc pas difficile au programme de l'UMP d'être "solide", "précis" et "crédible" ! C'est celui qui a été mis en place pour démanteler les retraites en 2003, pour baisser les impôts des riches, pour mettre en vente des appartements à la découpe, pour saboter la Sécu, pour imposer le CNE, etc. Alors que les réformes de gauche (les 35 h) son tellement déformées par les pressions patronales qu'elles finissent par ressembler au couteau de Lichtenberg : "sans lame et dépourvu de manche". Evidemment que les mesures de Nicolas Sarkozy sont "solides", "précises" et "crédibles" ! Ce sont celles qui sont mises en oeuvre aujourd'hui...

 3. Mais ce n'était pas tout : Pierre Lellouche (responsable UMP à la fois ultralibéral et atlantiste) avait été invité sur le même journal de 8 h 30 à 9 h. Il n'avait pas cessé de dauber sur Ségolène Royal qui, paraît-il, ignorait le nombre de sous-marins nucléaires français. On pourrait rétorquer à M. Lellouche que cette connaissance est tout à fait anecdotique et que si, avant 2000, on avait interrogé l'actuel président des Etats-Unis sur l'histoire et la géographie des pays du monde et ce sur des questions simples (par exemple, le nombre approximatif d'habitants des pays de l'Union européenne ou les belligérants de la guerre de 1914) il n'est pas certain que l'on n'aurait pas eu des surprises... (et même si on lui posait la même question aujourd'hui, après deux mandats). En outre, les sous-marins nucléaires ne sont tout de même pas des objets dont le chef de l'Etat s'occupe tous les jours. N'est-il pas plus grave qu'un ministre croie qu'avec un salaire de 4000 euros on est dans la classe moyenne ? (Alors que simplement la moitié ferait déjà le bonheur d'une bonne partie des Français...). Eh bien, à 10 h, à 11 h et à 13 h, France Inter n'a pas cessé de repasser les sarcasmes de Pierre Lellouche.

 Question : lorsque l'on décompte du temps de parole des candidats aux élections, comment - et au profit de qui - compte-t-on la prestation du CSA ? Du Parisien ? De France Inter ? Sur des questions équivoques, biaisées, les médias s'engagent derrière un candidat. 

 Dernier point, qui n'a rien à voir : dans quelques jours, Microsoft va mettre en service son nouveau système d'exploitation Vista, pour laquelle la firme fait déjà de la publicité depuis des mois. Dans le journal de France Inter, vers 13 h 20, pour en parler, le journaliste de France Inter avait invité... Nicolas Mirail, propre responsable de Vista à Microsoft France ! On aurait pu imaginer que ce soit un rédacteur de journal informatique (non intéressé à l'affaire) ou un universitaire ou un sociologue. Eh bien non ! France Inter a ainsi offert, au moins, dans les 3 à 4 minutes (estimées) de publicité gratuite, à une heure de grande écoute à une firme richissime et ultra-dominante sur le marché ! De plus, aucune question critique n'était posée et le salarié de Microsoft et le journaliste s'entendaient comme larrons en foire, le premier disant qu'on pouvait se brancher à tout moment sur France Inter, et le journaliste, faisant chorus pour conclure : "Je retiens qu'on pourra écouter toutes les stations de France Inter". Même, le journaliste "servait la soupe", en disant, faussement alarmé : "Et il faudra renouveler son matériel ?". Et l'autre de se faire patelin en parlant de mémoires, de gigaoctets, de processeurs, de 500 euros comme de rien... Autrement dit, un marché considérable pour tous les marchands d'ordinateurs dans les mois à venir.

 A ce propos, deux autres remarques :

 - Nicolas Mirail, de Microsoft, disait : "On a besoin de faire autre chose", comme s'il allait de soi que, au bout de 6 mois, de 12 mois, de 2 ans, il était absolument indispensable de consommer toujours plus et davantage de production informatique : de l'ordinateur, de l'Internet, du haut débit, des images, des jeux, etc. Comme si ce "besoin" était du même ordre que les besoins humains de base (manger, se loger, être soigné) ou les besoins comme se cultiver, avoir des vacances, une retraite, etc. Présenter la consommation à outrance comme un "besoin" est pour le moins étonnant !

 - Lorsqu'une entreprise publique (comme EDF, SNCF, France Télécom) a une position dominante sur son marché national, elle est l'objet de toutes les critiques, de toutes les moqueries, de toutes les calomnies, de toutes les médisances et de toutes les attaques. Or, Microsoft a un monopole privé sur le monde entier ! Un monopole supérieur (90 % pour Windows), par exemple, à ce qu'est le monopole public de France Télécom, en France, dans son seul secteur. Tout ce qui est péché, vice, tare quand le monopole est public devient donc vertu, qualité et avantage quand ce monopole est privé !

 Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, rectifications et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud

samedi, 27 janvier 2007

27 janvier 2007

Chers tous,

Aujourd'hui, au journal de France Inter de 13 h, vers 13 h 10, j'ai entendu ceci : "Une famille de Lyon, qui percevait le RMI et était bénéficiaire de la CMU, possédait en réalité deux luxueuses villas avec piscine et jacuzzi, roulait en voiture de luxe et prenait des vacances outre-mer. Tout cela avec l'argent d'un trafic de la drogue. C'est la police qui, intriguée par son train de vie, qui ne cadrait pas avec celui de RMIstes, qui a découvert la vérité". On apprend aussi au passage qu'il s'agit d'une famille d'Algériens, qui se rendait souvent en vacances dans les pays arabes du Golfe. Quelles remarques peut-on formuler ?

 1. Cette "information" (que je mets entre guillemets, symboliquement, comme une matière répugnante ou nauséabonde) n'est qu'une information anecdotique. [Un peu comme lorsqu'on apprend que quelqu'un qui est passé par la fenêtre depuis le 20e étage s'en est tiré avec un ongle arraché]. Comme, dans l'immense majorité des cas, ceux qui font de telles chutes sont aplatis comme des crêpes, la communication d'une exception est, au sens propre, "in-signifiante".

 2. Néanmoins, cette information ne se comprend que dans un contexte où elle s'insère avec d'autres informations. Par exemple, comme je le disais le 4 octobre dernier, pour le journal de France 2 de 20 h de David Pujadas, à propos du long reportage sur le RMIste qui avait écrit "Moi, Thierry F, chômeur professionnel". Rappelons qu'il s'agissait d'un RMIste qui, dans un livre qu'il avait écrit, se vantait de n'avoir pas travaillé durant 25 ans, mais néanmoins d'être propriétaire de son studio grâce à l'exploitation savante, minutieuse et systématique de tous les secours possibles. Notons que ce sujet avait été suivi, dès le lendemain [souligné], d'un sujet sur une fraude à la Sécurité Sociale portant sur 20 millions d'euros, et qui faisait partir des médicaments en Afrique, en Asie et en Europe de l'Est.

 3. Quel est l'effet recherché ? C'est le même que celui de la vision. Lorsque l'oeil voit trois points non alignés, le cerveau interprète ces trois points comme "un triangle". Lorsque l'oeil voit 18 images voisines l'une de l'autre en une seconde, le cerveau interprète cela comme "un mouvement". Lorsqu'on distille, dans les journaux (radio, télévisés) des informations "fortes" de ce genre [je dis "fortes" en ce sens que leur caractère exceptionnel, paradoxal, fait qu'elles sont retenues par la mémoire], le cerveau interprète cela comme : "les RMIstes et chômeurs sont des filous, des tricheurs, des bandits et on a bien raison de tout leur sucrer.

 4. Notons aussi que cette information est couplée avec une autre. Dans le cas de "Thierry F.", il s'agissait d'un Français. Ici, c'est non seulement un Arabe, mais un Arabe "superlatif", une quintessence d'Arabe. Comment cela ?

- D'abord parce que ce n'est pas "un", mais une famille, ce qui introduit la notion de prolifique, d'invasion, de mafia : ils se serrent les coudes, se fournissent des alibis, font le guet les uns pour les autres, etc.

- Puis ce sont des Algériens, c'est-à-dire des gens qui ont livré une guerre de 8 ans à la France, ont tué 25 000 soldats, humilié le pays, chassé des colons d'une terre qu'ils avaient transformée de désert en paradis.

- Puis ce sont des délinquants, qui construisent leur prospérité sur le malheur et la dépravation des autres (la drogue).

- Puis ils vont en vacances dans des pays du Golfe qui, aux tares propres aux Arabes "de chez nous" (voleurs, paresseux, violeurs, assassins, poseurs de bombes, preneurs d'otages, profiteurs, etc.) ajoutent les traits propres aux Arabes riches (exploiteurs, maîtres chanteurs de l'Occident à cause de leur pétrole, financiers de terroristes, etc.).

 5. Donc, ici, d'une pierre on fait deux coups : un coup contre la politique sociale française et un coup contre "l'invasion" du tiers monde. Comme on l'écrit à la fin des films : toute ressemblance avec le programme d'un candidat aux présidentielles, qui veut faire des charretées d'immigrés et imposer un programme ultralibéral ne serait que pure coïncidence...

 Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, précisions et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours

jeudi, 11 janvier 2007

11 janvier 2007

Chers tous,

J'ai regardé, ce jour, le journal télévisé de 13 h de France 2, présenté par Françoise Laborde. Le séquençage des sujets (que j'ai pris sur le site de la chaîne) était le suivant (les chiffres sont ceux du début du traitement du sujet):

 

Les titres de l'actualité : 12 h 59 mn 07 s

Les deux enfants enlevés dans les Yvelines retrouvés : 13 h 00 mn 23 s

Les aveux du tueur présumé du pilote de quad : 13 h 05 mn 26 s

Saint-Sylvestre : 683 voitures brûlées ? : 13 h 06 mn 38 s

Pas-de-Calais : alerte aux vents violents : 13 h 08 mn 27 s

Manque de neige dans les stations de ski : 13 h 09 mn 56 s

Gastro-entérites : les urgentistes débordés : 13 h 11 mn 30 s

Les voeux de Jacques Chirac à la presse : 13 h 13 mn 39 s

Retraite : il faudra travailler plus longtemps ? : 13 h 15 mn 42 s

François Hollande s'exprime sur les impôts : 13 h 21 mn 05 s

Le secteur informatique recrute : 13 h 21 mn 19 s

La nouvelle stratégie de George Bush en Irak : 13 h 25 mn 37 s

Indonésie : des débris du Boeing disparu retrouvés : 13 h 25 mn 43 s

La pauvreté au Nicaragua, priorité de Daniel Ortega : 13 h 27 mn 30 s

De l'huile de colza dans vos moteurs : 13 h 30 mn 15 s

Le feuilleton : surendettement et justice : 13 h 32 mn 21 s

Allemagne : un film parodique sur Hitler : 13 h 37 mn 15 s

L'invité des 5 dernières minutes : Catherine Jacob : 13 h 39 mn 10 s.

 

Remarque n° 1. Il y avait 18 sujets pour à peu près 45 minutes de journal. Je n'ai pas trouvé l'heure de fin mais je m'en tiens à la lettre de l'intitulé du dernier sujet, c'est-à-dire 5 minutes, postulant que le journal s'achevait à 13 h 45. Cela donne une moyenne de 2 mn 30 s pour chaque sujet, avec des disparités, certains sujets étant plus longs que d'autres. Dans un laps de temps aussi court, une variation de 30 secondes, est donc, en valeur relative, considérable.

 

Remarque n° 2. Sur ces 18 sujets, quatre concernent l'étranger : un la politique irakienne de George Bush, un l'accident d'avion en Indonésie, un la situation sociale au Nicaragua, un une pièce de théâtre à caractère politique en Allemagne. Ces quatre sujets durent au total 6 mn 33 s. En s'en tenant à la moyenne, de quatre fois 2 mn 30 s, on devrait donc avoir des sujets durant au total 10 minutes. Donc, par rapport à la moyenne théorique, ces sujets font 3 mn 27s de moins, soit une diminution de 34,5 % du temps réservé à la politique étrangère par rapport au temps théorique.

 

Remarque n° 3. Sur ces 4 sujets de l'étranger, deux peuvent se rattacher à la politique internationale proprement dite, ceux qui concernent l'Irak et le Nicaragua. Celui de l'accident d'avion n'est qu'un fait divers se déroulant à l'étranger et celui de la pièce sur Hitler se rattache à la politique par des petits côtés. A la différence de ce que serait, par exemple, une déclaration d'Angela Merkel sur l'Europe, ou sur l'énergie, ou sur les troupes allemandes en Afghanistan, ou sur les investissements allemands en Europe centrale et orientale. Les deux sujets proprement politiques (Bush + Nicaragua) durent au total 2 mn 53 s, dont 2 mn 45 s pour le Nicaragua (mais il doit y avoir une erreur, car cela ne donne que 8 secondes pour Bush et j'ai l'impression que le reportage a été plus long. Je crois qu'il y a eu une erreur avec le sujet sur l'Indonésie et que le sujet sur Bush a duré une minute de plus, ce qui donnerait un total de 3 mn 53 s, ce qui, pour une durée théorique de 5 minutes, donne une diminution de 22,3 % du temps consacré à la "grande" politique étrangère).

 

Remarque n° 5. Sur le total des deux, le sujet important (l'Irak) passe - en temps - derrière celui du Nicaragua. En outre, il arrive à 13 h 25, c'est-à-dire à plus de la moitié du journal ! On ne peut pas dire que la politique internationale constitue une priorité dans le journal de Françoise Laborde... Cela est d'autant plus surprenant que le fait concerne une décision de la première puissance mondiale sur le point de politique internationale le plus important de cette puissance ! Important dans le sens qu'elle y a perdu plus de 3000 de ses soldats, dépensé 350 milliards de dollars, et qu'elle s'est brouillée avec nombre de ses alliés et s'est aliéné la totalité de l'opinion musulmane. En outre, venant avec les bombardements en Somalie, le lancement d'une opération en Afghanistan et des menaces à l'égard de l'Iran, la décision de George Bush d'expédier 21 000 soldats de plus en Irak marque une hostilité accrue - et active - des Etats-Unis à l'égard du monde musulman. Dans les semaines à venir, cela peut entraîner des conséquences dramatiques et on a, au mieux, une minute et demie de reportage placée presque en fin de journal (si l'on considère que le feuilleton et l'invité des 5 dernières minutes ne sont pas le journal stricto sensu).

 

Remarque n° 6. Les trois premiers sujets, qui durent 8 minutes (17,7 % du journal total mais 22, 8 % du journal réel en en excluant le feuilleton et l'invité des 5 dernières minutes) sont tous les trois uniquement consacrés à des crimes, délits et affaires judiciaires). Les informations sur la météorologie (vent et neige) durent 3 mn 03 s. L'accident d'avion en Indonésie (si l'on admet que le sujet sur George Bush se termine à 13 h 26 mn 37 s), dure 20 secondes (c'est à peu près l'impression que j'ai eue). Le sujet sur la gastro-entérite dure 1 mn 34 s. Donc, au total, les crimes, plus la météo, plus l'accident, plus la gastro-entérite représentent 12 mn 57 s, ce qui, pour un journal réel de 35 minutes, couvre plus du tiers du temps.

 

Remarque n° 6. La mentalité d'Ancien Régime, telle qu'elle a été étudiée notamment par Pierre Goubert et Robert Mandrou, se caractérise, dans les nouvelles, par les grands crimes (ou les grands procès, ce qui revient au même), les dérèglements du temps (auxquels la société de jadis, rurale à 90 % et très sujette aux moindres variations du temps était très sensible) et enfin aux grandes catastrophes de toutes sortes (incendies, épidémies, inondations, tremblements de terre). Ces trois thèmes, il faut le remarquer, entretiennent d'étroits rapports de cohérence. Un crime c'est une catastrophe en petit, une épidémie ou une inondation, c'est un homicide en grand, un dérèglement climatique peut être une catastrophe, il peut donner lieu à des crimes - quand on se choisit des boucs émissaires (juifs, gitans, marginaux, étrangers, asociaux) censés être coupables de phénomènes qu'on en comprend pas. [Les autres caractères de l'Ancien Régime mental, dans les journaux, étaient : le merveilleux, les contes de fées, l'admiration portée aux grands de ce monde ou aux êtres exceptionnels et enfin les fêtes (joyeuse entrées, visite ou avènement d'un souverain, fêtes paroissiales ou patronales, jubilés, victoires, etc.) et l'astrologie].

 

Remarque n° 7. Techniquement, notre époque n'a rien à voir avec l'Ancien Régime étudié par Goubert, Mandrou ou Lucien Bély (et qui correspond, en gros, aux règnes de nos cinq derniers rois - avant 1789 - c'est-à-dire aux rois Bourbons). Dans le domaine des "médias", au lieu des gazettes d'Ancien Régime, à la périodicité très variable, on a la télévision, la radio, l'Internet, le téléphone portable, l'ordinateur. Lorsque l'on fait la multiplication du nombre de récepteurs par celui des émetteurs, par la capacité de traitement, par la vitesse de transmission, par la rapidité de diffusion, par la qualité (c'est-à-dire par l'introduction du son et de l'image et de la manipulation des deux), le facteur multiplicateur, par rapport aux XVIIe et XVIIIe siècles, est tellement grand qu'on ne peut même plus parler de quantité mais de changement d'espèce ou de règne (comme on parle du règne minéral, végétal ou animal). Et pourtant, sur le fond, la teneur du journal de ce jeudi 11 janvier 2007 n'est guère éloignée de celle d'un contemporain de Louis XVI, ce qui, en soi, est porteur d'un projet idéologique.

 

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, rectifications et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours


mercredi, 10 janvier 2007

10 janvier 2007

Chers tous,

 

Je souhaite vous entretenir de deux sujets des médias de ce jour, l'un long, l'autre court. Enfin, longs et courts dans ma présentation, pas sur le fond des choses.

 

Premier sujet (le long).

 

Ce matin, sur France Inter, l'invitée du "Sept-neuf trente", qui avait lieu de 8 h 20 à 9 h (moins une interruption de 8 minutes à 8 h 30 pour la revue de presse) était Danièle Karniewicz, présidente de la CNAV et secrétaire nationale de la CFE-CGC. Le sujet était : "Situation critique des retraites".

 

Remarque n° 1. Cette émission avait tout l'air de s'insérer dans une série d'autres émission sur le même thème (par exemple sur France 3 à 19 h 30), qui se ramènent pour la plupart à la même conclusion, déclinée sous toutes les formes : il faut partir plus tard à la retraite. On dit soit : "il faut allonger la durée de cotisation", soit "tous les pays européens partent plus tard", soit "la France est une exception", soit "il n'y a pas d'autres solutions", etc.

 

Remarque n° 2. Le journaliste intervieweur posait des questions très orientées, du type : "Diriez-vous que, pour la situation des retraites, nous sommes en faillite ?" ce qui, à la fois, dramatisait l'enjeu et préparait les interlocuteurs potentiels à accepter n'importe quelle solution (enfin, non, justement, pas "n'importe quelle"...) pour éviter cette épouvantable issue.

 

Remarque n° 3. A cette question, Danièle Karniewicz répondait : "Mais nous ne pouvons pas être en faillite puisque nous sommes dans le cadre d'une retraite par répartition". Extraordinaire réponse ! Extraordinaire en ce que les retraites sont "toujours" par répartition et qu'elles ne peuvent d'ailleurs être que par répartition. Et ce de deux façons :

 

- Soit financièrement. Dans le cas de la "répartition", les actifs versent directement aux retraités. Dans le cas de la capitalisation, c'est la même chose : l'actif qui a tout capitalisé, doit, le jour de sa retraite, liquider sa pension. Qu'est-ce à dire ? C'est à dire que, jusqu'à cet instant là, il n'a que des titres, qui ne représentent qu'une valeur potentielle. Ces titres (de propriété d'immeubles, d'obligations d'Etat, d'actions d'entreprises), il faut que quelqu'un les lui rachète à ce moment précis et les échange contre de l'argent qui sert à payer tous ses achats en France. On ne peut pas, en effet, acheter son pain avec une action Eurotunnel (sauf quand on veut faire un régime amaigrissant) ou payer son ticket de métro avec l'emprunt Balladur. Si personne ne se présente pour offrir de l'argent, ces titres n'ont aucune vertu efficace, car seul l'argent a valeur libératoire.

 

- Soit (et c'est bien plus important), matériellement. En effet, l'argent, en soi, n'est qu'un moyen. On ne mange pas des billets de banque et on ne suce pas des cartes de crédit. Tout se traduit toujours par quelque chose de matériel et de concret. Les retraités mangent, mais de la nourriture du jour. Les retraités voyagent, mais avec des Airbus 350, pas avec des Super Constellation des années 1950. Les retraités s'achètent des téléviseurs, mais des téléviseurs à plasma et écran plat, pas des téléviseurs à tube en noir et blanc. Les retraités s'éclairent mais avec de l'électricité produite aujourd'hui, puisque l'électricité ne se stocke pas. Les retraités se soignent, mais avec la médecine de janvier 2007. Autrement dit, la retraite, ce sont des biens ou des services produits au moment où on les demande, et non il y a 50 ans et stockés dans un coffre. Si, demain, il n'y avait plus de population active, les retraités n'auraient strictement rien pour vivre !

 

Remarque n° 4.  A un moment, Bernard Guetta est intervenu et il a posé cette question : "Est-ce que c'est sain que, passé 60 ans, on ait encore 20 ans de vie à la retraite, alors que, jadis, on n'avait que quelques années de vie à vivre ?". Pour pasticher ce que j'ai dit plus haut, je pourrais m'écrier : "Extraordinaire question !". Extraordinaire, en effet, cette question l'est à de nombreux titres.

 

- Elle est d'abord extraordinaire dans l'ignoble, en ce que Bernard Guetta ne fait que dire, sous une forme détournée, qu'il trouve scandaleux qu'on profite longtemps de sa retraite. Et c'est ignoble de deux façons : d'une part sur le fond, et, d'autre part, sur la forme car, quelque part, Bernard Guetta s'est bien rendu compte qu'il ne pouvait pas formuler sa question crûment et c'est précisément dans ce décalage - qui permet néanmoins qu'on décrypte le message - que réside l'ignoble.

 

- Elle est ensuite extraordinaire en ce que Bernard Guetta postule implicitement une chose - qu'il veut faire passer pour évidente - mais qui, en réalité, est fausse. Que postule-t-il ? Que toutes les années de la vie sont égales. Ce qu'il pense - mais tellement fort qu'on l'entend - c'est : "Visez-moi tous ces papys et ces mamies, qui font de la planche à voile, qui s'initient à l'informatique, qui voyagent, qui se mettent à l'anglais, ou au latin, ou au serbo-croate, qui peignent, qui grimpent des cols à bicyclette, qui draguent, qui font l'amour comme des bêtes. Et qui prétendent être trop fatigués pour travailler ! Feignasses ! Parasites ! Profiteurs ! Allez, remettez-moi tout ça au taf !".

 

Outre que cette image ne concerne qu'une partie des retraités (ceux qui n'ont pas été épuisés par des tâches exténuantes et qui ont des retraites correctes, souvent les mêmes d'ailleurs), cette idée implicite - qu'on voudrait nous faire passer pour vraie - est fondamentalement fausse : au cours de la vie, les années ne sont pas égales. A partir d'un certain âge (vers la soixantaine, précisément), la situation se dégrade, et elle ne se dégrade pas de façon linéaire mais - hélas - selon une courbe croissante. Et elle se dégrade de trois façons :

 

- D'abord de façon "négative", par régression de ses facultés par rapport à un niveau considéré comme moyen (celui qui a été le sien durant toute sa vie) : dégradation de la vue, de l'ouïe, de la mémoire, de l'endurance, de la capacité à récupérer, du sommeil, de la force musculaire, etc.

 

- Ensuite, de façon "positive", mais positive dans le mal, par survenue de maladies inconnues jusque là, et qui ne sont pas seulement des amenuisements, comme précédemment : cancers, diabètes, Parkinson, Alzheimer, affections cardio-vasculaires, arthrites, rhumatismes, incontinences, aliénations mentales, etc. Ces deux types de dégradations peuvent se cumuler ou être la conséquence les unes des autres.

 

- Enfin, sans doute par répercussion de l'une ou l'autre affection, par des "pertes" : perte d'enthousiasme, perte de curiosité, perte de souplesse d'esprit, perte d'appétit, perte d'intérêts divers, etc.

 

Certes, les dégradations et les maladies peuvent arriver à tout âge. Mais, toutes choses égales par ailleurs, il existe une étroite corrélation entre dégradations et  maladies d'une part, et âge d'autre part. Je pense même avoir lu - on me corrigera - que 80 % des dépenses médicales d'un individu donné ont lieu après 65 ans. Où veux-je en venir ? A ceci : lorsque je dis que les années ne sont pas égales, j'entends précisément la chose suivante. Quand quelqu'un souffre de rhumatismes ou d'arthrose et qu'il n'est soulagé par des médicaments que 2 heures par jour, c'est comme s'il ne vivait que 1/12e du temps. Autrement dit, un an, pour lui, n'aura valu qu'un mois. Si quelqu'un qui aime la radio, les concerts, la musique, la conversation, les bruits de la ville ou de la nature devient sourd, c'est comme s'il perdait - au bas mot - 90 % de sa vie. Pour lui, un an vaudrait à peine une quinzaine de jours. Et ainsi de suite. Evidemment, ces chiffres sont arbitraires. Mais ils permettent de me faire comprendre. Quand je dis que les années ne sont pas égales, je ne parle évidemment pas de l'horloge ou du calendrier. Je parle du temps vécu : passer, à 20 ans, une journée sur une plage, en maillot de bain, à nager, à jouer au ballon, à dévorer des sandwiches à pleines dents, à flirter, et passer la même journée dans un fauteuil roulant avec une couverture, ce n'est pas la même chose. Il existe d'ailleurs un indicateur de développement humain qui distingue la vie en pleine santé de la vie tout court.

 

Le deuxième point par lequel le raisonnement de Bernard Guetta est spécieux est qu'il ne raisonne que sur les grands nombres. Si on admet que la durée de vie moyenne, pour les hommes, est de 77 ans, la vie réelle de chaque individu est bien différente. Certains vivront jusqu'à 95 ans, d'autres seront morts à 60 ans. Prenons un homme qui décède à 65 ans. S'il a droit à la retraite à 60 ans, il aura au moins profité 5 ans de sa retraite. Si on fait passer la retraite à 65 ans, on lui vole 5 ans de sa vie. Donc, inéluctablement, statistiquement, augmenter l'âge de la retraite, c'est priver une portion "x" de la population de cette retraite, puisqu'elle sera morte avant.

 

[Nota. Cela m'évoque d'ailleurs un rapprochement. Les milieux de droite, qui sont souvent ceux qui militent pour le retard du départ à la retraite, sont aussi ceux qui, culturellement, sont favorables aux châtiments sévères, peine de mort ou perpétuité. Or, quand on choisit de condamner un individu - on pense, implicitement, s'il y a un doute, que celui-ci ne doit pas profiter à l'accusé ; qu'entre condamner un innocent et laisser échapper un coupable, il vaut mieux prendre le risque de condamner l'innocent. Lorsque Bernard Guetta trouve anormal qu'un individu profite 20 ans de sa retraite, il raisonne ainsi : "Je cours peut-être le risque, en élevant la retraite à 65 ans, de le priver de 5 ans de retraite s'il meurt précisément à 65 ans. Mais c'est quand même moins grave que de le voir "buller" 20 ans aux crochets des actifs !". C'est le même mécanisme qui est à l'oeuvre dans l'esprit d'un juré d'assises partisan systématique de la sévérité : "Peut-être que cet accusé est innocent. Mais, s'il était coupable ? Allez, au trou ! On n'est jamais trop prudent !].

 

Troisième point. De même que certaines observations influent sur l'objet observé, le fait de retarder l'âge de la retraite peut ne pas être sans conséquence sur le reste de la vie. L'allongement de la durée de la vie active peut se traduire... par un raccourcissement de la vie tout court ! Outre qu'on s'expose à des dangers qu'on ne courrait pas si on était à la retraite (parcours professionnels, usage de certains instruments), le rythme imposé par le néo-libéralisme, les exigences de vitesse, de rendement, de compétition, de changement, tendent, par le stress qu'ils imposent, à miner la vie de l'individu. De sorte que quelqu'un à qui on impose des années supplémentaires d'activité, perdra par les deux bouts : d'abord de toutes les années retranchées, et ensuite de l'épuisement ou du stress, qui lui diminuera le nombre d'années suivantes.

 

Pour ne retenir qu'un mot, celui de "sain", employé par Bernard Guetta a été particulièrement cynique. Parce que, pour la retraite, précisément, tout est affaire de "sain", c'est-à-dire de santé. Et il n'est pas "sain" de travailler plus longtemps, car on n'a plus la santé ou on perd sa santé à cause de ce travail.

 

Deuxième sujet (le court), qui n'a rien à voir avec le précédent. Aujourd'hui, au journal de France 2 de 13 h, la journaliste a passé exactement 8 minutes, ce qui est considérable... pour parler des soldes ! Or, il se passait aujourd'hui, deux événements très graves, tous les deux liés à la politique étrangère des Etats-Unis, qui n'ont été abordés que très légèrement, voire pas du tout. Le premier était l'intervention directe des Etats-Unis dans le conflit somalien : les Etats-Unis ne se sont pas contentés de soutenir en sous-main l'Ethiopie, ils ont aussi bombardé le sud de la Somalie. C'est un événement considérable en ce que les Etats-Unis reviennent sur un lieu dont ils avaient été chassés il y a 12 ans et que c'est le troisième pays musulman (avec l'Afghanistan et l'Irak) qui a, dans le même temps, reçu des bombes américaines. Le second a été l'annonce, cette nuit, d'une augmentation de l'effort américain en Irak, avec 21 000 hommes de plus. Ces deux événements, qui confirment la guerre des Etats-Unis au monde musulman (et risquent d'avoir des répercussions énormes), auraient dû passer en premier.

 

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, rectifications et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD 37


jeudi, 21 décembre 2006

20 décembre 2006

 

Chers tous,

 

Les remarques sur les médias qui suivent résultent d'une première impression. J'ai écouté le journal de France Inter de 19 h, celui d'Arte de 19 h 45, et celui de France 2 de 20 h. Dans ces trois journaux, j'ai choisi une information : celle où le président Bush, après avoir lu le rapport de la commission Baker, après avoir consulté des responsables politiques, des diplomates, des militaires, annonçait ses résolutions à propos de l'Irak pour l'année à venir.

 

En résumé : les journaux rapportaient que George Bush avait parlé de décisions difficiles, de sacrifices, et évoqué une augmentation des effectifs de l'armée américaine en Irak. Il aurait aussi dit qu'il n'était pas question de parler (entendre négocier) de l'Irak avec la Syrie ou avec l'Iran.

 

En clair : alors qu'on s'attendait à ce que, dans l'esprit des recommandations de la commission Baker, le président des Etats-Unis annonce un désengagement progressif de l'armée américaine, en concertation avec la Syrie et l'Iran, il annonce tout le contraire ! Les effectifs vont être augmentés et rien ne sera fait conjointement avec les deux pays voisins de l'Irak. Plus clairement encore : les Etats-Unis vont s'engager encore plus et se battre encore davantage.

 

La remarque sur les médias est que, précisément, des trois médias écoutés, seul celui de France 2 a relevé le fait, en soulignant que le président des Etats-Unis prenait le contre-pied des recommandations de la commission Baker et des voeux de la population américaine. Mais il n'a pas insisté sur ce que cela signifiait : à la fois l'obstination (pour ne pas dire l'entêtement) du gouvernement américain et l'augmentation subséquente des coûts financiers, des pertes - notamment américaines - et de la violence. Alors qu'il paraissait acquis que George Bush avait admis son échec militaire - et politique - et que l'on pensait qu'il cherchait le meilleur moyen de s'en sortir, quitte à manger son chapeau en discutant avec des régimes honnis, le voici qui regimbe et se cabre. Si ces propos sont confirmés, cela n'augure pas des lendemains qui chantent...

 

Ce sursaut dans la violence n'est pas sans évoquer les bombardements de Noël 1972 sur Hanoï et Haïphong, qui précédèrent le désengagement définitif du Vietnam. Et l'on pourrait imaginer que, pour garder la face - ou pour négocier à des meilleures conditions - le gouvernement américain, comme en 1972, signifie sa volonté de poursuivre le combat. Il existe néanmoins une différence : un bombardement, aussi violent soit-il, est bref. En quelques minutes, les avions déversent leur cargaison de bombes et s'en vont. Certains raids peuvent être uniques : les raids américains sur la Libye ou sur l'Afghanistan et le Soudan (du temps de l'administration Clinton), les raids israéliens sur Entebbe, sur Tunis et sur Osirak ont été uniques.

 

Il en va autrement de l'augmentation des troupes terrestres. L'armée américaine ayant des impedimenta très lourds (seule une petite partie de soldats est au combat, la majorité est à la logistique), lorsqu'on déplace un soldat, on le déplace pour longtemps. En conclusion - et pour autant que ces premières informations soient confirmées - il m'est apparu que les médias  en question n'avaient pas bien pris la mesure des décisions de George Bush.

 

Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, précisions et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours


dimanche, 26 novembre 2006

26 novembre 2006

Chers tous,

 

Il y a bien longtemps (je bats ma coulpe !) que je n'ai pas formulé d'observation sur les médias. Pour reprendre en douceur, je vous propose un texte ultralibéral sur l'écologie. Ce texte est de Jacques Garello, professeur d'économie à la retraite, peu connu du grand public mais au centre de nombre de réseaux d'influence. Vous constaterez - notamment dans la dernière partie - à quel point ses conceptions sont éloignées de ce qui forme l'opinion courante (et pas seulement écologiste) sur ce sujet. Ce qui est frappant, c'est de voir quel danger mortel l'épuisement des ressources naturelles et la dégradation du climat (si elles sont prouvées) représentent pour la forme d'économie et de société qu'il appelle de ses voeux.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD 37

 

 

Titre : la peste verte

 

La campagne des présidentielles de 2002 avait été empestée par l’obsession sécuritaire. Sur ce terrain Le Pen était l’un des meilleurs, mais les autres candidats ne s’étaient pas privés de promettre le retour à l’ordre public et à la tranquillité privée. Les résultats ont été naturellement à la hauteur des promesses : CHIRAC, s’étant fait élire sur la peur des braves gens d’être agressés dans la rue, a réussi à rétablir la sécurité sur les autoroutes. En banlieue et dans les transports publics les performances ont été moins reluisantes.

 

Serons-nous empestés cette fois-ci par l’obsession écologique ? Je suis étonné d’entendre de la bouche d’un certain nombre de dignitaires (dont Alain JUPPE) que le débat au centre de la prochaine campagne sera la sauvegarde de la planète. Comme en 2002 les marchands de peur risquent de faire recette. Nicolas HULOT a donné le ton : si les exigences écologiques n’étaient pas prises en compte il n’hésiterait pas à candidater.

 

Enfin je vois Monsieur de VILLEPIN  nous promettre de multiplier les projets de lois pour protéger l’environnement : taxes nouvelles, péages urbains, subventions aux énergies renouvelables, etc.

Ainsi, comme en 2002 les vrais problèmes des Français pourraient être totalement occultés, tandis qu’on amuserait les électeurs avec le discours écolo. Pendant qu’on parle du réchauffement climatique, on ne pense pas à la faillite de la sécurité Sociale. Pendant qu’on dénonce la pollution automobile, on n’a pas à s’occuper de la dette publique. Pendant qu’on programme des économies d’énergie on n’a pas à se soucier des économies budgétaires. La nature étant en danger, on en oublie les dangers du fanatisme. Tout ce qui ne va pas en France peut être ignoré pour se concentrer sur ce seul objectif : faire de notre pays le leader de la croisade mondiale contre la pollution, l’exploitation éhontée des ressources naturelles, et la désertification des pays pauvres par les riches de ce monde, Américains en tête bien sûr.

 

Le développement durable, le commerce équitable, le principe de précaution, l’air pur et l’eau potable : voilà de quoi aller à la pêche aux voix. Parler comme Bové, Mamert, Hulot et quelques autres ténors verts, voilà qui est d’un bon rapport. Comme François Bayrou avait donné le signal, les gens de l’UMP, gouvernants en tête, ne voudront pas être en reste.

Or, à mon sens – et au risque de blesser involontairement certains de mes lecteurs - les thèmes écologiques sont à la fois insensés et pervers.

Insensés parce que les gens sérieux, à la différence de Al Gore ou de Nicholas Stern (celui qui a chiffré avec précision le coût du réchauffement terrestre à 500.000 milliards d’euros), savent pertinemment un certain nombre de choses :

 

1° le réchauffement de la planète est d’une mesure incertaine, son existence et son amplitude sont controversées dans les observations scientifiques ;

2° Si réchauffement il y a, il n’est pas le premier, et la Terre s’est réchauffée et refroidie plusieurs fois au cours des millions d’années écoulées ;

3° Il est incontestable que le réchauffement n’est pas d’origine humaine ;

4° Les mesures imaginées par le protocole de Kyoto et autres recommandations écologistes n’ont qu’un effet ridicule et un coût prohibitif ; la seule protection efficace contre les dégradations de l’environnement réside dans la responsabilité individuelle, mise en oeuvre par des droits de propriété privée.

 

Vous aurez d’ailleurs remarqué au passage que tout le tintamarre autour de la couche d’ozone a disparu depuis quelques mois, parce que cette couche s’est complètement reconstituée – mais, disent les irréductibles cela accroît encore le risque de réchauffement !

 

Bref, nous sommes à nouveau, comme avec le rapport Meadows et le club de Rome dans les années 1960, confrontés à une mise en scène qui procède tantôt de la naïveté, tantôt de la publicité, tantôt et le plus souvent de la manœuvre politique.

 

Je crois de plus que ces thèmes sont pervers, parce qu’ils accréditent l’idée que « l’homme fait partie de la nature ». Cela signifie que nous ne serions qu’une espèce vivante parmi d’autres, et que nous n’aurions nul droit sur les autres espèces animales, végétales, voire même minérales. Or, la philosophie judéo-chrétienne ou grecque place l’être humain au sommet de la création. « Dominez la terre », dit la Genèse. Et il y a à cela une simple raison : la nature humaine n’est pas la même que la nature physique, parce que l’homme a été créé à l’image de Dieu (diront les croyants), parce que l’homme a été doté d’une conscience et d’une raison (diront les autres). Ne pas reconnaître le caractère unique et irremplaçable de chaque être humain, c’est nier sa dignité, sa spécificité ; voilà qui est plus commode quand on ne veut pas lui reconnaître des droits personnels. « Naturaliser » l’homme, c’est l’empailler, c’est le ramener à un élément passif du système physique. Par contraste, toute l’histoire de la civilisation est fondée sur la sacralisation de la personne humaine.

 

Il est donc temps de fuir le discours écologique comme la peste. Il faut y voir ce qu’il est pour ses inspirateurs : un puissant levier politique contre la créativité, contre l’innovation, contre le droit à l’initiative économique qui sont les bases du capitalisme et les conditions de la liberté. Il faut y voir aussi un bon moyen de ne pas parler de ce qui fâche afin d’élargir sa clientèle.

 

Je fermerai donc rapidement cette parenthèse écologique, et je forme le vœu de voir la campagne électorale prendre réellement une autre tournure. Une campagne où on ose enfin parler des vrais problèmes, ceux que les politiciens n’ont pas su maîtriser pour l’instant, parce qu’à la différence de l’écologie on ne peut les régler par les slogans et la fuite en avant. Faisons en sorte de fuir la peste verte dans les semaines à venir.

Jacques Garello

 

 


mercredi, 08 novembre 2006

8 novembre 2006

Voici à peu près le petit message d'humeur que j'ai envoyé à la rédaction de France Inter hier. Ca soulage, mais c'est bien tout. Ils m'ont répondu qu'ils l'avaient envoyé au médiateur...

" Voudriez-vous nous faire croire que l'information concernant la prochaine campagne électorale est plus objective que celle qui a précédé le referendum du 29 mai ?

Vous vous y prenez bien mal.

Il a fallu que la 1ere grande rencontre des collectifs ( plus de 600 ) pour une candidature unique anti-libérale se tienne pour que vous parliez de ceux-ci et combien brièvement et pour en déformer les intentions / Querelles de chefs, aucun mot du programme en cours d'élaboration, évocation d'une menace de main mise communiste sur les collectifs, ça fait vendre même si ça a tendance à ne plus faire peur.

Après le grand meeting d'hier au Mans (1500 participants, d'après Libé) qu'on ne peut accuser d'antilibéralisme primaire, mais y étiez-vous?, on pourrait en douter!

Toujours pas un mot du programme pourtant bouclé après des semaines de travail.

On retient seulement que les collectifs ne se sont pas mis d'accord sur un candidat, alors que ce n'était pas à l'ordre du jour (prévu pour le 10-12). Il se pourrait peut-être qu'à force de silence, de mensonges ou de demi-vérités la réalité démente vos pronostics, dont vous ne tirerez pas plus d'enseignements qu'après le 29 mai.

Est-il inévitable que le service public suive les grands médias privés ( tous ou presque appartenant à 3 personnes ) qui ont peut-être choisi déjà S.Royale (le gouvernement actuel ayant du plomb dans l'aile).

Ce qui serait le plus sûr moyen de continuer à pratiquer une politique libérale de mise à l'encan du bien commun et de précarisation générale de la société mais avec un léger vernis, politique libérale dont la majorité des citoyens ne veut pas."

 

Annie Chamerois 

jeudi, 05 octobre 2006

5 octobre 2006

Chers tous,

 

L'objet de ces remarques a été traité plusieurs fois au cours des flashes de la matinée, mais j'aborderai là en premier lieu ce que j'en ai écouté lors du journal télévisé de 13 h de France 2, et, accessoirement, lors du journal de même heure de France Inter.

 

A. De quoi s'agit-il ? A 13 h, à l'ouverture du journal, la présentatrice, Elise Lucet, annonce la révélation - par le journal "Aujourd'hui - Le Parisien" - comme on l'apprendra, entre autres, au journal de 13 h de France Inter, d'une fraude de 20 millions d'euros à la Sécurité Sociale. Ce sujet est le premier annoncé, mais pas le premier traité. Le premier sujet est l'annonce d'une découverte, aux Etats-Unis, d'un vaccin contre les allergies. Ce sujet dure 4 à 5 minutes.

 

B. Une fois ce sujet traité, Elise Lucet en arrive au sujet de la fraude. Ne disposant pas de magnétoscope, j'ai dû noter par écrit les propos des journalistes. Pour être rigoureux, je présenterai les propos ainsi : entre deux guillemets - l'un au début, l'autre à la fin - ce que j'ai entendu effectivement et, entre crochets, la "matière interstitielle" que j'ai tenté de restituer de mémoire. Voici :

 

- "En France, [vient d'être découverte] une énorme fraude à la Sécurité sociale. [Des médicaments] partaient sous forme de colis en Europe de l'Est, en Afrique et en Asie du Sud-Est. L'opération [a été] répétée des centaines de fois. [C'est une] escroquerie à très grande échelle [et] un trafic ans précédent. [Le] préjudice total pourrait atteindre une vingtaine de millions d'euros. Les médecins ont-ils été abusés ou ont-ils été complices ?".

 

La fraude portait essentiellement sur trois médicaments et la Sécurité Sociale s'en est rendu compte en rapprochant les maladies et les médicaments prescrits. Un autre moyen de déceler la fraude a été (entendu au journal de France Inter de 19 h) que certains médicaments étaient incompatibles entre eux, ce qui semblait disculper les médecins. Il semblerait aussi (entendu au même journal) que les feuilles d'ordonnance aient été volées chez les médecins. Le conseil de l'ordre parle de sanctions, voire de radiations. Comme le nombre des uns - les médicaments - ne correspondait pas à celui des autres - les maladies diagnostiquées - la Sécu a pu détecter le pot aux roses. A mes souvenirs, il y a eu des interviews de médecins et de responsables de Caisses d'assurance maladie. [Le sujet a aussi été traité aux journaux de France 2 de 20 h et de France 3 de 23 h. Les trois médicaments les plus "fraudés" étaient le Glamoxil, le Lexomil et le Cytotec, l'un des trois pouvant servir d'abortif. Le dernier journal fait aussi une certaine machine arrière : pour lui, si la limite supérieure pourrait être de 20 millions d'euros, il envisage aussi une limite inférieure de 12 millions d'euros].

 

C. Ce sujet a été suivi par un autre sur les réfugiés de Cachan. J'y reviendrai.

 

1. Première observation : en quoi ce sujet doit-il nous amener à dresser l'oreille ? En ceci : c'est qu'il suit, à peine à 24 h d'intervalle, un sujet qui portait, hier, sur un abus de droit aux allocations chômage et autres secours. [Pour ceux qui n'auraient pas lu mon précédent message, il s'agissait d'un chômeur de Roanne, qui non seulement avouait n'avoir travaillé que 4 ans en 25 ans, mais qui, en plus, reconnaissait qu'il profitait avec science de toutes les dispositions légales pour grappiller chaque subvention imaginable, qu'il était propriétaire de son studio (!) et, cerise sur le gâteau, qu'il avait écrit un livre pour se vanter de ses "exploits"].

 

2. J'avais relevé l'affaire en la dénonçant comme une manoeuvre idéologique visant à faire penser à la population que tous les chômeurs étaient des tricheurs (à partir de la généralisation d'un cas exceptionnel), et que cette manoeuvre avait été précédée par la dénonciation d'autres abus commis au détriment de la branche Famille de la Sécurité Sociale, les journalistes ayant déniché - ici et là - le cas de Sénégalais ou de Maliens, censés toucher des allocations somptueuses pour leurs 8 femmes et leurs 50 enfants. Ici, on avait donc la troisième branche, la branche Santé. Ainsi, après les branches Famille et Chômage, on a une fraude à la troisième Branche : la branche Maladie.

 

3. La critique des médias n'a pas seulement à porter sur le fond des sujets, mais aussi sur leur proximité ou leur succession. Après l'annonce de fraudes au détriment de la branche Famille, suit - hier - l'annonce d'une fraude à la branche Chômage, et, aujourd'hui, l'annonce d'une fraude à la branche Santé. L'idée sous-jacente, à partir de ces exemples, n'est pas de dénoncer "un" scandale mais, en suggérant que le cas est général, de "jeter le bébé avec l'eau du bain". Le présupposé idéologique est celui-ci : "Comme la Sécurité Sociale est publique, personne ne s'estime responsable, donc la gestion publique, c'est la gabegie. Seule la gestion privée, où les gens gèrent leurs propres biens, peut être rigoureuse. Eliminons donc la Sécurité Sociale et remplaçons-la par des assurances privées".

 

4. Deuxième observation. J'ai parlé de proximité (celle du sujet d'aujourd'hui avec le sujet d'hier). Mais il est une autre proximité à l'intérieur même du journal. En effet, l'ordre de succession des sujets apporte un autre sens au sujet traité. L'affaire étant moins évidente, j'en resterai au stade des hypothèses.

 

- Le sujet précédent (qui n'avait pas été mentionné initialement) était l'annonce d'un traitement - apparemment efficace - contre l'allergie, inventé aux Etats-Unis. Quel rapport y vois-je avec le sujet sur la fraude ? Celui-ci : l'idée suggérée est que la fraude détourne de l'argent, et qu'elle pourrait, par exemple, empêcher de traiter des gens qui souffrent effectivement d'une affection parfois grave (en l'occurrence l'allergie). Au passage, une autre idée passe : les Etats-Unis sont peut-être le pays dans assurances privées, mais, eux, ils trouvent des traitements qui marchent...

 

- Le sujet qui suivait était l'annonce de la découverte d'une solution pour les sans-papiers de Cachan (qui sont à peu près tous originaires d'Afrique). Or, précédemment, on avait évoqué que la fraude partait, en particulier, vers l'Afrique. La succession des deux sujets peut amener, chez certains esprits, à établir le court-circuit suivant : ces Africains "nous" volent et, maintenant, on cède à tous leurs caprices ! J'ajoute que les Européens de l'Est, les Africains et les habitants de l'Asie du Sud-Est sont, en général, pauvres, et que l'idée suggérée est : les pauvres nous pillent, les pauvres nous dépouillent ! Cette idée rejoint la peur des classes bourgeoises à l'égard des gueux, du Moyen Age à la Grande Peur de 1789 et des classes dangereuses de la Monarchie de Juillet à la peur des Communards de 1871.

 

5. Troisième observation. Il est à noter que, lorsqu'on parle de fraudes, ou de déficits - thématique familière à l'idéologie libérale et, plus généralement, à l'opinion de droite - il est toujours fait mention de chiffres en valeur absolue (tant de millions, tant de milliards), mais jamais en valeur relative. Or, "l'homme étant la mesure de toutes choses", chacun compare ces milliards (ou même simplement ces millions) - avec ses moyens (en général de quelques milliers d'euros) et ne peut s'empêcher d'avoir un sentiment d'énormité : c'est précisément ce sentiment d'énormité qui est recherché.

 

6. A côté de la critique par proximité (étudier les informations d'après leur proximité ou leur succession), on peut faire une critique par absence (étudier les informations par ce qui n'est pas dit, par ce qui n'est pas traité, par les mots qui ne sont pas employés, par les thèmes qui sont tus, par les rapprochements qui sont occultés). Et, ici, on pourrait évoquer plusieurs absences :

 

- Une absence de forme dans les chiffres : souvent, la présentation  néo-libérale des comptes est en valeur absolue et non en valeur relative (rapport ou pourcentage). Que représentent 20 millions par rapport au budget général de la Sécurité Sociale ? Je m'étais laissé dire que le budget de la Sécurité Sociale, de l'ordre de grandeur de celui de l'Etat, se mesurait avec le module (en francs) du millier de milliards de francs. A supposer donc que l'on en soit seulement à un millier de milliards de francs, cela donnerait 150 milliards d'euros. Rapporté à un salaire de 1500 euros, le rapport entre les deux représenterait une somme de... 20 centimes.

 

- Une absence de comparaison avec d'autres sources de déficit. En 2003, le Canard enchaîné énumérait les sommes dues - et non payées - par l'Etat à la Sécurité Sociale : 3,3 milliards de taxes sur les alcools, 7,8 milliards de taxes sur les tabacs, 1,2 milliards de taxe sur les primes d'assurance auto, 1,2 milliards de taxe sur les industries polluantes, 2,3 milliards d'allègement sur les cotisations sociales, 2 milliards de TVA payée par les hôpitaux, à quoi il fallait ajouter de 3 à 4 milliards versés par le régime général aux caisses déficitaires des avocats, notaires, dentistes, exploitants forestiers, etc. Soit entre 20,8 et 21,8 milliards d'euros, c'est-à-dire, au bas mot, 1000 fois le montant de la fraude...

 

- Une absence de comparaison au niveau international. La France consacre  dans les 9 % de son P.I.B. à ses dépenses de santé, les Etats-Unis 14 %. Mais près de 45 millions d'Américains (sur environ 300  millions) ne bénéficient pas de couverture santé et leur espérance de vie est inférieure de 3 ans à celle des Français.

 

- Une absence de comparaison avec les autres acteurs collaborant à l'équilibre de la Sécurité Sociale, par exemple les grands laboratoires pharmaceutiques. On rappellera qu'aux Etats-Unis, par exemple, les médicaments - à l'instar des consultations médicales - sont très chers, beaucoup plus chers qu'au Canada, où le gouvernement encadre les prix. Si bien que certains salariés ou retraités américains affrètent des autocars pour acheter ensemble des médicaments au Canada.

 

Il y aurait d'autres critiques par absence à faire. Le principe est simple - et peut même apparaître comme un truisme - mais la réalisation est moins aisée. Tout comme, d'ailleurs, la critique par proximité : les rapprochements ne sont limités que par l'imagination ou l'intuition du critique. Je précise bien, toutefois, que ces deux procédés n'épuisent pas toute la gamme des manières d'aborder un sujet. On peut aussi, par exemple, l'aborder par les figures du discours.

 

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours


mercredi, 04 octobre 2006

4 octobre 2006

Chers tous,

Aujourd'hui, au journal de 20 h de France 2, présenté par David Pujadas, le sujet portait sur un chômeur qui "profitait du système". Ce sujet a aussi été présenté au journal de France 3 de 23 h, présenté par Marie Drucker. De plus, ce chômeur a écrit un livre, "Moi, Thierry F., chômeur professionnel".

Comme je n'avais pas bien suivi le journal de 20 h, j'ai pris les notes au journal de 23 h. La seule différence tenait aux propos du journaliste présentateur, David Pujadas dans un cas, Marie Drucker dans l'autre, car le document, enregistré par France Télévision, était commun aux deux chaînes. Que peut-on en retenir ?

1. Présentation. La journaliste - et même David Pujadas, selon mes souvenirs - commence par une phrase tirée du livre (ou de l'interview) de l'intéressé : "Je suis un profiteur, pas un fraudeur". Cette phrase, par laquelle la (le) journaliste emprunte les mots de l'intéressé, est jetée, au vocatif, à la face des millions de téléspectateurs. Même, si, après, le présentateur cite ses sources, l'effet est produit. C'est comme s'il disait : "Bandes d'imbéciles, je vous ai bien eus !". Le public est cueilli à froid, insulté, souffleté.

2. Or, l'annonce, l'accroche, le titre d'un article, d'un éditorial, d'un journal (écrit, parlé, télévisé), c'est ce qui constitue l'essentiel, le coeur, presque la quasi totalité du message. Pour pasticher une expression désormais célèbre de Patrick Le Lay, le titre - l'annonce, l'accroche - c'est "95 % de la mémoire de cerveau humain disponible". Qu'y a-t-il dans le "J'accuse !" de Zola ? Il y a... "J'accuse !". Le reste est, comme disent les lettrés, de l'explétif (c'est-à-dire du remplissage). Le ton est donné, comme en musique : l'oreille, après, entend tout selon la première note. L'oreille... mais aussi l'esprit.

3. Le "chômeur profiteur" est présenté anonymement, de dos. On ne voit que sa nuque, ou ses mains ou ses bras. Son nom n'est figuré que par l'initiale de son patronyme. Mais quelle est cette présentation ? C'est celle, non pas de tous les délinquants, mais de ce que j'appellerais les "péri-délinquants" : ceux qui ont été accusés - mais seulement accusés - de quelque chose (pédophilie), ou qui se livrent (ou se sont livrés) à la prostitution - ce qui n'est pas, en soi - et sous certaines conditions - un délit - ou ceux qui ont purgé leur peine (donc à qui on n'a plus rien à reprocher) mais ne veulent pas être reconnus par leur entourage. Cette "péri-délinquance" correspond au sujet (entendu comme personne et non comme thème) : il n'est coupable ni pénalement ni même juridiquement (et c'est bien là le problème), mais il est, assurément, coupable moralement. Il ne fait rien et il s'en vante !

4. La présentation des faits : ce "chômeur profiteur" avoue n'avoir travaillé que quatre ans sur 25 ans. Tout le reste du temps, il a profité de secours, d'aides, d'allocations, de RMI, de CMU, etc. Mais ces indications d'années, cela ne rappelle-t-il rien ? 25 ans, c'est, en général, la durée moyenne d'une peine d'assises ou, à tout le moins, celle d'une peine incompressible. 4 ans, c'est la durée d'une peine correctionnelle. Dans l'esprit du téléspectateur, il s'établit comme une superposition entre les deux ordres d'idées : comme s'il écoutait, par exemple l'information qui suit. "Le criminel a été condamné à 25 ans de prison par la Cour d'assises. Mais, entre les remises de peine, les grâces présidentielles, les vices de procédure, les appels suspensifs, les confusions de peine, les sorties pour bonne conduite, les pétitions en sa faveur, etc., il n'a, en fait, accompli que 4 ans de prison".

5. L'identification entre les deux ordres de fait (chômage et délinquance) est à peu près totale dans l'électorat de droite [et, sans doute, assez superposable, aussi, dans celui de gauche]. Cette identification est que le gouvernement - ou la pensée, ou l'idéologie - de gauche est laxiste envers les chômeurs, comme il est laxiste envers les délinquants et les criminels. Dans les deux cas, les "braves gens" pensent : il a commis de mauvaises actions (dans le cas du chômeur profiteur, non au détriment d'une seule victime, mais - pire ! - au détriment de tous, c'est-à-dire de moi) et il ne paye même pas !

6. Ce chômeur est dit propriétaire de son studio. Certes, un studio, c'est petit mais, pour l'intéressé, cela semble suffisant (apparemment, il n'y a pas trace d'autre présence humaine). La caméra tourne dans le studio : on voit un parquet, des livres et un ordinateur, c'est-à-dire du superflu (entendons du superflu par rapport à des meubles ou des appareils ménagers, et ce superflu est là pour suggérer : s'il a un ordinateur, il doit bien avoir une cuisinière et un frigo !). Et puis, quand même, propriétaire, ce n'est pas rien ! Il n'a plus que les charges à payer. On imagine les sentiments de toutes les familles en location, qui arrivent à la fin du mois sans le sou et écoutent ce reportage...

7. Ici, joue un autre ressort : un bien immobilier se paye sur une longue durée. 10 ans, 15 ans ou 20 ans. Et vu la modicité des revenus de l'intéressé - dans les 600 euros - on suppose qu'il lui a bien fallu tout ce temps pour devenir propriétaire (car les mensualités de remboursement ne devaient pas être grosses). On éveille par là un autre sentiment chez le téléspectateur : "Mais c'est qu'il a calculé son coup de loin, le salaud ! Mais c'est qu'il l'a prémédité !".

8. La couverture du livre est montée comme une provocation. D'abord par son titre : Moi, Thierry F., chômeur professionnel, qu'on imagine décliné de toutes sortes de manières (Moi, Thierry F., proxénète heureux, Moi, Thierry F., tueur à gages cool, etc.) et, pour enfoncer le clou, on voit deux pieds nus sur un repose-pieds (tabouret ?), signe de la sieste, du farniente, de la tranquillité béate de vivre.

9. L'intéressé, interviewé chez lui, se défend d'être un délinquant. Il dit : "Je me glisse dans les failles du système social français. Je ne vole pas, je profite. Tout ce que je touche est légal". En disant cela, il expose ce qui, en général, horripile la majorité des Français (ou de n'importe qui en général) qui n'est pas familier avec le code de procédure pénale : l'annulation - ou, au contraire, l'acceptation - d'une procédure pour vice de forme. Par exemple le chauffard qui est pris à rouler à 250 km/h mais qui échappe à la sanction parce que le gendarme a mis comme date : "jeudi 4 octobre", alors que le 4 octobre était un mercredi, ou bien que le radar n'était pas étalonné, ou bien qu'on s'est trompé en retranscrivant son nom, etc. Bref, le Français moyen qui a le sentiment - justifié - qu'en équité, l'individu est effectivement coupable, mais qu'en droit procédural - et la procédure, c'est la lettre du Code et seulement la lettre, si "absurde" qu'elle paraisse - il n'est pas possible de le prendre en défaut. D'où le sentiment d'une impunité révoltante.

10. Dernier point de présentation de l'intéressé, mais qui est, en fait, le point capital : apparemment, l'intéressé vit seul. Cela lui permet tout un ensemble de stratégies - pour se nourrir, toucher quelques avantages en nature par ci, quelques bons de la mairie par là - qui lui évitent précisément de travailler. En faisant le rapport entre coûts et bénéfices, l'interviewé en a conclu que l'investissement qu'il mettrait à travailler, si cela pouvait lui rapporter au moins le SMIC - c'est-à-dire quelques centaines d'euros de plus, donc un standard de vie plus confortable - ne vaudrait pas la peine qu'il se donnerait pour se lever tôt, se plier à une discipline, rendre des comptes, se fatiguer physiquement et nerveusement, etc. Il s'est habitué à vivre juste assez sobrement - et grappiller, de temps en temps de menus plaisirs - pour se contenter de ses modiques revenus.

11. Le reportage ne serait pas complet sans un contrepoint : celui qui consiste à nier que la situation soit généralisable. Le micro est tendu à un syndicaliste de l'ANPE, qui conteste énergiquement que ce cas puisse être étendu et que, en tout état de cause, on puisse vivre décemment avec des sommes aussi modiques. Mais cet "équilibre" dans la présentation est un faux équilibre. On sent l'exercice obligé du journaliste qui se dit : "Il faut que je donne la parole aux syndicats, sinon ils vont me tomber sur le dos !". Tout est donc fait pour minimiser l'impact de cette "interview équilibre". D'abord, elle a lieu à la fin, alors que l'effet du reportage joue à plein : d'abord le titre, qui produit 95 % de l'impression, puis le reportage en plans divers (rapprochés, moyens, mouvants), qui renforce les 95 % des 5 % restants, alors que le syndicaliste est pris en plan fixe (la caméra ne bouge pas) et en buste. Ce cadrage est destiné, par l'assimilation à un présentateur de télévision qui lit son prompteur, à suggérer l'idée : "Lui, il récite sa leçon". D'autant plus qu'en voix off, on entend : "Cette affaire met l'ANPE dans l'embarras", ce qui anéantit tout l'effet - à supposer qu'il y en ait eu un - de l'interview du syndicaliste. Coup de pied de l'âne.

12. Ce faux contrepoint, ce simulacre d'équilibre ressemble à ces types d'affront où un personnage, après avoir lancé une parole bien blessante à un interlocuteur, module ensuite sa réaction - en feignant de la nier ou de l'atténuer - en fonction des réactions de cet interlocuteur. Par exemple : "Oh, je disais ça comme ça !" [Mais alors, pourquoi le dire ?], ou bien "Ce que j'en disais, c'était pour ton bien !" [Curieusement, les choses faites "pour notre bien" font toujours mal], ou bien "Et alors, si on ne peut plus plaisanter !" [Mais il en est des plaisanteries comme de certaines morsures pour jouer... mais où on plante les dents]. Globalement, cette présentation joue sur le ressort présenté plus haut, qui veut que la première impression soit toujours prégnante : lorsqu'une information fausse est lancée, elle est toujours audible (ou visible - sur deux colonnes, en première page, en gras), mais le démenti est toujours inaudible ou invisible (en petits caractères, en page 8, en bas de colonne). Qui se souvient que les "attaques à l'anthrax" d'Al Qaida, après le 11 septembre 2001 - et qui ont été la psychose de tout l'Occident durant des mois - ne reposaient strictement sur rien ?

13. En dépit - ou même à cause - de ce reportage, personne ne se souviendra de la conclusion : ce cas est exceptionnel et ne saurait représenter la généralité des chômeurs. D'autant plus que - sans avoir l'air d'y toucher - la chaîne instille dans l'idée des téléspectateurs l'idée suivante : "Eh bien, maintenant qu'il a fait un bouquin, tous les fainéants vont se précipiter pour l'acheter et ils vont rouler les gens honnêtes dans les grandes largeurs !". Cela fait penser à ces gouverneurs américains - dont Jeb Bush, propre frère de George Bush - qui, tout à la fois, mettent toutes les facilités pour acheter des armes à feu, et, en même temps, refusent avec la dernière énergie toutes les grâces des condamnés à mort... pour meurtre par arme à feu ! Ici, bien loin de vouloir laisser l'impression d'un cas isolé, la présentation d'un chômeur écrivain est destiné à généraliser l'idée que "tous" les chômeurs sont des profiteurs, et, de surcroît, des profiteurs cyniques.

14. En généralisant, on peut dire que ce reportage s'inscrit dans deux logiques. D'abord la logique de la généralisation d'un cas unique à la majorité, et, dans le cas qui nous occupe, la logique de l'attaque contre le système de prestations sociales français. L'autre généralisation, c'est - on le voit de temps à autre - l'exemple de l'immigré, en général Sénégalais ou Malien (c'est-à-dire noir et polygame, donc, par définition, pauvre et profiteur) qui a réussi à toucher les allocations familiales pour ses 8 femmes et ses 50 enfants, qui ne travaille pas et se vautre toute la journée devant son téléviseur à plasma de 1,30 m de diagonale.

15. Or, cette croyance répond tout à la fois à une représentation populaire (chacun a son histoire du chômeur tricheur, qui, en faisant des petits boulots au noir, va en vacances au Cap d'Agde et offre des leçons de piano à sa fille) et à une représentation "savante" : celle des doctes professeurs d'économie monétaristes, qui expliquent avec componction "que le différentiel entre l'indemnité de chômage et le seuil plancher de la rémunération du travail conduit le chômeur, par la comparaison économique des avantages et des inconvénients, à privilégier la première au détriment de la seconde, ce qui constitue une trappe à pauvreté" [trivialement = il faut sucrer les allocs pour remettre les chômeurs au taf]. La seconde, en donnant une caution prestigieuse à la première, est l'annonce d'une préparation psychologique de l'opinion (comme on parle d'une préparation d'artillerie) destinée à mettre à bas l'édifice social hérité de la Libération. Edifice - il faut s'en souvenir - bâti contre une droite et contre un patronat dont le comportement, durant l'Occupation, n'avait pas été au-dessus de tout reproche...

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud, AMD Tours

lundi, 02 octobre 2006

12 septembre 2006

Chers tous,


La date mentionnée dans l'objet du titre est celle où le pape Benoît XVI a prononcé, dans le grand amphithéâtre de l'université de Ratisbonne, le discours qui, au sein du monde musulman, a suscité l'ébullition que l'on sait. A écouter la radio ou la télévision, à lire les journaux, l'affaire se résumerait à ceci : le pape aurait, du même souffle, affirmé qu'il existerait un lien organique entre raison et foi chrétienne mais dénié que ce même lien existerait avec la foi musulmane (d'où les dérives que se permettraient les fidèles de cette dernière - et leur indignation subséquente envers le pape).

Cette présentation est, certes, condensée, mais je souhaite surtout dire ceci : les médias semblent s'être focalisés sur l'opinion du pape à l'égard de l'Islam (et les desseins que les esprits les plus polémiques lui prêtent envers cette religion : retour à l'esprit de croisade, aide idéologique déguisée à George Bush, etc.) plus que sur le discours lui-même. Ce discours, auquel chacun peut accéder - en français, en allemand et en italien - notamment grâce à un lien signalé par Alain Gresh sur son blog, comporte bien d'autres aspects que des attaques contre l'Islam. C'est sur certains de ces aspects que j'aimerais revenir.

I. Premier aspect.

Le point de départ de la démonstration de Benoît XVI est l'échange qu'eut l'empereur byzantin Manuel II Paléologue, en 1391, avec un érudit persan. Le pape étant, dans toutes les acceptions du terme, un grand clerc, aurait pu, dans sa vaste culture, puiser nombre d'autres références. Certes, l'empereur Manuel II était lui-même fort savant mais il ne fut pas le seul - le seul empereur comme le seul lettré - à posséder ces qualités au cours de plus d'un millénaire d'histoire byzantine. Néanmoins, et sans entrer sur le fond des échanges entre le basileus et son correspondant persan, je postule ceci : le choix d'un Byzantin, et, particulièrement, le choix d'un Byzantin de cette époque, n'est pas anodin.

L'échange, dit le pape, eut lieu en 1391. Comment cette date se situe-t-elle dans l'histoire de l'empire byzantin ? Si l'on sait exactement la date de la chute de ce dernier (le 29 mai 1453), sa date de naissance est plus difficile à établir. Un moment clairement identifié est celui du partage de l'empire, en 395, entre Arcadius et Honorius, les deux fils de Théodose. A partir de là, les destins de l'empire d'Orient (Arcadius) et ceux de l'empire d'Occident (Honorius) divergent définitivement. Si l'empire d'Orient vécut encore plus d'un millénaire, l'empire d'Occident, lui, succomba - officiellement - en 476. On peut aussi faire remonter cette naissance à la première organisation gouvernementale (et administrative) séparant l'empire romain unifié en deux parties, à savoir la Tétrarchie de Dioclétien, en 285.

Jusque là, il était certes entendu que l'empire romain, pour unique qu'il fût, admettait néanmoins le grec comme langue dominante dans sa partie orientale et le latin dans sa partie occidentale. C'est dans ces langues qu'étaient, dans chaque partie, administrées les provinces, mais à partir d'une direction unique, émanant de Rome. La réforme de Dioclétien prit en compte, après l'ébranlement du IIIe siècle, la nécessité de défendre l'empire à partir de centres plus proches des lieux de crise (invasions ou rébellions). Les structures administratives mises en place ne disparurent plus jamais. Au demeurant, cette date de 285 est celle que mentionne André Guillou dans sa chronologie (La civilisation byzantine, Arthaud, 1974, page 448), ainsi que Georges Ostrogorsky (Histoire de l'Etat byzantin, Payot, 1969, pages 59 à 62). Nous l'admettrons donc comme convenable. Pourquoi ces considérations chronologiques ? Pour situer, dans le temps, Manuel II Paléologue. A la date de 1391, l'empire n'a plus que 62 ans à vivre : rapporté à un jour solaire, c'est comme si on abordait la journée à 22 h 45. [Pour mémoire, Manuel II mourut en 1425 : l'empire ne lui survécut que 29 ans !].

A quoi ressemblait l'empire byzantin à cette époque ? Au temps de sa plus grande extension - sous Justinien, vers 560 - il englobait presque tout le pourtour de la Méditerranée : l'Espagne du Sud, l'Afrique du Nord du milieu de la côte algérienne à l'Egypte, le Sinaï, la Palestine, la Syrie, les péninsules anatolienne, balkanique et italienne, ainsi que toutes les îles de la Méditerranée. Au XVe siècle - au plus tard à la mort de Manuel II - cet empire ne comprenait plus que Constantinople et quelques faubourgs, ainsi que de rares îles au nord de l'Egée, telles que Thasos, Samothrace et Lemnos. Et le reste ? Eh bien, le reste avait été soit conquis par les Ottomans (péninsule anatolienne et Balkans) soit (Grèce propre et les îles de l'Egée) avait été divisé entre des dynastes grecs indépendants ou des républiques maritimes italiennes (Gênes, Venise). "L'empire" byzantin de cette époque ressemblait à une France réduite à Paris, au départements de la petite couronne, ainsi qu'à quelques localités de province, telles que Rambouillet ou Chambord (Voir la carte "Europa um 1450" du Grosser Historischer Weltatlas, IIe partie, Moyen Age, p.121).

Que faisait Manuel II Paléologue en 1391 à Ankara ? Le pape dit : "Il y prenait ses quartiers d'hiver". L'expression "quartiers d'hiver" qui remonte, plus précisément, à la seconde moitié du XVIIe siècle (1668 ou 1688, dit le Dictionnaire historique Robert) - mais désigne cependant une réalité plus ancienne - évoque une période au cours de laquelle les armées, privées de ravitaillement par la mauvaise saison, étaient cantonnées à l'abri - souvent parmi la population - avant de reprendre les opérations au printemps. On pourrait donc penser que Manuel II était en campagne (contre qui ?) et que, pour passer le temps, il s'adonnait à d'érudites occupations... Que nenni !

A l'époque, en effet, non seulement l'empire byzantin était réduit à presque rien (cf. ci-dessus) mais, de surcroît - comme souvent dans les Etats en crise - il était déchiré entre les factions au sein des groupes dirigeants, en l'occurrence au sein de la dynastie régnante. Manuel (qui n'était pas encore le deuxième du nom) avait dû, de concert avec son père Jean V, lutter contre son frère Andronic IV et le fils de ce dernier, Jean VII. Et ce ne fut qu'avec l'assentiment du sultan Bajazet Ier qu'il put, en 1390, reconquérir son micro-Etat sur son neveu. Pendant que son père Jean V achevait son règne dans la ville, Manuel "résidait à la cour du sultan et avalait toutes les humiliations avec la déférence d'un vassal" (Georges Ostrogorsky, op. cit., p. 570). Les derniers Paléologues n'étaient donc que les jouets du sultan. Celui-ci était le maître de facto de l'empire byzantin avant de le devenir de jure. Mutatis mutandis, les empereurs byzantins de la basse époque avaient donc avec les Ottomans les rapports qu'avaient eu, un millénaire auparavant, leurs prédécesseurs d'Occident vis-à-vis des chefs "barbares" qui, de fait, formaient les effectifs - et les cadres - de la dernière armée romaine.

Il est difficile de penser que la perception de l'Islam par Manuel II ait pu ne pas être influencée par la situation, qui voyait alors un empire ottoman en pleine expansion au détriment des Etats chrétiens, notamment dans les Balkans (la bataille du Kosovo, qui consacra l'effondrement des Etats slaves des Balkans, eut lieu le 15 juin 1389, la bataille de Nicopolis, qui écrasa une expédition de chevaliers chrétiens - majoritairement hongrois et français - se déroula 7 ans plus tard, le 25 septembre 1396). Dans la mesure où les Turcs professaient l'Islam, il est donc compréhensible que Manuel II, qui assistait aux triomphes militaires de cet empire, ait pu identifier Islam et violence.

Cette identification, toutefois, est rien moins que naturelle. Elle ne l'est pas plus que celle qu'aurait établie un empereur du Bas Empire d'Occident entre arianisme et violence, nombre de chefs barbares ayant alors opté pour cette hérésie du christianisme. Par ailleurs, les ardeurs belliqueuses des Turcs s'exerçaient aussi contre d'autres peuples professant également l'Islam, tels que Perses ou Arabes (et lorsque les Turcs affrontaient la Perse, pays de l'interlocuteur de Manuel II, ils ne l'affrontaient pas en tant que musulmans, mais en tant que Turcs. Pas plus que, aux XVIe et XVIIe siècle, les puissances occidentales ne s'affrontèrent au nom d'impératifs religieux, protestants et catholiques ayant alors des alliances croisées). Et il ne faut pas oublier que l'empire ottoman domina le monde arabe - tout aussi musulman que lui - jusqu'à l'issue de la Première Guerre mondiale, et qu'il ne fut libéré qu'avec l'aide des Etats "chrétiens" qu'étaient le Royaume-Uni et la France (qui ne firent d'ailleurs que substituer leur domination à la domination ottomane).

L'omission de cette réalité - et de ces rapports de force - est une curiosité du discours du pape. Il en est cependant une autre, autrement importante. Pourquoi le pape a-t-il choisi, précisément, un représentant de l'empire byzantin ? Ce choix est paradoxal, car s'il est une institution qui contribua au déclin de cet empire - voire précipita sa chute - ce fut bien la papauté. Le résultat le plus clair des deux siècles de croisades (en dates rondes, de 1095, date de l'appel d'Urbain II au concile de Clermont, à 1291, prise de Saint-Jean d'Acre), fut de fragiliser l'empire byzantin. La seule dévastation de Constantinople, avant le siège turc de 1453, fut le fait des chevaliers chrétiens, en 1204 ! Et même si le pape Innocent III finit par condamner cette conquête, il ne l'en approuva pas moins initialement (dans l'espoir d'une union des Eglises). Ainsi, même si on ne peut adresser à la papauté le reproche d'avoir expressément "voulu" la ruine de l'Etat byzantin, dépassée qu'elle fut par la puissance des Etats d'origine des croisés (notamment le royaume de France) et les desseins mercantiles des républiques maritimes italiennes (Gênes et Venise), il n'en reste pas moins que, nolens volens, les prédécesseurs de Benoît XVI hâtèrent la fin de cet Etat.

Cette opposition de fait - plus ou moins consentie, plus ou moins réticente - à l'affaiblissement de l'empire byzantin n'était que le reflet d'une autre opposition plus profonde, celle qui opposait la chrétienté latine à la chrétienté grecque (en gros le catholicisme à l'orthodoxie). A bien des égards, cette opposition, jalonnée par le schisme de Photios (869-870), puis entérinée en 1054, se montra plus forte que l'opposition respectives des deux parties à l'empire ottoman puisque, même au plus fort du péril turc, alors qu'il ne restait à l'empire byzantin que quelques décennies à vivre, aucune des deux parties ne croyait véritablement à l'union. Toujours selon Georges Ostrogorsky (op. cit., p. 583), "l'empereur Manuel, instruit par l'expérience, avait [...] montré un froid scepticisme pour l'idée de l'u­nion. Sur son lit de mort, rapporte Phrantzès, il mit expressé­ment son fils en garde contre des espoirs d'union ; à son avis, une union entre Grecs et Latins était chose impossible, et les tentatives d'union ne pouvaient qu'envenimer le schisme". Et même en décembre 1452, moins de six mois avant la chute de la ville, la proclamation de l'union à Sainte-Sophie par le cardinal Isidore - légat du pape et ancien métropolite de Moscou - déclencha la colère du peuple, au point de faire dire à un des hauts fonctionnaires de l'empereur : "Plutôt voir le turban turc au milieu de la capitale que la mitre latine". (Ostrogosky, ibid., p. 590).

Cette opposition entre catholicisme et orthodoxie ne s'apaisa d'ailleurs plus jamais : elle se manifesta, notamment, par la dispute sur la possession des Lieux saints entre orthodoxes et catholiques (et fut un des prétextes de la guerre de Crimée, qui vit la France catholique, l'Angleterre protestante et la Turquie musulmane affronter la Russie orthodoxe). Et elle perdura jusqu'à nos jours puisque même le prédécesseur de Benoît XVI ne fut jamais reçu par le métropolite de Moscou (sa condition de Polonais ayant peut-être même aggravé sa position de pape...). On peut donc se demander si la référence de Benoît XVI à Manuel II ne constitue pas, aussi, un discret appel du pied au monde orthodoxe en vue d'une (éventuelle ?) réconciliation.

II. Deuxième aspect.

Il y aurait aussi sans doute à dire sur la convergence que le pape établit entre pensée monothéiste et pensée grecque, à commencer par sa conception harmonieuse de la Septante. Le pape passe un peu vite, ce me semble, sur les différences entre judaïsme de la Palestine et judaïsme de la Diaspora. Autant le premier pouvait être raide, rude, intransigeant (on le vit bien, de l'insurrection des Macchabées à celle de 133), autant le second - qui vivait parmi les païens - devait se montrer souple et accommodant (il fallait bien vivre...). Dans leur ouvrage "Le judaïsme et le christianisme antique" (P.U.F., Nouvelle Clio, 1968, pages 71 et sqq.) Marcel Simon et André Benoît signalent que les juifs de la Diaspora, "généralement ignorants de l'hébreu et de l'araméen, adoptaient tout naturellement le parler de leur milieu" [en l'occurrence, dans l'Egypte lagide, où eut lieu la conception de la Septante, le grec]. On peut donc imaginer que les juifs d'Alexandrie apprenaient l'hébreu ou l'araméen comme les clercs catholiques apprennent le latin ou comme les Turcs ou les Indonésiens apprennent l'arabe : comme une langue liturgique permettant la lecture du Livre saint, c'est-à-dire comme une langue étrangère, donc une langue seconde.

Or, il est constant que les "bonnes" traductions procèdent toujours de l'aval vers l'amont. C'est-à-dire qu'elles sont effectuées par le locuteur de la langue destinataire vers le document de la langue originelle. Ce n'est qu'ainsi que la traduction peut apparaître, aux yeux du lecteur, comme un écrit de sa propre langue (et non comme un sabir, à l'instar des notices d'utilisation des fours à micro-ondes, qui passent directement du coréen au français via un dictionnaire de poche). En l'état, si l'on suit Simon et Benoît, on peut postuler que les traducteurs de la Septante, tout juifs qu'ils étaient, ne s'en exprimaient pas moins en grec, c'est-à-dire pensaient en grec. Leur oeuvre, destinée aux Gentils (= non-juifs), présentait à ceux-ci un monde étranger, certes... mais pas étrange ! Au demeurant - ce qu'omet (involontairement ?) le pape - si l'Eglise adopta la Septante, le judaïsme, de plus en plus concurrencé par le christianisme, se replia sur lui-même et, en matière de Bible, en vint à "la version d'Aquila, d'un littéralisme servile, véritable décalque de l'hébreu, [qui] remplaça la Septante, à partir du IIe siècle, dans la Diaspora" (Simon et Benoît, ibid., p. 78). La "bouée" grecque ne servit, en fin de compte, qu'à la seule Eglise...

Ces remarques valent aussi pour le christianisme, et, notamment, pour la relation de Jésus à Paul. La Tradition, la liturgie de la messe - notamment la place qu'y tiennent les Epîtres - ont imposé l'idée qu'il y avait un lien organique de l'un à l'autre. Ce lien est peut-être évident pour un catholique - ou un protestant, mais, comme la référence à Manuel Paléologue, il est rien moins qu'évident.

Il existe, en effet, une forte différence entre l'enseignement du juif galiléen Jésus de Nazareth et celui du juif hellénisé Paul de Tarse. Certes, les choses ne se présentent pas avec une clarté géométrique mais, sans Paul, l'enseignement du Nazaréen n'aurait sans doute été compté que comme une branche du judaïsme - à l'instar de celui du Baptiste ou du Maître de Justice des Esséniens. A l'inverse, peut-être Paul ne cherchait-il pas systématiquement des disciples en dehors du judaïsme. Peut-être sont-ce seulement les circonstances qui, au bout du compte, en firent "l'Apôtre des Gentils", donc, l'une des extrémités de la longue chaîne qu'à l'autre bout tient Benoît XVI. Du point de vue juif, l'enseignement du Nazaréen fut donc une opération superbement ratée ! Mais, historiquement - et grâce à Paul - ce fut un "ratage" fécond, du même ordre que nombre de "découvertes" humaines, qui partent vers un objet et en découvrent un autre : comme, par exemple, à la fin du XVe siècle, la recherche d'un passage vers l'Asie vers l'Ouest...

Par ailleurs, dans son cinquième paragraphe, Benoît XV dit : "Je pense qu'ici se manifeste la profonde concordance entre ce qui est grec dans le meilleur sens du terme et ce qu'est la foi en Dieu sur le fondement de la Bible" et, à l'appui de cette proposition, il cite la modification, par l'évangéliste Jean, du premier verset de la Genèse au début de son Evangile : "Au commencement, était le Logos". Certes, le Quatrième Evangile est, à bien des égards, un écrit original et inspiré, certes, il peut soutenir la comparaison avec les Synoptiques (= Evangiles de Matthieu, Marc et Luc), mais, contrairement auxdits Evangiles, il est le seul, dans le récit de la dernière cène... à omettre l'institution de l'Eucharistie ! Or, s'il est un rite fondamental, celui autour duquel s'ordonne la liturgie de la messe, c'est bien celui-là ! Donc, pour reprendre les termes de Benoît XVI, la concordance entre ce qui est grec et ce qui est foi (au sens de la Bible) n'est-elle peut-être pas aussi "profonde" que cela...

III. Troisième aspect.

Il convient de dire quelques mots sur la formation et la carrière du pape actuel et sur les caractères que présentent celles-ci par rapport à ses prédécesseurs immédiats. On peut opérer un rapide survol depuis l'entrée en fonctions de Pie XII, la période considérée, longue de près de 70 ans (le cardinal Pacelli ayant accédé au pontificat en 1939), ayant été très féconde en bouleversements politiques (Seconde Guerre mondiale, décolonisation, chute du communisme, déclin de l'Europe, etc.), scientifiques et techniques (naissance et expansion du nucléaire, de l'informatique, de l'astronautique), "sociétaux" (promotion et émancipation des femmes, changement des moeurs sexuelles, déchristianisation), et, bien entendu - ceci n'étant pas sans liens avec cela - déroulement du concile Vatican II, le dernier concile oecuménique.

Pie XII, entré en fonction en 1939, eut une formation juridique (spécialiste du droit canon) et, à partir de la Première Guerre mondiale, une carrière diplomatique. Jean XXIII eut une formation plutôt historique (monographies sur l'histoire diocésaine et saint Charles Borromée), et, à partir de 1925, une carrière diplomatique (visiteur apostolique en Bulgarie, nonce en France, observateur à l'UNESCO), puis pastorale (patriarche de Venise). Paul VI, eut une carrière administrative (à la Curie), et, à partir de 1954, pastorale (archevêque de Milan). Nous passerons sur Jean-Paul Ier, la brièveté de son pontificat n'autorisant pas de longs développements, pour en arriver à Jean-Paul II. Celui-ci, en dehors de son expérience pastorale (comme archevêque de Cracovie), depuis 1953, eut un état d'esprit surtout philosophique (thèse sur Max Scheler). [Ces données sont tirées du Dictionnaire des papes, Brepols, 1994].

Le pape actuel, né en 1927, est l'auteur de deux thèses, l'une sur saint Augustin, l'autre sur saint Bonaventure. Il fut professeur de dogmatique et de théologie fondamentale à Freising, en 1959, puis à Bonn (de 1963 à 1966), à Tübingen (de 1966 à 1969), et, enfin, à Ratisbonne (de 1969 à 1977). Il fut aussi consulteur théologique, durant le concile Vatican II, auprès du cardinal Frings, archevêque de Cologne. En 1977, il fut nommé archevêque de Munich et Freising. Puis, à partir de 1981 - trois ans après l'accession au pontificat de Jean-Paul II - il fut nommé Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (ci-devant Saint-Office). Il resta à ce poste jusqu'au décès de son prédécesseur, c'est-à-dire presque un quart de siècle !

Résumons-nous : durant 18 ans (de 1959 à 1977), Joseph Ratzinger enseigna la théologie dans diverses universités catholiques allemandes. Puis, après 4 ans d'activité pastorale (archevêché de Munich), il prit en charge, durant 24 ans, la garde de l'orthodoxie de l'Eglise catholique, ce qui l'amena à connaître une foule d'écrits rédigés par les clercs et à les confronter à ses propres connaissances et à ses propres convictions. Il y acquit d'ailleurs la réputation d'un censeur à la fois précis, érudit, sévère, exigeant... et très conservateur ! Ses éminentes qualités intellectuelles, ses travaux, sa formation, son milieu d'origine (la Bavière, province aussi catholique que conservatrice) sa forte personnalité, ne pouvaient que le disposer à se sentir le "gardien du temple" (sans acception péjorative), celui qui, à l'intérieur, maintient la pureté et l'orthodoxie de la foi (par exemple contre la théologie de la libération), et qui, à l'extérieur, défend la primauté de l'Eglise catholique contre les autres religions (déclaration Dominus Iesus du 6 août 2000, dans laquelle le cardinal Ratzinger "[tenait] à préciser que les Eglises nées de la Réforme du XVIe siècle [n'étaient] pas des Eglises au sens propre du mot", ce qui suscita (parmi bien d'autres) l'indignation de la Fédération protestante de France.

Gageons donc que, parmi une foule d'autres raisons, cette éminente science du dogme ne contribua pas peu à l'élection du cardinal Ratzinger au pontificat. Benoît XVI peut donc, par ses fonctions passées, se sentir pleinement inséré dans une lignée millénaire de prédécesseurs prestigieux, des premiers Pères de l'Eglise grecque (Grégoire de Nysse, Grégoire de Nazianze, Jean Chrysostome...) ou latine (Jérôme, Ambroise, Augustin...) aux plus récents maîtres (Karl Rahner, Henri de Lubac, Yves Congar, Marie-Dominique Chenu, Hans Urs von Balthasar, dont certains furent ses collègues ou ses égaux).

Mais, surtout, ce pape peut se voir dans la pleine continuité de ceux qui, doctrinalement, firent de l'Eglise ce qu'elle est encore aujourd'hui, à savoir les théologiens médiévaux, ceux qui opérèrent la synthèse entre Révélation et philosophie grecque (platonicienne et aristotélicienne) : les Bonaventure, Albert le Grand, et, bien entendu, Thomas d'Aquin. L'enseignement de ce dernier fut l'enseignement officiel de l'Eglise et fut même réactualisé, sous Léon XIII, sous les espèces du néo-thomisme. Sans nous prononcer sur le fond, reconnaissons qu'il s'agit là d'une entreprise grandiose, visant à harmoniser raison et foi, et qui manifeste un remarquable esprit de suite à travers les siècles. Si l'on osait une métaphore, on pourrait dire que la théologie catholique - par nature jamais achevée - est comme une gigantesque Sagrada Familia que l'Eglise se bâtit à elle-même.

Néanmoins, cette belle architecture allait être mise à mal peu d'années après l'acmé de ses réalisations (Thomas d'Aquin meurt en 1274) et Benoît XVI cite à bon droit Duns Scot (né en 1266), qui, au sein même de l'Eglise (il était franciscain), professait, contre les thomistes, le primat de la volonté sur l'entendement (c'est sans doute ce à quoi fait allusion le pape dans son passage "En opposition avec ce que l'on a appelé l'intellectualisme augustinien et thomiste débuta avec Duns Scot une situation volontariste qui, en fin de compte, dans ses développements successifs, conduisit à l'affirmation que nous ne connaîtrions de Dieu que la voluntas ordinata"). Or, ce "volontarisme" - pour reprendre le mot du pape - prit une forme encore plus radicale chez Thomas Bradwardine (oxfordien né avant 1290), qui affirmait que "...la volonté divine est la cause efficiente de toutes choses [...] et [que] l'acte le plus libre que l'homme puisse faire, c'est Dieu qui le nécessite". Ce courant de pensée n'allait que se durcir et se radicaliser au cours des ans puisque, quelques années plus tard, en 1347, le cistercien Jean de Mirecourt affirmait que "Dieu veut que quelqu'un pèche et qu'il soit pécheur, qu'il veut, en voulant son bien, qu'il soit pécheur, qu'il est cause du péché comme péché, du mal de coulpe comme mal de coulpe, auteur du péché comme péché" (Emile Bréhier, Histoire de la philosophie, P.U.F., 1967, Tome I.3, p. 636). [Précisons, "par honnêteté" - pour nous exprimer comme le pape - que ce Jean de Mirecourt vit ses thèses condamnées].

Ne sommes-nous pas là tout proches de ce que Benoît XVI dit reprocher à Ibn Hazn, à savoir que "... Dieu ne serait pas même lié par sa propre parole et [...] rien ne l'obligerait à nous révéler la vérité. [Et que si] cela était sa volonté, l'homme devrait même pratiquer l'idolâtrie" ? Est-il besoin de chercher dans l'Islam une telle "abomination" alors qu'on la trouve pour ainsi dire à domicile ?

Mais, au fond, cet assujettissement de l'homme à la volonté de Dieu, n'est-ce pas, en d'autres termes, le serf arbitre, ce serf arbitre, qui, de Duns Scot à Thomas Bradwardine, de Thomas Bradwardine à Jean de Mirecourt, de Jean de Mirecourt à Jean de Wyclif et de celui-ci à Luther, fut au fond de la démarche protestante, et, au sein même du catholicisme, de la démarche janséniste ? La toute-puissance de Dieu, sa volonté "arbitraire", ne sont pas à débusquer dans le seul Islam, elles se rencontrent également au sein du christianisme, non seulement du protestantisme, mais aussi du catholicisme. A six ans d'intervalle, de la déclaration Dominus Iesus au discours de Ratisbonne, la position du pape n'a pas varié... à l'égard des protestants.

Les propos du pape vis-à-vis de l'Islam constituent-ils le fond du discours de Ratisbonne ? Qu'il nous soit permis d'esquisser une autre hypothèse. Ce qui tourmente le pape, ce qui le contrarie dans sa double situation de croyant et d'intellectuel, n'est-ce pas plutôt la démarche qui dissocie foi et métaphysique, qui rompt le lien entre les deux, qui fait que la foi ne se peut pas plus déduire de la métaphysique que la métaphysique de la foi ? Cette démarche, qui part de très loin - de Duns Scot - est, par excellence, soutenue, développée par le protestantisme, de Luther jusqu'au piétiste Kant (comme le rappelle le pape) dans une autre partie de son discours. S'il est possible de faire de la métaphysique en étant protestant - ou s'il est possible de vivre une foi - et une foi chrétienne de surcroît - sans toucher à la métaphysique, n'est-ce pas alors l'univers entier de Joseph Ratzinger qui est remis en cause ? L'adversaire visé n'est peut-être pas celui qu'on imagine...

Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, précisions et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud

dimanche, 27 août 2006

27 aout 2006

Chers tous,

 

Pour reprendre le cours de nos activités normales, remobiliser nos adhérents, repartir de plus belle, je propose d'entreprendre une action à laquelle j'attache beaucoup de prix : commémorer la fin tragique des deux inspecteurs du travail assassinés, il y a deux ans, jour pour jour, à Saussignac, en Dordogne. Il s'agit aussi, bien entendu, de parler de l'inspection du travail et du Code du Travail. Je plaide pour cette action avec les arguments que voici :

 

1. Le programme du Medef, d'Ernest-Antoine Seillière à Laurence Parisot et des doctrinaires universitaires néo-libéraux (Pascal Salin, Bertrand Lemennicier, Jacques Garello et consorts) pourrait se résumer en un seul et unique article : supprimer le Code du Travail. Une fois le Code du Travail supprimé, on en serait au renard libre dans le poulailler libre (ou, pour parler comme Joseph, dans la jungle). Très crûment, la suppression du Code du Travail, cela, en français, porte un nom : l'esclavage.

 

2. Le Code du Travail, c'est, nécessairement, l'inspection du Travail. Tout comme le Code de la route ou le Code pénal, c'est la gendarmerie et la police, car il n'est pas de Code sans force pour le faire respecter. Si on s'attaque aux inspecteurs du Travail, on s'attaque donc, nécessairement, au Code du travail.

 

3. A cet égard, il faut bien replacer les responsabilités :

 

- Henri IV n'a pas été assassiné par François Ravaillac mais par tous les Ligueurs, les ultra-catholiques qui lui avaient mis dans la tête qu'un roi hérétique, qui promulguait l'édit de Nantes, c'était la perdition de la France,

- Jean Jaurès n'a pas été assassiné par Raoul Villain mais par Léon Daudet, Paul Déroulède, Maurice Barrès, Edouard Drumont, Charles Maurras et par tous les plumitifs qui, durant l'Affaire Dreyfus, ont déversé leur haine à plein bord dans les journaux nationalistes.

- Le Marocain jeté dans la Seine en queue de cortège du Front National n'a pas été tué par les skinheads bas de plafond qui ont perpétré le forfait, mais par tous les gens bien cravatés, bien policés, les cadres du F.N., des universitaires même, comme Gollnisch ou Martinez, qui distillent leur fiel chez des esprits faibles.

- Eh bien, Daniel Buffière et Sylvie Trémouille n'ont pas été tués par ce patron qui leur a tiré dessus mais par tous ceux qui, comme Laurence Parisot (qui ne tuerait peut-être même pas un poulet de sa main), se permettent des phrases comme : "La liberté de penser s'arrête là où commence le Code du Travail".

 

4. En conséquence, en manifestant en faveur des malheureux assassinés (et de quelle façon : leurs foie, leurs poumons ont été broyés par des tirs de chevrotines !), on manifeste contre les véritables auteurs, c'est-à-dire les instigateurs intellectuels et moraux de ce forfait, les doucereux universitaires, les journalistes (même pas vendus, bêtes, tout simplement), qui font des ménages à 18.000 euros la demi-journée mais trouvent que le SMIC est un salaire de nabab.

 

5. La défense du Code du Travail entre tout à fait dans la philosophie, les objectifs, les moyens, les buts d'Attac. Tous les combats auxquels Attac a participé se ramènent tous, en fin de compte, au Code du Travail. La défense des retraites en 2003 ? C'est le Code du Travail, car la cotisation retraite est un salaire différé et que le salaire, c'est codifié par le Code du Travail (et le même raisonnement vaut pour la Sécurité sociale). La diminution du temps de travail ? Code du Travail ! Le combat contre le CPE et le CNE ? Code du Travail ! Les conditions concrètes du travail (CHSCT) ? Code du Travail ! L'apprentissage à 14 ans ? Code du Travail ! Les conditions de vie des salariés chinois ? Code du Travail ! (Code du Travail chinois, mais Code du Travail quand même), etc.

 

6. Une mobilisation autour de cet événement nous permettra de nouer des liens avec nombre de partenaires intéressés à l'affaire :

- Les inspecteurs du travail eux-mêmes,

- Les syndicalistes (car quel est le sens du travail d'un syndicaliste, sinon défendre, élargir et étendre le Code du Travail ?).

- Les partis politiques de gauche : quel est le sens du combat d'un parti de gauche s'il ne tourne pas, au premier chef, autour de la défense des conditions de travail ?

 

Toutes choses égales par ailleurs, une telle cause nous mobiliserait avec les autres forces progressistes comme nous ont mobilisés la lutte contre le TCE (en 2005) et la lutte contre le CPE (en 2006). Par ailleurs, aucun responsable de la droite n'ayant élevé la voix (pour des gendarmes tués, on aurait eu droit aux trémolos de Chirac, Villepin et Sarkozy, qui ont eu là un silence scandaleux, car les inspecteurs du travail, ce sont aussi des gendarmes, les gendarmes du travail), il serait hautement moral qu'on honore la mémoire de ces malheureux, une personne n'étant jamais "vraiment" morte tant qu'on pense à elle.

 

Je vous saurais gré de vos remarques, suggestions et critiques

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours


samedi, 12 août 2006

12 aout 2006

Chers tous,

 

Depuis 48 h, sur France Inter, une nouvelle a pris le pas sur toutes les autres : le complot déjoué au Royaume-Uni par Scotland Yard (la police) et le MI5 (le contre-espionnage), complot qui, nous dit-on, visait un grand nombre d'avions à destination des Etats-Unis. Le mode de destruction présumé était un explosif sous forme liquide introduit en cabine dans des contenants d'usage courant. On peut, au stade actuel, formuler plusieurs remarques.

 

1. Sur la forme, tout d'abord : cette nouvelle, qui a éclipsé toutes les autres, y compris (et ce n'est pas fortuit, on y reviendra) la guerre au Liban, est un non-événement ! On a discuté, disserté, glosé de quelque chose d'inouï... qui n'est pas advenu !Mais combien d'événements inouïs - et non advenus - n'avons-nous pas vécus depuis le commencement du monde ? J'en choisis pour mémoire quelques-uns, en me bornant aux deux derniers siècles :

 

[- La mort de Bonaparte, Premier consul, dans l'attentat de la rue Sainte-Nicaise, le 24 décembre 1800. Du coup, plus de couronnement par Pie VII ! Plus de soleil d'Austerlitz ! Plus de passage de la Bérézina ! Plus de Waterloo ! Plus de mot de Cambronne ! Plus de Premier Empire ! Plus d'arc de triomphe de l'Etoile ! Plus de Napoléon III non plus, donc plus de guerre de 1870, plus d'unité allemande ! Bismarck, retiré à Varzin en 1865 (un an avant un Sadowa qui n'aura donc jamais lieu), meurt d'apoplexie en plantant ses choux.

 

- L'échec de l'attentat de Sarajevo, le 28 juin 1914. Pour se donner du coeur à l'ouvrage, les conjurés vont à la taverne se jeter de grandes rasades de slivovitsa (eau-de-vie de prune). Complètement saoul, Gavrilo Prinzip arrive en retard et hors l'haleine sur les lieux de l'attentat et ne parvient qu'à crever les pneus de la voiture de l'archiduc. François-Ferdinand s'en tire avec un shako cabossé et  succède deux ans plus tard à François-Joseph sous le nom de François-Ferdinand Ier. Il règne jusqu'en 1933. Lorsqu'il sort à pied de la Hofburg, du côté de Kohlmarkt, il glisse une pièce de deux couronnes au rapin Adolf Hitler, qui se confond en remerciements.

 

- La réussite de l'attentat du Petit-Clamart. Le général est inhumé, aux Invalides, à la place laissée vacante par un Napoléon inexistant (cf. plus haut). Michel Debré est élu président de la République. Pas pour longtemps : Mitterrand l'emporte haut la main en 1965. Du coup, plus de Mai-68, plus de libération des moeurs, pas de pilule avant 1990. Giscard d'Estaing, éliminé de la case Elysée, est réexpédié à la case Auvergne, où il se rabat sur Clermont-Ferrand. Il y mène une politique de grands travaux, faisant notamment creuser un métro entre la mairie et sa résidence de Chanonat, ce qui endette la ville pour deux siècles et demi.

 

- La victoire de l'équipe de France au Mondial de football de 2006. Les Italiens ont été aussi démoralisés par le coup de tête de Zidane sur Materazzi que les Français l'ont été, en 1982, par l'agression de Schumacher sur Battiston. La "Squadra Azzura" rate tous ses tirs. La France l'emporte par 6 à 1. Quatre millions de personnes déferlent sur les Champs-Elysées. Chirac, requinqué, décide de se représenter en 2007 et a de bonnes chances de l'emporter. Pour passer le temps, le couple Hollande-Royal, résigné à patienter jusqu'en 2012, met deux jumeaux en chantier. Lionel Jospin échafaude des plans pour 2017.]

 

Si je me suis permis cette fantaisie, ce n'est pas seulement parce que je suis en vacances, mais aussi pour souligner l'inanité de toute spéculation sur un non-événement. A chaque instant, la réalité laisse de côté une infinité de possibles (ou de probables, ou d'improbables... ou même d'impossibles !). En outre, quel est le lien de causalité entre l'enquête (?) des services spéciaux anglais et l'échec du complot ? Ce travail trop parfait des policiers anglais rappelle l'histoire du voyageur qui, dans le train, jette à intervalles réguliers une certaine poudre par la fenêtre du wagon. Intrigué, un de ses compagnons de voyage lui demande la raison du manège. "C'est pour éloigner les rhinocéros blancs de la voie ferrée". "Mais", rétorque le questionneur, "je ne vois pas de rhinocéros blancs !". "Evidemment", reprend le premier, "ma poudre les a mis en fuite".

 

2. Les présentateurs se sont bien aperçus que le dossier était mince. Aussi celui-ci a-t-il été relevé (ou rendu plus "sexy", pour reprendre les termes employés en 2003 pour présenter la "menace" des armes de destruction massives irakiennes) par un certain nombre d'épices :

 

- L'épice islamique, d'abord, en soulignant que les conjurés, de nationalité britannique, étaient tous d'origine pakistanaise. Cela rappelle les conjurés du 11 septembre 2001 (Saoudiens ou Egyptiens) et ceux des attentats du métro de Londres au mois de juillet 2005. Donc, double rappel : l'Islam, c'est comme la digitale ou la ciguë, même si ça pousse dans le champ d'à côté, c'est quand même du poison.

 

- L'épice du "conjuré-bien-intégré-qui-a-un-métier-et-ne-se-fait-pas-remarquer". C'est le fantasme de l'espion dormant, plus effrayant - car indiscernable - que le comploteur barbu à djellaba (aussi discret, en son genre, que l'espion - venant du froid - au chapeau mou et à l'imperméable mastic avec col relevé). Incidemment, ce trait désigne à la méfiance des Britanniques "de souche" le jeune homme (basané, certes, mais bien élevé) qui, en leur absence, s'est proposé pour nourrir les canaris et abreuver les poissons.

 

- L'épice de l'ampleur du projet déjoué. Les services américains ont parlé de complot "mondial". Il a été évoqué des attentats simultanés sur plusieurs avions, de plusieurs flottes aériennes, volant dans toutes les directions (de préférence vers Israël, les Etats-Unis ou le Royaume-Uni), mais des attentats qui devaient être aux attentats du 11-Septembre ce que le bouquet final d'un feu d'artifice à Hong Kong est à un 14-Juillet d'un chef-lieu de canton du Loir-et-Cher.

 

- L'épice de l'invisibilité de l'explosif, de sa capacité à se confondre avec les produits les plus inoffensifs. En effet, cet explosif est censé être liquide. D'où l'interdiction aux passagers d'entrer en cabine avec les bouteilles de soda achetées dans l'aérogare, le sirop antitussif, le collyre pour les yeux et même le biberon du bébé. Ce biberon, dit-on, ne peut pénétrer en cabine qu'une fois que les parents ont aspiré à même la tétine [et quand la mère allaite, où aspire le père ?]. Ce trait est destiné à produire un effet terrifiant en accroissant démesurément l'écart entre l'innocuité apparente de la cause (un biberon, du lait, un médicament - toutes choses qui préservent ou protègent la vie) et les conséquences effroyables de l'effet : un gros porteur pulvérisé, des centaines de morts...

 

La psychose était telle que l'émission "Le téléphone sonne", sur France Inter, ce 11 août entre 19 h 20 et 20 h, était consacrée à ce sujet. Et chaque auditeur d'y aller de son histoire horrifique (telle femme contrainte de se mettre nue lors de la fouille à l'embarquement, tel homme proposant qu'au lieu d'être fouillés, les passagers se déshabillent entièrement et revêtent, pour la durée du voyage, des chemises de nuit ou des pyjamas). [Cette histoire de nudité, ou de changement de vêtements, n'est d'ailleurs pas anodine : elle rappelle, entre autres, la cérémonie qui eut lieu lors du mariage de l'archiduchesse Marie-Antoinette avec le dauphin, futur Louis XVI. Arrivée à la frontière, la princesse dut se défaire entièrement de ses habits autrichiens et être revêtue, par ses dames d'honneur françaises, des effets en usage à la cour de Versailles. Cette cérémonie - mélange de rite initiatique et de baptême - mêlait à la fois les notions de pureté, et de régénérescence. Le voyage en avion devient donc un rite de passage, qui confirme - ou infirme - l'innocence].

 

Cet excès de précautions était tel qu'il en rejoignait presque le trait d'humour de Stendhal dans La Chartreuse de Parme, où le comte Mosca, premier ministre du duc de Parme, pour rassurer son maître terrorisé par les complots, va lui-même ouvrir les étuis de contrebasse, pour s'assurer qu'aucun conjuré ne s'y dissimule. Je repense également à cette information hallucinante, entendue le 12 (ou 13) septembre 2001, selon laquelle, dans les milliards de débris, parfois minuscules, répandus dans tout Manhattan, les enquêteurs avaient retrouvé le passeport qu'un des conjurés - qui pilotait un des avions qui s'était écrasé sur le World Trade Center - portait dans la poche de son pantalon !

 

Ce qui n'était, au fond, que la version moderne de la princesse et du pois chiche. [Pour les non-initiés : un conte relate qu'un prince était, depuis des années, à la recherche de la femme idéale. Un soir, se présente au château une jeune fille pauvre, mais très belle et de grande allure. La reine-mère, pressentant qu'il s'agit là de l'épouse tant désirée, décide, pour en avoir le coeur net, de faire elle-même le lit de la belle. Elle entasse dix matelas les uns sur les autres et, sous le dernier, glisse un pois chiche. Au matin, elle demande à la jeune fille comment elle a dormi : "Très mal", lui répond celle-ci, "toute la nuit, une horrible pointe m'a meurtri les côtes". La reine, se disant qu'une jeune fille aussi délicate ne peut être qu'une princesse bien née, l'agrée donc pour son fils.]

 

3. Cette terrifiante série d'attentats (qu'on peut d'autant plus grossir qu'ils n'ont pas eu lieu) est à mettre en relation avec des événements, bien réels, ceux-là, et bien catastrophiques, puisqu'il s'agit de la guerre menée par l'Etat d'Israël. Cette guerre présente les caractères suivants :

 

- Elle se déroule sur trois fronts : le Liban, Gaza et la Cisjordanie. En effet, le tintamarre de la guerre du Liban ne doit pas cacher les opérations très dures qui continuent de se dérouler à Gaza (tirs par avions, hélicoptères, artillerie) et également en Cisjordanie. Ce n'est pas seulement avec les Palestiniens, mais aussi avec les Libanais, et, potentiellement, avec une grande partie du monde arabe (la Syrie étant explicitement menacée), voire musulman (cf. l'Iran), qu'Israël se trouve en état d'hostilité.

 

- Au Liban, elle ne concerne pas seulement "une bande frontalière de 30 km de profondeur", mais l'ensemble du Liban, y compris sa capitale, Beyrouth, toutes les voies d'accès à la Syrie, et les postes-frontière avec ce pays (puisque plusieurs ouvriers agricoles y ont été tués par un raid aérien).

 

- Les pertes sont disproportionnées : une soixantaine de victimes civiles, côté israélien, contre 1100 ou 1200 côté libanais. La disproportion est du même ordre que celle des guerres menées par l'Occident depuis 1991 : première guerre du Golfe, guerres de Bosnie et du Kosovo, guerre d'Afghanistan, guerre d'Irak. De surcroît, les destructions causées aux infrastructures civiles sont sans équivalent côté israélien et côté libanais. Les roquettes du Hezbollah tombent n'importe comment et n'importe où, et ont des charges de quelques dizaines de kilos. Les bombes israéliennes sont beaucoup plus ciblées et pèsent entre plusieurs centaines de kilos et quelques tonnes.

 

- Cette guerre, néanmoins, par rapport aux précédentes guerres régulières : celles de 1948, de 1956, de 1967 et de 1973, est un échec. Elle est un échec du fait qu'elle ne s'est pas traduite par un succès rapide. Lors de toutes les guerres précédentes, Israël affrontait des armées bâties sur son modèle, qui, sur le papier (mais sur le papier seulement !), l'emportaient de loin en unités (hommes, canons, chars, avions) sur sa propre armée. Dans tous les cas, les armées arabes avaient tenu au mieux quelques semaines, au pire quelques jours, voire quelques heures (comme dans la guerre des Six Jours). Même en 1982, Israël, en quelques jours, avait abattu quelque 82 Migs syriens sans perdre un seul avion. Ici, face à un ennemi sans traits distinctifs (stigmatisé parce qu'il se dissimule parmi la population... comme toute guérilla populaire se dissimule dans la population dont elle émane), un ennemi sans aviation, un ennemi sans artillerie lourde, un ennemi sans hélicoptères, un ennemi sans marine, un ennemi aux effectifs bien moindres que sa propre armée, Israël, au bout d'un mois, se heurte à la même résistance qu'aux premiers jours et continue de recevoir des roquettes sur son sol.

 

- Cette guerre occasionne de lourdes pertes dans l'armée israélienne. Examinons-les par comparaison avec les pertes de l'armée américaine en Irak depuis le 19 mars 2003. D'après le site www.antiwar.com, ces pertes s'élèvent à 2600 hommes. Cela fait 2600 tués en un peu plus de 40 mois. L'armée israélienne a eu 65 tués en un mois. Voyons maintenant les rapports de population des deux pays : 6,3 millions d'habitants pour Israël, 298,4 millions pour les Etats-Unis. Le ratio de l'un à l'autre est de 47,4 (arrondi) et, sur un mois, cela donnerait, à l'armée américaine, 3078 morts, et, depuis le 19 mars 2003, dans les 124.000, soit plus du double des 12 ans (de 1963 à 1975) de l'engagement américain au Vietnam ! Pour mémoire également, les pertes britanniques durant la guerre des Malouines furent de 255 tués et les pertes israéliennes durant la guerre des Six Jours, de 800 tués (mais toute l'armée israélienne était mobilisée, ce qui n'est pas le cas actuellement). Proportionnellement, donc, les Israéliens ont des pertes élevées.

 

- Cette guerre est erratique dans ses buts : initialement, elle a été déclenchée par l'armée israélienne pour récupérer deux (deux !) de ses soldats enlevés par le Hezbollah. On ne peut qu'être frappé (c'est le cas de le dire) par la disproportion entre la cause invoquée et l'effet produit : comme si, en présence d'un ongle incarné, le chirurgien préconisait l'amputation de la jambe. Chaque jour qui passe, le gouvernement israélien, comme un joueur qui perd au tapis vert, fait monter l'enjeu.

 

4. Qu'est-ce que cette guerre a à voir avec le "complot" déjoué au Royaume-Uni ? Ceci : depuis 2001 au moins, et, plus encore depuis 2003, l'actuel gouvernement britannique épouse toutes les inflexions de la politique étrangère du gouvernement américain, en particulier au Proche-Orient, où les deux gouvernements soutiennent à peu près sans faille la position israélienne (au point, d'ailleurs, que les positions européennes sur ce sujet ont toujours été gauchies - si l'on peut dire... - dans un sens favorable à Israël par le gouvernement britannique depuis le début de la crise). Au moment où les choses se passent mal pour Israël et où l'opinion israélienne commence à douter du bien-fondé de la politique de son gouvernement, cette crise arrive à point nommé.

 

5. Comment la manipulation se déroule-t-elle ? De plusieurs façons :

 

- D'une part, par le choix de la succession des deux informations : d'abord le complot au Proche-Orient, que suit, immédiatement après, la guerre au Liban. Mais l'ordre de succession n'est pas innocent : lorsque, dans un même journal télévisé, on fait se succéder des attentats à Karachi, des meurtres à Bagdad, des roquettes envoyées sur Israël, des émeutes de banlieue à Clichy ou aux Minguettes, un procès d'anciens détenus français de Guantanamo, des violences scolaires commises par des jeunes (basanés, de préférence), l'idée qui finit par s'installer est celle-ci : les musulmans ne sont pas fréquentables.

 

- D'autre part, par l'usage dans les deux informations (le "complot" de Londres et la guerre du Liban), de mots communs à ces deux informations : Al-Qaida, Pakistan, filière, soutien, financement, services secrets, attentat, complot, manipulation, islamique, 11-Septembre, etc. Un peu comme, parfois, lorsqu'on écoute une information à la radio et qu'on est, simultanément, sollicité par une conversation, il nous arrive d'insérer par inadvertance, dans cette conversation, un mot écouté à la radio mais qui n'a rien à voir avec le contexte de l'entretien. Ou bien lorsque, en une fraction de seconde l'oeil, inconsciemment, accroche de façon liminale un mot sur une affiche ou sur un panneau indicateur et qu'on se surprend à répéter mécaniquement ce mot qu'on ne se souvient cependant pas d'avoir lu.

 

- Enfin par le mélange, dans la même phrase, de verbes au présent ou au passé composé de l'indicatif (les conjurés "sont originaires" de Birmingham, ils "ont été arrêtés") qui mentionnent des faits réels, et de verbes au conditionnel (le cerveau du complot "serait" en fuite, les membres du réseau "auraient envisagé" de faire sauter les avions le 16 août), qui ne font qu'avancer des hypothèses. Or, à l'arrivée, tout se passe néanmoins comme si les verbes à l'indicatif (réel) et les verbes au conditionnel (hypothétique) étaient ramenés au même statut : celui de l'indicatif ! L'esprit, en effet, crée du cohérent. Comme dans certains monuments reconstruits (la Frauenkirche de Dresde, par exemple, rebâtie 60 ans après le bombardement de 1945), où l'essentiel des matériaux est neuf mais où ont été réemployés les éléments d'origine identifiables qui retrouvaient place dans le puzzle. En s'attardant aux détails, l'oeil distingue bien les pierres neuves (en clair), des pierres anciennes (en sombre). Néanmoins, malgré un aspect quelque peu moucheté, l'impression d'ensemble est bien celle de l'édifice réellement existant, qui se dresse devant le spectateur. Si l'oeil distingue des taches sombres, l'esprit ne les aperçoit plus. Il en va de même d'un récit composé à deux modes différents : entre le mode qui tient l'édifice (l'indicatif) et le mode qui colmate quelques trous (le conditionnel), l'esprit ne s'attarde guère à clopiner de l'un à l'autre : il accorde vite au tout le statut du plus solide, celui du réel. Pour en revenir au complot, les éléments réels de celui-ci (le nombre de conjurés, l'indication précise des lieux et heures des arrestations, la description des explosifs), conjugués aux éléments de rappel (les attentats du 11 septembre 2001 à New York et de juillet 2005 à Londres) possèdent un pouvoir liant assez fort pour faire tenir ensemble des pièces que, considérées isolément, on regarderait comme branlantes.

 

- Ces illusions de la perception, que chacun de nous a pu expérimenter, fonctionnent ici d'autant mieux que les deux sujets ("Liban" et "complot") présentent des champs sémantiques communs et des connotations communes (ce qui ne serait pas le cas, par exemple, de deux sujets comme "astronomie" et "culinaire" - encore qu'on puisse toujours en trouver). Or, bien que les deux sujets soient manifestement séparés (car aucun de ceux que les médias dominants présentent comme les "ennemis acharnés" de l'Occident - Iran, Syrie, Hezbollah, Hamas, Al-Qaida - et dont ils espéreraient que, à l'image de l'hydre de Lerne, les têtes se réunissent en faisceau pour les trancher d'un seul coup, n'a - bien au contraire ! - aucun intérêt à susciter, par des initiatives intempestives, un front uni des Européens et des Américains), tout se passe comme si, par ces procédés subliminaires, on voulait nous convaincre du contraire, et, neuf siècles après, nous intimer l'ordre de remonter en croupe derrière Godefroy de Bouillon pour courir sus au Sarrasin.

 

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD 37


dimanche, 06 août 2006

5 aout 2006

Chers tous,

 

Aujourd'hui, le journal de 19 h de France Inter s'est ouvert sur le déclassement de Floyd Landis, le vainqueur (américain) du Tour de France 2006, sanctionné pour s'être dopé. Les journalistes soulignent que c'est la première fois que cela se produit et jugent avec beaucoup de rigueur et d'indignation ses explications embrouillées et embarrassées. Je trouve fort mal venues la sévérité et les déclarations vertueuses des journalistes et, pour une part, j'aimerais ôter un peu de la responsabilité de ce malheureux.

 

1. Prologue (ou apologue). On dit que Jeb Bush, frère cadet de George Bush, est très proche des vendeurs d'armes à feu, et, en particulier, de la très puissante NRA (National Rifle Association), où - il me semble - Charlton Heston (avant sa maladie) tenait une place éminente. J'ai également lu que, dans l'Etat de Floride, dont il est le gouverneur, Jeb Bush avait facilité les démarches pour la vente des armes à feu (y compris à des très jeunes). D'un autre côté, comme son frère George, Jeb n'est pas très généreux avec les demandes de grâce des condamnés à mort et les refuse systématiquement. [Parenthèse : vous allez sans doute trouver que je manque un peu de références, mais, globalement, sur l'ensemble des Etats-Unis, la vente d'armes à feu marche très bien... et la machine à verdicts n'a rien à lui envier]. Qu'est-ce que cela veut dire ? Que la société libérale procède, dans son fonctionnement, à la manière des ressorts des contes de fée. Ce ressort, en effet, est toujours le même : un personnage fabuleux (fée, mage, magicien), promet à un humain des pouvoirs extraordinaires, moyennant le respect d'une condition, laquelle est d'autant plus difficile à observer que les occasions d'y déroger sont (à dessein) placées sous le nez du héros (ou de l'héroïne). Pour en revenir aux armes à feu, on sait que 90 % des tueries, aux Etats-Unis, n'ont pas lieu sur des bandits ou des voleurs, mais sur des voisins, amis ou parents du possesseur de l'arme (quand ce n'est pas sur ce possesseur lui-même). Un objet suscite toujours les occasions de s'en servir : on vend des voitures rapides, les automobilistes roulent à tombeau ouvert. On vend des armes à feu : leurs possesseurs se tirent dessus à tort et à travers. L'organe crée la fonction.

 

2. Qu'est-ce que cette histoire a à voir avec le dopage dans le Tour de France (voire avec le dopage en général) ? Ceci : on place une tentation sous le nez des sportifs (être le vainqueur, le meilleur, le recordman, avoir son nom dans les journaux, gagner beaucoup d'argent) mais on se détourne d'eux comme de malpropres, on les met plus bas que terre lorsqu'ils succombent à la tentation de se doper, pour, précisément... devenir ce qu'on les presse de devenir (des champions, des surhommes - c'est curieux, on n'utilise pas le mot "surfemme"...). Comment ? Pourquoi ?

 

3. Un point qui m'a surpris, depuis très longtemps (mes années de lycée, pour être précis) était l'enthousiasme déclenché par chaque nouveau record (en matière de temps ou d'espace) alors qu'il me paraissait que ces records, avec le temps, adoptaient une courbe asymptotique. Pour être clair : au début (parlons de façon générale), les records se mesuraient en dizaines de secondes. Puis ils se sont mesurés en secondes. Puis en dixièmes de secondes. On n'est pas loin des centièmes de secondes, puisque j'ai entendu parler de 100 mètres courus en 9,75 secondes. Il me souvient (c'était en 1960), que le premier homme à courir le 100 mètres en 10 secondes tout rond (l'exploit symbolique !) fut l'Allemand Armin Harry (pourquoi ai-je encore son nom en tête ? Mystère...). Depuis, il ne me semble pas qu'on soit descendu au-dessous de 9,7 secondes et encore, ai-je dit, je crois qu'on commence à parler de centièmes de secondes. Il en va de même des records de natation, ou de tout ce qui est de la vitesse, ou même des longueurs (comme les sauts, où les progrès se font par décimètres, puis par centimètres, puis par fractions de centimètres, etc.).

 

4. Or, une des choses que j'ai retenues de ma vie professionnelle (chose au demeurant connue de tous) est celle-ci : dans tous les domaines humains (tous, sans exception), pour arriver à 90 % de qualité dans une activité (je donne une valeur approximative), il faut un investissement auquel on accordera une valeur 100 (en argent, en temps, en calories, en joules, en tout ce qui fournit de l'énergie). Mais - on le constate en général sur des graphiques enregistreurs - pour arriver à une qualité de 91 % (soit un point de plus), il ne faut pas investir 101 ou 102 (soit une unité - ou deux - de plus que pour arriver à 90), mais carrément 200, c'est-à-dire autant que pour les 90 premières unités de valeur. Puis, pour passer à 92, on a une nouvelle augmentation, mais encore plus forte (il faudra, par exemple, investir 370) etc. Les puristes contesteront sans doute ces chiffres mais pas l'allure de la courbe, qui connaît son point d'inflexion à peu près toujours au même endroit : à 9/10 ou à 90/100, etc.

 

[Un bon exemple, pour s'en tenir à celui-ci, est la vitesse sur route - sujet sur lequel je me suis souvent penché. Ce dont on s'aperçoit, c'est que si on parcourt une certaine distance à une certaine vitesse, chaque fraction de vitesse supplémentaire entraîne une diminution du temps de parcours mais bien moindre, proportionnellement, que l'augmentation de vitesse considérée ! (Par exemple, pour ma part, en roulant à une moyenne de 90 km/h, je parcours les 107 km de Tours à Châteauroux en 1 h 30. Une fois, avec un collègue - nous étions en retard - nous avons poussé (sur une nationale !) des pointes à 150 km/h. Résultat : nous avons gagné 8 à 9 mn). Ces résultats peuvent se démontrer théoriquement - en fonction des temps d'accélération et de décélération - mais aussi pratiquement, en ce que toutes les expériences, dans tous les pays (par la police, les automobiles-clubs, les associations de sécurité routière) l'ont toujours établi, sur tous les types de voies (des autoroutes aux chemins vicinaux) et sur toutes les distances. Ces expériences, bien entendu, s'entendent avec neutralisation des conditions légales d'observation du Code de la route, elles ne portent que sur des conditions physiques, pas juridiques].

 

5. Appliqué au sport, qu'est-ce que cela signifie ? Simplement que, pour chaque nouvelle fraction de temps ou d'espace que veut gagner le sportif : une seconde, un dixième de seconde, un centième de seconde, un décimètre, un demi-décimètre, un centimètre, une fraction de centimètre, il devra investir un "effort" musculaire, une tension encore plus grande pendant un temps plus long, etc. Or, comme il apparaît que les "progrès" sportifs sont asymptotiques - c'est-à-dire qu'on finit par s'enthousiasmer pour des progrès infimes (à la limite, on ne mesure plus que les progrès des chronomètres ou des lasers. Quand on mesurera des nanosecondes ou des nanomètres, les sportifs feront chaque fois des progrès fabuleux !), il faut bien trouver quelque chose. Et ce "quelque chose", c'est le dopage.

 

6. On n'a évoqué, ici, que les exploits sportifs mesurables et qui enregistrent des performances absolues. Mais cela vaut aussi pour les performances relatives (un sportif l'emporte sur un autre, une équipe en bat une autre). Et cela vaut aussi pour les exploits cumulés : remporter tant de fois de médailles d'or, ou être vainqueur tant d'années de suite à une épreuve (Tour de France) ou remporter tant de titres dans des disciplines différentes (course, saut en longueur). Ce qui, d'ailleurs, revient au même, puisque ces données peuvent aussi s'exprimer par un chiffre (il a gagné tant de fois à Wimbledon) ou par une fraction (il a gagné tant de fois en une carrière de tant d'années).

 

7. Le problème est que cela vaut, aujourd'hui, pour systématiquement tous les aspects de la vie humaine, que cela concerne :

 

- Un individu : le plus jeune bachelier, celui qui a réussi au plus grande nombre de concours aux grandes écoles, l'homme le plus riche, etc.

- Une collectivité : la société la plus performante (leader dans sa partie), le pays qui a le plus haut niveau de vie, la société de Bourse qui verse les meilleurs dividendes, etc.

- Des objets produits par l'homme : ordinateurs les plus rapides, les plus plats, les plus petits; avions les plus grands, les plus chers, les plus rapides, etc.

 

Bref, il n'est pas une activité humaine qui ne soit marquée par le culte de l'exploit, soit absolu, soit relatif (celui qui l'emporte sur les autres). Entre le sport et les autres activités humaines, il en va comme de la poule et de l'oeuf. Qui a commencé le premier ? Est-ce le sport qui a "contaminé" le reste des activités humaines, ou sont-ce ces activités qui ont imprimé leur marque au sport ? Il semble, au bout d'un certain temps, que ces deux grands domaines se renforcent l'un l'autre. Tout le vocabulaire créé dans l'un est exporté dans l'autre (on y reviendra). Par exemple, pour exprimer la volonté frénétique de l'emporter sur un adversaire, dans les affaires ou en politique, on emploie le verbe "tuer". Mais on l'a également employé en matière de sport (et cela éveille des souvenirs affreux quand on se rappelle les tueries - réelles celles-ci - des stades du Heysel ou de Sheffield). A l'inverse, les grands événements sportifs déclenchent des surenchères d'adjectifs : l'an dernier, pour le choix de la ville qui accueillerait les Jeux olympiques, j'ai entendu l'adjectif... "interplanétaire" !

 

8. En ce qui concerne plus précisément le "dopage", il faut noter que c'est un terme qui est souvent employé, de façon métaphorique (et, bien entendu, dans un sens positif) par les commentateurs économiques. C'est un mot très prisé par Jean-Marc Sylvestre. C'est une expression qu'il affectionne (les marchés dopés par l’Internet, les entreprises dopées par les commandes d’ordinateurs, les économies émergentes dopées par les importations occidentales, les entreprises américaines dopées par les fonds de pension, etc.). Or, le dopage a donné – et donne encore – lieu à des procès contre les athlètes coupables (et victimes) de ces pratiques. On a découvert les effets ravageurs de ces substances sur les sportifs de haut niveau (notamment de l’ex-R.D.A.), et, actuellement, le terme dopage possède une connotation négative. Or, il y a plus qu’une métaphore dans ce passage du propre au figuré. Dans les deux cas, on injecte là "un" liquide, ici "du" liquide. Dans les deux cas, l’effet se traduit par un coup de fouet, une accélération brusque et violente (ici du corps, là de l’économie). Dans les deux cas encore, la conséquence ultime est une dégradation irréversible de l’organisme soumis à ce traitement (le corps ou l’entreprise). Dans les deux cas enfin, l’organisme qui a cessé d’être utile (l’athlète âgé ou la technologie obsolète), est abandonné pantelant. On repensera ici au roman de Daniel Keyes, Des fleurs pour Algernon (histoire parallèle - et émouvante - d'une souris de laboratoire, Algernon, et d'un garçon simplet, Charlie, employé par ce même laboratoire. L'histoire est celle-ci : un jour, un chercheur trouve une substance qui rend intelligent. On la teste sur Algernon, la souris. Elle se met à accumuler les performances. Puis - évidemment ! - on a l'idée de la tester sur Charlie, le garçon simplet, tout juste bon à nourrir la souris. A son tour, il accomplit des exploits, il devient chercheur, directeur de laboratoire, etc. Puis, en examinant la souris, il s'aperçoit un jour qu'elle rate un test. Puis un. Puis deux. Puis trois, dix, etc. Puis qu'elle dégénère très vite et finit par mourir. On se doute de ce qui va arriver à Charlie...). Le "dopage", en tant que métaphore, représente une des modalités de l’usage de la vitesse, un des concepts qui sous-tendent l'idéologie néo-libérale.

 

9. Pour résumer, que ce soit dans la vie sportive ou la vie sociale ou la vie économique, l'individu est sommé de réaliser des exploits. Toute la vie est présentée sous forme de performances, de records à battre, que ce soit dans le sport ou ailleurs. On baigne dedans, c'est notre oxygène, c'est notre atmosphère. Il paraît donc singulièrement inconséquent, lorsqu'on entretient une telle mentalité, de ne condamner que ceux qui n'ont été coupables... que de se faire prendre.

 

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud


jeudi, 03 août 2006

3 aout 2006

Chers tous,

 

Depuis hier, il n'est bruit, sur France Inter, que de l'état de santé de Fidel Castro (et l'info arrive même, parfois, en première position, avant la guerre du Liban). Cet état de santé éveille la fébrilité des journaliste et - s'en étonnera-t-on ? - suscite chez certains d'entre eux une espèce de joie guillerette à l'idée que, peut-être, d'ici quelque temps, on pourra s'écrier, comme Yves Mourousi l'avait claironné le 12 septembre 1973, le lendemain du renversement de Salvador Allende : "Chili : c'est fini !".

 

1. Ce jour, mercredi 2 août, à l'émission "Le téléphone sonne", sur France Inter, de 19 h 20 à 20 h, le thème de l'émission était : "Cuba : Imaginer l’après Fidel Castro. Changements ou continuité ?". Les deux invités-experts de l'émission étaient Olivier Languepin et Serge Raffy. Le premier est journaliste à La Tribune-Les Echos (et, d'après mes recherches sur Internet, il l'a aussi été - ou l'est encore - au Point), le second au Nouvel Observateur. Ces deux journalistes ont écrit des livres sur Cuba et Fidel Castro. On dira, par litote, qu'ils ne sont pas des amis intimes du régime cubain... Il est difficile d'imaginer qu'on n'aurait pas pu trouver, à Paris, quelqu'un qui fût moins outrageusement partisan... Les vacances n'expliquent pas tout et on peut faire des émissions en duplex.

 

2. Serge Raffy, par exemple, évoquant la passation (temporaire) des pouvoirs à Raul Castro, frère cadet de Fidel, dit : "Cela se passe en famille, comme dans la Mafia". Le terme Mafia est, bien évidemment, très péjoratif. Dans l'idée de Serge Raffy, cette comparaison fonctionne au premier degré ainsi : "la Mafia est violente, et le régime cubain est violent [il en sera d'ailleurs question tout au long de l'émission], donc, il est normal de comparer l'un à l'autre". Sauf que... sauf que... la Mafia n'est pas seulement violente, elle est aussi - elle est même au premier chef - hors la loi et parasite. Elle vit d'activités telles que le vol, le chantage, le trafic de drogue, la prostitution - qui s'exercent au détriment des citoyens et elle est hors la loi. Il semble bien que, subrepticement, l'idée que cherchait à faire passer Serge Raffy, au second degré, était celle d'un Cuba hors la loi, qui n'a pas sa place dans une société des nations normale.

 

3. Parmi les auditeurs qui appelaient, certains étaient fortement hostiles à Cuba, d'autres favorables. Ces derniers faisaient valoir l'embargo américain, depuis plus de 40 ans, ou bien les progrès réalisés par Cuba en matière d'alphabétisation ou de santé. C'est aux questions de ces auditeurs qu'ont répondu Languepin et Raffy et leurs réponses valent d'être reproduites.

 

4. Par exemple, Olivier Languepin disait : "Cuba est le pays le plus pauvre du monde. Même les ouvriers chinois gagnent environ 1 dollar de l'heure. Les Cubains, lorsqu'ils se lèvent, vont travailler - à la journée - pour 50 centimes (sous-entendu d'euro)". La réponse de Languepin était particulièrement spécieuse car, comme un auditeur le lui fit remarquer, la monnaie en cours à Cuba est le peso et non l'euro. La malhonnêteté de Languepin consistait à suggérer que les Cubains gagnaient 50 centimes d'euro la journée... mais avec un niveau des prix français ! Cela est rigoureusement impossible, car, à ce prix, ils seraient morts au bout de 24 h !

 

- Ici, Languepin jouait de façon spécieuse sur la confusion entre valeur de la monnaie et niveau de vie. Les deux sont abusivement confondus lorsqu'on apprécie le prix des marchandises produites dans un pays à salaires faibles (par exemple la Chine) et la France. Effectivement, ces prix sont de cinq à dix fois plus bas ! Mais les Chinois n'ont pas un standard de vie qui est le cinquième ou le dixième de celui des Français, en particulier dans les secteurs vitaux : nourriture, eau, énergie, santé, sinon ils seraient morts ! Il faut, sous certaines conditions très strictes, raisonner en PPA (Parité de Pouvoir d'Achat) - ou Panier de la ménagère. Sinon, depuis 48 ans, Cuba - ou la Chine, ou le Vietnam, ou n'importe quel pays du tiers monde - auraient connu des ravages démographiques qui les auraient rayés de la carte.

 

En outre, Languepin omet de préciser que, par la nature du régime, bon nombre de biens ou services sont gratuits ou à très bas prix : santé, éducation, logement, énergie, prix subventionnés, etc. Enfin, plus largement, il est typique que le critère retenu par Languepin soit un critère monétaire (conforme à un instrument de mesure capitaliste) et non un critère tel que l'IDH (Indice de Développement Humain), qui recense les résultats physiques concrets d'une politique : moyenne d'âge, alphabétisation, accès aux soins, situation des femmes, etc.

 

5. Comme on demandait ce que pensaient les Américains de cette situation, Serge Raffy a répondu : "Les Américains se méfient. Ils se sont tellement fait avoir par Fidel Castro ! Il les a tellement manipulés !". Serge Raffy, sans le savoir, est un humoriste. Il rappelle un sketch (d'un des Marx Brothers, je crois) où le comique était censé jouer du piano à queue. Mais le tabouret était à 1,50 m du piano. Alors le comique se levait... et poussait le piano vers le tabouret. Apparemment, Serge Raffy n'a jamais entendu parler de la Baie des Cochons ou des multiples tentatives de déstabilisation de l'île ou de meurtre de Fidel Castro... Il fait comme si Cuba était un énorme pays de 300 millions d'habitants, doté de l'arme nucléaire, et les Etats-Unis une minuscule démocratie de 11 millions d'habitants.

 

6. A un interlocuteur qui faisait valoir que les Cubains étaient peut-être réticents envers le capitalisme sauvage ou l'ultralibéralisme, Languepin répondit : "Mais je pense que les Cubains en veulent, des ravages du libéralisme, et en redemandent du capitalisme. Et si Bush se présentait aux élections à Cuba, il aurait 90 % de voix !". Singulière prédiction ! D'où Languepin tient-il ses données ? La journaliste présentant l'émission lui faisait valoir qu'en cas de passage au capitalisme, certains secteurs de la population risquaient de souffrir (comme dans les anciens pays de l'Est), Languepin a eu ce mot caractéristique : "C'est vrai que certains souffriront. Mais... actuellement, c'est toute la population cubaine qui souffre !". Spectaculaire aveu ! Cela signifie, au fond, que ce qui tracasse Languepin, ce n'est pas que certains soient pauvres, mais que certains ne puissent pas s'enrichir immensément ! Ce qui est reproché à Cuba, c'est de ne pas aimer l'inégalité...

 

7. Un des deux intervenants (je n'ai pas noté sur le coup) disait : "Le Cuba d'avant Castro était plus prospère et plus riche qu'aujourd'hui. Battista était un apprenti-dictateur. Le pays connaissait une tradition démocratique depuis 1902. Cuba était un pays beaucoup plus prospère, et avec des capitaux cubains, et non pas Américains." Cette réponse est, là aussi, assez hypocrite en ce qu'elle pêche par omission : omission de ce que Cuba était le lupanar et le casino des Etats-Unis, omission de ce que les Américains, après avoir aidé les Cubains à se libérer des Espagnols en 1898, envoyèrent promener les insurgés qui voulaient se constituer un gouvernement indépendant, omission des interventions militaires américaines de 1906, 1912 et 1917, et de l'occupation militaire américaine jusqu'en 1934, etc.

 

8. Un autre auditeur ayant évoqué les possibles interventions des Etats-Unis après la disparition de Fidel Castro, Serge Raffy a eu ces propos : "Je conseillerais au gouvernement américain de ne pas s'occuper de Cuba. De faire confiance aux exilés de Miami, qui ont beaucoup changé et qui sont pour le dialogue". Raffy idéalise le milieu mafieux et extrémiste (électorat de Jeb Bush, gouverneur de Floride) des exilés de Miami, il idéalise les émissions de propagande et omet leurs tentatives de déstabilisation. En outre, un mot est révélateur : "je conseillerais". Ce mot est révélateur en ce que Raffy craint qu'une intervention trop voyante (ou trop brutale) des Etats-Unis : réclamation d'anciennes propriétés, dédommagements, mainmise sur l'économie, mesures symboliques humiliantes pour le régime, ne dressent les Cubains contre le capitalisme. On sent que Raffy n'a qu'une crainte : qu'un jour les Cubains n'éprouvent réellement le capitalisme comme le leur a montré leur régime...

 

9. Parmi les acquis indéniables de la Révolution cubaine, il y a l'éducation et la santé. Ces acquis sont des points très désagréables à admettre pour Raffy et Languepin et on sent visiblement que cela leur écorche le palais de l'admettre. Aussi Languepin a-t-il ces phrases : "Il faut en finir avec la légende de la santé ou de l'alphabétisation. A quoi cela sert-il d'apprendre à lire lorsqu'il n'y a rien à lire ? Lorsque les Cubains n'ont que des tracts à lire ?". Extraordinaire sophisme ! Au début de la IIIe République, le gouvernement français a institué l'école obligatoire. Résultat : en 1914, un grand nombre de Français savaient lire et écrire. Ces Français, dans leurs campagnes, avaient-ils pour autant accès à Zola, à Bergson, à Renan ? Avaient-ils autre chose à lire qu'une presse quotidienne souvent conservatrice ? On finirait par croire que, pour Languepin, la privation de Bernard-Henri Lévy s'assimilerait à une violation des droits humains.

 

10. Toujours à propos de l'éducation, Languepin dit : "Il faut en finir avec ces légendes de l'alphabétisation. En 1959, Cuba était au 4e rang des pays d'Amérique latine pour l'alphabétisation (et, disant cela, il confirme indirectement que Cuba est au premier rang actuellement). Donc - sous-entendu - le régime Battista n'était pas si mauvais que ça. Et, Languepin ajoute : "C'est comme si on comparait la France d'aujourd'hui à celle de Guy Mollet et qu'on dise : la France a progressé, donc la France de Guy Mollet ne valait rien ! Et n'importe qui aurait fait mieux que Castro". Là aussi, on admirera les contorsions rhétoriques de Languepin :

 

- D'abord, il a dit que Cuba avait partout régressé. Donc, il faut savoir : ou Cuba a régressé ou Cuba n'a pas régressé. Là aussi, pour diminuer le mérite de Cuba, Languepin aboutit à un raisonnement tordu.

 

- Ensuite, et c'est le plus important, le classement ne dit rien des positions respectives de chaque élément classé. Dans une finale olympique de 100 mètres, les coureurs évoluent entre 9,7 et 10 secondes, c'est-à-dire dans une fourchette très étroite. Mais il n'en est pas de même partout. Par exemple, si l'on considère la population des pays européens, pour les cinq premiers, par ordre décroissants d'habitants, on a l'Allemagne, la France, l'Italie, le Royaume-Uni et l'Espagne, avec, à peu près, 82, 63, 59, 58 et 40 millions d'habitants. Rapporté à un indice 100, cela donne 100, 77, 72, 71 et 49. On voit donc qu'il existe, du premier au deuxième et du quatrième au cinquième des sauts significatifs, et qu'ils ne se placent pas "dans un mouchoir". Il en va de même pour des données concernant la vie de la société. Si Cuba est au premier rang, comment se placent (et non pas se classent) les autres pays d'Amérique latine ? Où se situent-ils ?

 

11. Enfin, une auditrice ayant demandé, par Internet, ce que deviendrait Guantanamo en cas de disparition de Fidel Castro, et, bien entendu, de changement de régime. Serge Raffy a répondu : "Mais Guantanamo doit disparaître ! Guantanamo n'a plus de raison d'être ! Guantanamo, c'était une base qui servait à surveiller les détroits (ou les passages, il ne me souvient plus) et à narguer Castro !". Extraordinaire présentation. Serge Raffy oublie juste que :

 

- A l'issue de la guerre hispano-américaine (déclenchée par suite de l'insurrection de Cuba, et où les Américains finirent par mettre la main sur les Philippines, qui ne se trouvent pas précisément dans les Caraïbes), loin de remettre le pouvoir aux insurgés, les Américains contraignirent le président Tomas Estrada Palma, par la clause n° 7 de l'amendement Platt, en 1901, à leur remettre les ports de Bahia Honda et de Guantanamo. De quelle liberté, de quelle marge de manoeuvre disposait la petite île de Cuba face à son puissant voisin ? Qu'aurait pensé Serge Raffy, si, en 1945, prenant prétexte de la guerre commune contre l'occupant allemand, l'Union soviétique avait demandé la cession, à titre emphytéotique, de la ville et du port de Toulon ? La base de Guantanamo a plus de 100 ans d'existence, et elle existait bien avant la Révolution cubaine ! Ni Languepin, ni Raffy n'ont l'air de considérer que, lorsque Cuba, de gré ou de force, était dans l'orbite américaine, l'existence de cette base constituait une atteinte à sa souveraineté et à sa démocratie, par exemple une atteinte aux droits de Battista. S'en trouvait-il nargué ?

 

Pour résumer et synthétiser :

 

A. Ce qui est extraordinaire, lorsque j'écoute les journalistes énumérer les turpitudes du gouvernement cubain, c'est que, jamais, ces fameuses violations des droits humains n'ont été précisément énumérées. Combien y a-t-il eu de Cubains fusillés ? Torturés ? Jetés au bagne ? Où ? Quand ? Comment ? Cela rappelle les partisans d'un alignement de la France sur les Etats-Unis en 2003 (les Madelin, Lellouche, Mariton, Novelli, Goupil, etc.) évoquant les crimes de Saddam Hussein : quand et où Saddam Hussein les avait-il commis ? Quand les Américains l'aidaient à torturer les communistes irakiens ? Quand les Américains lui livraient des armes contre l'Iran ? Quand les Américains lui livraient des gaz contre les Kurdes ? Quand ils ont donné l'ordre au général Schwarzkopf de lui restituer ses chars et ses canons pour l'aider à écraser le soulèvement des chiites... qu'ils avaient précisément appelés à se soulever ?

 

B. Dans l'ensemble de l'Amérique latine, les guérillas, contre-guérillas, régimes policiers mis en place par les Américains, soutenus, financés, ont causé la mort de centaines de milliers de personnes (par exemple, au Guatemala, au Salvador et au Nicaragua) qui n'ont pas donné lieu à des grandes colonnes indignées dans les journaux si soucieux de droits de l'homme. Nick et Péan, dans leur livre sur TF1, rappellent qu'en 25 ans d'occupation indonésienne, la chaîne de Bouygues s'est intéressée une seule fois à Timor Leste : quand le pape y est allé ! Et il y eut plus de 200 000 morts, soit un quart de la population ! Et que dire de Singapour qui, par tête d'habitant, a un des plus forts taux de prisonniers de la planète, qui connaît les châtiments corporels et la peine de mort, qui pose des caméras partout ?

 

C. Mais le plus surprenant est la comparaison avec la Chine, pays au régime qu'on dira "ferme" (pour rester dans l'euphémisme), régime qui ne connaît que le parti unique, régime qui emprisonne, régime qui exploite ses travailleurs, régime qui torture, régime qui fusille, et, surtout... régime qui est toujours, officiellement communiste ! Sur l'échelle des valeurs où évoluent Raffy et Languepin (et même la plupart des journalistes français), la Chine se trouve incomparablement plus haut (ou plus bas, comme on voudra) que Cuba. Et pourtant, nulle part, lorsqu'il est question du président chinois, n'emploie-t-on l'expression "le dictateur chinois" (comme j'ai entendu dire "le dictateur cubain") Pourquoi ? Parce qu'il y a une Bourse à Shanghai ? Parce qu'il y a des milliardaires chinois ? Parce que ceux-ci achètent, en masse, des Mercedes, des Rolls-Royce, de Ferrari, des 4 x 4 ? Parce qu'ils permettent aux capitalistes occidentaux de faire de gras bénéfices sur des ouvriers exploités jusqu'à la moelle ? Parce que la Chine a 1,3 milliards d'habitants, la bombe atomique, parce qu'elle a envoyé des hommes dans l'espace et qu'elle fait peur ?

 

D. Dans le jugement sur Cuba, de même qu'il était aussi difficile de faire avouer à Olivier Languepin les acquis du régime que de lui arracher une dent saine, de même était-il impossible de découvrir (et cela, les journalistes de la station auraient pu le relever) certains points beaucoup plus délicats à évoquer : par exemple, le fait que l'ouragan Katrina, l'an dernier, a ravagé La Nouvelle Orléans et causé des milliers de victimes (et zéro à Cuba). Par exemple, que cinq Cubains ont été condamnés à la prison aux Etats-Unis, au mépris de toutes les règles de droit, et que leur jugement a été reconnu inique et cassé par les juges américains eux-mêmes ! (Le Diplo de décembre 2005).

 

E. Cette attitude des journalistes français n'est qu'un élément d'une attitude plus générale à l'égard des relations entre les Etats-Unis et l'Amérique latine. Tout est considéré du point de vue des Etats-Unis et de ce qui peut leur être bénéfique ou néfaste. Par exemple, un des deux journalistes (je n'ai pas noté son nom) disait : "Pour les Etats-Unis, Cuba n'est plus un problème. Pour eux, le problème, c'est Hugo Chavez". Mais n'aurait-on pas pu le leur rétorquer : "Le problème de Hugo Chavez - ou, plus généralement - du Venezuela, ce sont les Etats-Unis ?" Un peu comme on parlait - on parle encore - du "problème noir" aux Etats-Unis. Il n'y a pas de "problème noir" aux Etats-Unis. Les Noirs ne demandent qu'à vivre tranquilles, à se loger où ils veulent, à ne pas être inquiétés dans le Sud. Le problème, ce sont les Blancs ! Il est temps, pour les médias français, de faire, sur l'Amérique latine, leur "révolution copernicienne"...

 

Même si j'ai fait des efforts d'écoute, je n'ai pris l'émission qu'en cours de route et je me suis contenté de noter tout de suite, sur un bloc, ce que j'écoutais et non d'enregistrer. J'ai donc commis des erreurs de retranscription et omis des éléments importants. Je vous saurais donc gré, plus que jamais, de vos remarques, rectifications, compléments et critiques.

 

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours


lundi, 31 juillet 2006

31 juillet 2006

Chers tous,

 

Ce matin, sur France Inter, entre 8 h 20 et 9 h, à l'émission "Question directe", deux invités étaient conviés à parler de la situation au Proche-Orient : d'une part Nayla Moawad, la ministre libanaise des affaires sociales (apparemment une chrétienne) et Pierre Lellouche, député UMP de Paris. Plusieurs remarques.

 

1. Pierre Lellouche, député UMP, est aussi président de la délégation française à l'assemblée parlementaire de l'OTAN. Il est pro-Américain et pro-atlantiste et s'est employé, en 2003, aux côtés d'Alain Madelin, à combattre la position diplomatique de la France à propos de l'Irak (concrètement, il souhaitait que la France s'engage aux côtés des Etats-Unis, sinon militairement, du moins diplomatiquement). Par ailleurs, il est membre du courant "réformateur" des députés UMP à l'Assemblée nationale, courant que préside Hervé Novelli, député d'Indre-et-Loire, et qui est simplement le courant néo-libéral. Pierre Lellouche est donc un homme politique français néo-libéral (ou ultralibéral) et pro-Américain.

 

2. Mais, vendredi 28 juillet, entre 12 h et 13 h, toujours sur France Inter, l'émission "ça vous dérange ?" était consacrée à l'ouverture des magasins le dimanche. Contre cette ouverture, on trouvait Charles Melcer, président de la Fédération Nationale de l'Habillement. Et, en faveur de l'ouverture, on trouvait... Pierre Lellouche, député UMP de Paris. Donc, en deux jours ouvrables de la semaine, proches l'un de l'autre, à des heures de grande écoute, la parole a été donnée à un homme influent qui représente une pensée très conséquente : l'importation, en France, du modèle économique et social des Etats-Unis républicains et la défense de l'actuelle politique étrangère de ces mêmes Etats-Unis, ainsi que de la politique étrangère actuelle de l'Etat d'Israël.

 

3. Juste un mot sur l'émission de vendredi : un des arguments de Pierre Lellouche, pour justifier l'ouverture des magasins le dimanche, était de dire : "Mais le législateur n'a pas à dire - ou à imposer - aux Français la façon dont ils doivent occuper leur dimanche !". Autrement dit, pour parler clair, si les Français veulent, le dimanche, se promener dans un supermarché, on n'a pas à le leur interdire ! J'ai toujours trouvé très pharisienne cette façon de s'abriter derrière les besoins (ou les désirs, ou les pulsions) des gens pour justifier des transformations de la société dans un sens ultralibéral. Comme si, le dimanche, la vie des gens était tellement vide, leur imagination tellement pauvre que leur seule distraction serait d'aller consommer dans une grande surface ! (La droite actuellement au pouvoir en France montre une complaisance à accompagner les habitudes - ou les moeurs - des Français qui serait plus convaincante si elle s'exerçait avec autant de générosité à l'égard d'autres formes de vie tout aussi vivantes aujourd'hui : celles des homosexuels ou celles des partisans du PACS, par exemple...).

 

4. Aujourd'hui, Pierre Lellouche, invité à s'exprimer, liait en particulier la question de l'Iran (et, bien entendu, celle du programme nucléaire iranien) à la question libanaise. Car il était pour lui évident que le Hezbollah libanais n'était qu'une marionnette aux mains de l'Iran. Et il ajoutait [j'ai juste noté après coup, pas totalement] : "Ce sera la première fois - si l'Iran se dote d'un armement nucléaire - qu'un pays musulman non arabe sera la super puissance protectrice de la région !". Cette constatation était proférée, sur le ton de l'évidence, comme si c'était un fait inquiétant, comme si...

 

4.1. - Comme si, dans chaque région du monde, il ne se trouvait pas une puissance dominante : Brésil ou Mexique en Amérique latine ou centrale, Afrique du Sud en Afrique australe, Allemagne en Europe, Chine en Asie orientale, etc. Apparemment, Pierre Lellouche n'a pas l'air trop gêné que l'Australie soit la puissance dominante de l'Océanie ou que, actuellement, la Turquie et Israël aient les armées de terre les plus fortes du Proche-Orient. Comme si un problème ne se posait que lorsque les puissances locales dominantes n'étaient pas des alliées des Etats-Unis...

 

4.2. - Comme si la seule puissance dominante, actuellement, au Proche-Orient, n'était pas les Etats-Unis, soit directement, par ses flottes et ses bases terrestres ou navales, soit par ses alliés (Israël, Turquie, Arabie saoudite, Koweit), soit par les pays qu'elle occupe (Irak, Afghanistan), et qui lui confèrent une prééminence écrasante. Et encore plus depuis que l'URSS a disparu.

 

5. Le journaliste, s'adressant à la ministre libanaise, lui disait [j'ai noté exactement] : "Vous comprenez, madame, que, pour une large partie de la communauté internationale, le Hezbollah est une organisation terroriste ?". A beaucoup d'égards, cette question ne manquait pas d'effronterie :

 

5.1. - D'abord, sur cette fameuse "communauté internationale", dont tout le monde sait l'imposture de la définition, puisque loin de se référer aux quelque 194 pays représentés dans les instances internationales, il ne s'agit jamais que des Etats-Unis et d'une toute petite dizaine de leurs alliés (pays anglo-saxons - Royaume-Uni, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande - plus, selon les cas, Allemagne, Pays-Bas, Israël, Japon et quelques paradis fiscaux) et même, à l'intérieur de ces pays, uniquement les hommes d'affaires, les financiers, les Bourses, les riches, les politiques, les machines militaires et les médias dominants et certainement pas la masse de la population. Donc, si tous ces pays représentent, au total, au maximum 10 % de la population mondiale, les milieux qui y tiennent les rênes ne sont, en étant très généreux, que 10 % de ce même total, soit 1 % du total du monde, ce qui est vraiment peu... pour une communauté internationale !

 

5.2. - Ensuite parce qu'elle s'adressait à une ministre d'un pays (le Liban) en parlant d'un parti issu d'environ 40 % de la population, fortement implanté, populaire, et élu démocratiquement. Transposons un peu ces propos dans l'espace et dans le temps. Qu'aurait-on pensé si, au début des années 1950, un journaliste anglais, s'adressant à un ministre MRP (ou SFIO) de la IVe République, avait demandé : "Vous comprenez, monsieur, que, pour une large partie du monde libre, le Parti communiste est une organisation terroriste ?" Et ce, alors que le P.C. représentait plus du quart de l'électorat, qu'il était auréolé de ses faits de résistance - et du prestige, encore inentamé - de l'URSS - et qu'il était épaulé non seulement par des syndicats mais aussi par des mouvements chrétiens dans certains de ses combats sociaux.

 

6. Le journaliste évoquait aussi un de ses voyages dans la Bekaa, où il avait vu des portraits géants de tous les dignitaires religieux iraniens (tous les ayatollahs depuis Khomeiny) à côté de l'étendard jaune du Hezbollah, timbré d'une mitraillette pointée vers le ciel, symbole de violence et de dédain des droits de l'homme, évidemment. [Là aussi, on pourrait presque, trait pour trait, transposer ces mots dans un autre conteste. Qu'on imagine un journaliste anglais à la fête de L'Humanité, en 1951 : "On y a vu les portraits géants de Staline, Molotov, Vorochilov, etc." Et le drapeau communiste flotte, rouge, timbré d'une faucille et d'un marteau, etc.]

 

7. Ce que je veux souligner par là, c'est, comme je le disais précédemment, le parallélisme des formes : l'islamisme (quand ce n'est pas l'Islam tout court) a été immédiatement revêtu des défroques encore chaudes tissées par l'anticommunisme (et - s'en étonnera-t-on ? - elles lui vont comme un gant...). Et il l'a été de deux façons : d'une part en ce qu'il a été paré des mêmes comportements (dictature, oppression de la pensée, retard technologique et social, pratiques risibles et ridicules, etc.), et, aussi, qu'il a repris les mêmes desseins de subversion intérieure (par une cinquième colonne infiltrée, où l'on retrouve, à côté des inévitables immigrés maghrébins, les non moins inévitables partis communistes, trotskistes, les associations de défense des droits de l'homme et même, plus récemment, les... écologistes et les altermondialistes !) et de domination impérialiste du monde. Dans ce parallélisme des formes, il n'y a pas un schéma du langage anticommuniste qui ne puisse être transposé, tel quel, au nouvel ennemi : l'Islam.

 

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, rectifications et critiques

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours


jeudi, 27 juillet 2006

27 juillet 2006

Chers tous,
 
Aujourd'hui, au journal de 13 h de France Inter, il était question de la conférence qui s'est tenue hier, à Rome, pour faire cesser les combats au Liban. Cette conférence a vu s'affronter plusieurs points de vue, en particulier ceux de la France et des Etats-Unis. En résumé, la France était pour un cessez-le-feu immédiat, alors que les Etats-Unis demandaient un cessez-le-feu "définitif", c'est-à-dire souhaitaient que "toutes les causes d'affrontement" au Liban fussent supprimées.
 
Sous cette formulation sibylline, se cachent en réalité des visées totalement divergentes, voire contraires. Pour les Etats-Unis, en effet, l'expression "les causes d'affrontement", ce n'est pas l'ensemble des avanies faites aux musulmans dans la région  (toutes les guerres, coups d'Etat, interventions diverses depuis 1945) mais le nom de code de tous les groupes, partis, Etats, organisations, qui s'opposent, globalement, aux desseins géopolitiques des Etats-Unis ou d'Israël. Pour les Etats-Unis, le Liban ne redeviendra paisible que lorsque le Hezbollah aura été éliminé du Liban. Ils considèrent donc qu'un cessez-le-feu serait objectivement favorable au Hezbollah en ce qu'il permettrait à ce mouvement de rester sur place, voire de reconstituer ses forces.
 
Le journaliste appelé à commenter cette actualité (je n'ai pas relevé son nom) soulignait qu'à l'occasion de cette conférence, on se trouvait ramené trois ans en arrière (en 2003), lorsque la France avait pris la tête, au moins en Europe, de l'opposition à la guerre d'Irak. Après une période de rapprochement (signalée dans les dernières éditions du Diplo), les deux pays se retrouvent donc de nouveau en opposition.
 
Je rappelle tout cela pour en arriver à la phrase du commentateur qui m'a fait dresser l'oreille : "Espérons que le fossé entre Washington et Paris ne va pas se creuser à nouveau, cela nous rappellerait de mauvais souvenirs". Cette phrase est très révélatrice :
 
1. Pourquoi la France et les Etats-Unis devraient-ils être d'accord sur tout ? En théorie, on pourrait penser que, selon les cas, ce serait soit la France soit les Etats-Unis qui adopterait le point de vue de l'autre. En fait, il est constant que, depuis 1945 (et plus encore depuis 1990), ce sont les Etats-Unis qui mènent toute la politique occidentale, voire mondiale. Lorsque les deux pays sont d'accord, c'est donc, au moins à 98 %, que cet accord se fait sur la position des Etats-Unis. Donc, lorsqu'un fossé se creuse, c'est, la plupart du temps, que la France regimbe : sortie de l'OTAN en 1966, reconnaissance diplomatique de la Chine, discours de Pnomh Penh, refus de boycotter les Jeux Olympiques de Moscou de 1980, opposition à la guerre d'Irak de 2003, etc.
 
2. Pourquoi le journaliste espère-t-il ? En quoi l'entente de la France et des Etats-Unis lui semble-t-elle une situation idéale ? Ne peut-on penser que la France, certaines fois, puisse privilégier d'autres liens, mettre en oeuvre d'autres solidarités : avec le monde musulman, avec les pays ACP (Afrique - Caraïbes - Pacifique) pour garantir à ceux-ci des débouchés européens à leurs produits agricoles, avec la Russie, dont les liens sont constants depuis un siècle, et ce même si cela contrarie les Etats-Unis ?
 
3. En quoi une dissension, voire une opposition frontale, entre la France et les Etats-Unis serait-elle si dommageable qu'elle ne donnerait lieu, plus tard, qu'à des mauvais souvenirs ? Pour un grand nombre de Français, au contraire, la France, en 2003, a sauvé son honneur en ne s'engageant pas dans une guerre qui n'était fondée que sur des mensonges et des tromperies. Elle a épargné de l'argent, beaucoup d'argent (plus utile à convertir en aide aux défavorisés qu'en bombes pour les Arabes), elle a surtout - au premier chef ! - préservé la vie de ses soldats (et on voit ce qu'ont subi les Italiens et les Espagnols) et elle a enfin préservé ses intérêts en conservant - ou, au moins, en maintenant - du crédit dans les pays musulmans. Pour ma part, je ne vois là que de bons souvenirs !
 
Globalement, donc, contrairement à ce qu'on croit, une large partie des journalistes reste (pour autant qu'elle ait jamais cessé de l'être) atlantiste ou américanophile. Pour nombre d'entre eux, l'opposition aux Etats-Unis (dans la politique, l'économie ou la société) est une marque de crétinisme, vite attribuée à l'appartenance à un parti extrême : Parti communiste, LCR, LO, anarchistes ou Front National.
 
Un point qui n'a pas été précisé dans les journaux : d'où venaient les quatre observateurs de l'ONU tués par une bombe israélienne dans leur observatoire du Sud-Liban ? On pourrait penser que ces observateurs - comme souvent - étaient issus de petits pays, voire de pays d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique latine : Ghana, Indonésie, Costa Rica, etc. Eh bien non ! Les quatre observateurs avaient chacun une nationalité différente : un Autrichien, un Canadien, un Finlandais... et un Chinois. Donc trois représentants du "premier monde" (dont l'un est allié aux Etats-Unis), à très haut niveau de vie, et un pays potentiellement adversaire des Etats-Unis. Cette "erreur de tir" rappelle curieusement le bombardement de l'ambassade de Chine à Belgrade par des avions américains, en 1999. Pour une armée qui possède des instruments de visée sophistiqués, qui connaît la région par mètre carré depuis 60 ans (et plus encore depuis la guerre de 1982), qui a des liens avec les observateurs de l'ONU, cette "erreur" est bien peu "professionnelle". Il est étrange que personne, à ma connaissance, n'ait fait le rapprochement avec l'ambassade de Chine. Mais peut-être n'était-ce pas "politiquement correct" ?
 
Je vous saurais gré de vos remarques, rectifications, précisions et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud AMD Tours

vendredi, 21 juillet 2006

21 juillet 2006

Chers tous,

 

[Précision en cas de mauvaise réception. Ce message est divisé en paragraphes séparés par un interligne. J'ai numéroté chaque paragraphe. Si le texte apparaît en un seul bloc indifférencié, il suffira donc de faire deux retours à la ligne à chaque numéro pour retrouver la présentation d'origine].

 

1. Depuis une dizaine de jours qu'a été lancée l'offensive de l'armée israélienne au Liban [je précise bien au Liban, puisque ce n'est pas seulement le Hezbollah au Sud Liban mais tout le pays, ses habitants (civils), ses infrastructures (villes, routes, ponts, châteaux d'eau) qui est visé], depuis une dizaine de jours, donc, il est question de "Katiouchas" qui seraient utilisées (au féminin, car le nom est féminin) par le Hezbollah contre les objectifs civils israéliens.

 

2. Sous une apparence technique (le nom d'un matériel militaire), l'emploi de ce nom - qui ne me semble pas correspondre à la réalité, je vais dire pourquoi - se dissimule une opération psychologique, qui répond à une visée idéologique. Je demande donc aux lecteurs (lectrices) de bien vouloir, au préalable, prendre connaissance des - brèves - explications ci-après.

 

3. Le mot "Katioucha" (ou "Katuysha", pour lui conférer une couleur locale) est, en russe, le diminutif affectueux du prénom "Catherine", quelque chose comme "Petite Catherine" ou "Cathy". Ce nom donné à une arme est, du reste, courant chez les militaires de tous pays, depuis fort longtemps, pour exprimer la confiance et l'affection d'un objet qui, tout à la fois les protège et les valorise, en leur permettant de remporter la victoire sur l'ennemi (depuis les épées célèbres baptisées "Excalibur" ou "Durandal", jusqu'aux avions, et, en particulier au - tristement - célèbre "Enola Gay", l'avion qui lança la bombe sur Hiroshima, et à qui son commandant avait donné le nom patronymique de sa mère).

 

4. Cette arme est également connue, via les Allemands, sous le nom d'orgues de Staline (Stalinorgel), plus techniquement, sous celui de lance-roquettes à tubes multiples, ou lance-roquettes multiples (LRTM ou LRM), et, précisément, sous le nom russe de BM-8, de 82 mm de diamètre, ou de BM-13, de 32 mm. Il s'agissait d'un châssis de tubes, montés par modules horizontaux de 6, 7 ou 8, et qui pouvaient lancer, par salves (la notion de salves est importante), des bordées de 6, de 7 ou de 8 fusées. Ces châssis comprenaient de 14 à 48 tubes (soit de 2 rangées de 7, ou 6 rangées de 8). Le tout était monté non sur un blindé mais à l'arrière d'un camion. C'était donc une arme rustique, pouvant être développée à l'économie, à partir du recyclage de matériels civils.

 

5. La charge était de 22 kg et contenait un explosif (contre des matériels ou des bâtiments), ou des dispositifs à fragmentation (contre des hommes). La portée était de 5 à 9 km (donc relativement courte). L'effet était un effet de saturation dévastateur, employé sur des concentrations de troupes (infanterie, artillerie ou chars, compensé par une grande imprécision et une faible mise au point (contrairement au canon). L'impact était relativement concentré (un petit nombre d'hectares ou quelques pâtés de maison).

 

6. Pourquoi l'emploi de ces "Katiouchas" par le Hezbollah me paraît-il douteux ? Pour plusieurs raisons :

 

6.1. D'abord en raison de la limitation de la portée : les roquettes lancées par le Hezbollah, et qui ont atteint Haïfa ou Nazareth, étaient lancées depuis une distance dont le module était, au moins, de la dizaine de kilomètres (vu leur éloignement par rapport à la frontière), soit 10, 20, 30, 40 km ou davantage. Certes, on pourrait objecter que rien n'interdit l'usage de LRM à plus longue portée (c'est le cas des LRM américains ou anglais, utilisés lors de la première guerre du Golfe, et qui ont une portée d'une trentaine de kilomètres). La courte portée n'implique pas nécessairement une technologie insuffisante, elle répond aussi à un objectif militaire. Les pluies de Katiouchas sur les soldats allemands causaient des ravages dans leurs rangs et, en outre, avaient un puissant effet démoralisateur (comme celui que recherchaient les Allemands avec leur avion d'assaut Ju-88 Stuka). Un tir de Katioucha devait être donc effectué d'assez près pour que l'infanterie (ou les chars) donnent l'assaut dans la foulée avant que les troupes n'aient pu se reprendre et se reformer. Quelques minutes à une demi-heure.

 

6.2. Puis en raison de l'encombrement du porte-engin (en l'occurrence le camion). Celui-ci, alourdi par sa charge, se déplace lentement, il lui faut être ravitaillé en carburant (d'où des camions-citernes ou des dépôts). Il lui faut, en outre, prévoir des munitions de rechange (d'où d'autres camions). Or, toute la région du Sud Liban est surveillée, de haut, par les engins suivants : drones, avions de reconnaissance à hélice et à réaction, AWACS (Boeing 707 reconfigurés), hélicoptères et satellites américains. Chaque mouvement peut être détecté visuellement, immédiatement, par la chaleur (infra-rouge) et par radar. Un conducteur de camion qui s'approche de 5 à 9 km de la frontière israélienne se rejoue donc "Le salaire de la peur" à chaque tour de roue.

 

6.3 Puis en raison des conditions du tir. Durant la Seconde Guerre mondiale, le départ des salves de Katiouchas laissait derrière elle une fumée impressionnante, qui la faisait repérer immédiatement et l'exposait aux tirs de contre-batterie. Actuellement encore, les LRM américains, malgré leurs perfectionnements, laissent encore derrière eux une traînée importante qui rend la vie de leurs servants périlleuse (y compris au moment du tir).

 

6.4. Puis en raison de leur usage contre les civils. Sur une troupe (blindés, artillerie, infanterie) en général concentrée, des salves de Katiouchas sont très efficaces. En revanche, pour atteindre des objectifs civils, il est psychologiquement plus "rentable" de viser, dans une ville, des installations dispersées (une gare, un silo, une usine, des barres de HLM ou des pavillons, des supermarchés, etc.) qu'un seul pâté de maison. Tuer 50 personnes dans le même immeuble ne procure pas plus d'effet que d'en tuer 10. En revanche, en tuer 50 dans dix endroits dispersés de la ville donne à tous les habitants le sentiment qu'ils sont en danger. Comme une météorite ou un éboulement de terrain qui écrase un pâté de maison : ceux qui sont restés en dehors du coup penseront que c'est la fatalité.

 

6.5. Enfin, en raison de la réalité. A côté des "Katiouchas" ont été développées d'autres armes à longue portée, créées, celles-ci, par les Allemands, à partir des V1 et des V2. Des fusées à plus longue portée (jusqu'à quelques centaines de kilomètres) et dont la version la plus connue a été le fameux "Scud" soviétique, utilisé durant la première guerre du Golfe. La technologie de ces armes a été assimilée, reprise et perfectionnée par les ingénieurs iraniens, qui cherchent à se constituer une industrie de guerre autonome. Il est donc plus que vraisemblable que les fusées expédiées sur Israël sont des engins de quelques mètres de long, transportables (et transportées) dans des véhicules légers et déjà prépositionnés (donc ne naviguant pas sous l'oeil des caméras embarquées dans des aéronefs) et employés à l'unité, avec plus de précision que des "Katiouchas".

 

7. Pourquoi donc employer le terme de Katioucha ? D'abord parce que nombre des adversaires arabes d'Israël (Egypte, Syrie, Libye, Irak), ont été, de longue date, équipés d'armement soviétique. Ensuite parce que l'industrie d'armement russe continue à être très dynamique et à fournir des matériels à des adversaires potentiels des Etats-Unis : Chine, ou, plus récemment, Venezuela. Or, sur une opinion française formatée durant des années à la propagande anticommuniste et antisoviétique, l'énoncé de termes militaires russes (mig, kalachnikov, T-72, Sam-7) est propre à susciter la crainte, l'hostilité, la méfiance. Or, aujourd'hui, pour diverses raisons - guerre de Tchétchénie, emploi stratégique des ressources en gaz et pétrole, opposition aux Etats-Unis en divers points du monde - les Russes sont de nouveau présentés par les médias comme des gens dangereux et peu recommandables. A certains égards, l'emploi de noms russes (comme, dans d'autres contextes, l'emploi de noms allemands ou arabes) suscite, chez les Français, des réactions de peur et d'hostilité.

 

8. Cette référence à la Russie est du même ordre que cette comparaison des journaux de droite français qui, durant des années, a suscité mon étonnement : "La fiche de paye du Ministère de l'Education nationale est la plus longue du monde après celle de l'Armée rouge". Pourquoi cette comparaison ? Pourquoi ne pas avoir comparé l'Education nationale aux autres ministères français (dont l'armée, mais française) ou aux grandes entreprises privées, ou aux établissements d'enseignement privés ? Pourquoi ne pas avoir comparé l'Education nationale française à ses homologues (publiques et privées) des pays étrangers ? Parce que le raisonnement inavoué qui se cachait derrière cette comparaison apparemment boiteuse était celui-ci : "Pendant que des millions d'hommes sont massés derrière le Rideau de fer, n'attendant qu'un signe pour nous envahir et nous imposer un régime soviétique, d'autres millions (les enseignants) payés par nos impôts mais noyautés par les syndicats communistes, formatent l'esprit de nos enfants en leur inculquant la haine de l'entreprise privée et de l'Amérique. Le résultat sera que, lorsque les Russes attaqueront (car il ne faisait aucun doute que l'agression viendrait de l'Est), nos enfants, démoralisés par la propagande communiste, tireront dans le dos de nos alliés et mettront crosse en l'air".

 

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud


mercredi, 19 juillet 2006

19 juillet 2006

Chers tous,

 

Sur les ondes de France Inter (dans ma maison d'enfance, où je passe mes vacances, je ne dispose que de cet instrument), j'ai écouté plusieurs choses :

 

1. Ce matin, entre 8 h 20 et 8 h 30, Pierre Weill avait invité Dominique Voynet. Outre les rituelles questions sur les élections (au sein des Verts et, plus largement, en France), Dominique Voynet a été interrogée sur l'actualité, et, en particulier, sur la nouvelle guerre du Liban. Pierre Weill lui a, à cet égard, posé deux questions [que je reconstitue de mémoire car je ne les ai pas relevées dans l'instant. J'invite donc instamment les lecteurs à les corriger].

 

Première question : "Dominique Voynet, sur cette guerre du Liban, êtes-vous d'accord avec la position du président de la République, qui demande à Israël de se modérer, mais qui demande en même temps l'élimination du Hezbollah au Sud Liban ?".

 

Seconde question : "Dominique Voynet, estimez-vous que le Hezbollah est un mouvement terroriste ?"

 

Remarques sur ces questions :

 

1. La première question ne signifie rien d'autre, une fois décryptée, que : "Les membres du Hezbollah sont de dangereux malfaiteurs qu'il faut éliminer au plus vite. Mais, en y allant avec leurs gros sabots, les Israéliens déconsidèrent leur cause. Qu'ils se reprennent et qu'ils tuent, mais qu'ils tuent proprement et discrètement, car on doit "ramer" pour justifier leur opération".

 

2. Cette interprétation est confortée par la seconde question, qui, tout en admettant, en théorie, plusieurs réponses : "Oui, le Hezbollah est un mouvement terroriste", ou "Non, le Hezbollah n'est pas un mouvement terroriste", ou "Le Hezbollah a, certes, une idéologie terroriste, mais il ne la met pas toujours en pratique", etc., était, en fait, une question fermée, en ce que le mot qu'on souhaitait voir prononcer à l'invitée ("terroriste") était contenu dans la question. [Notons d'ailleurs que Dominique Voynet n'est pas tombée dans ce piège et qu'elle a souligné que certains Libanais pouvaient se reconnaître dans le Hezbollah en tant que celui-ci avait su asseoir son autorité et qu'il rendait des services à la population].

 

3. Il semble donc bien que, au moins pour France Inter, la banalité, voire la normalité (en attendant la légitimité) de l'intervention d'Israël au Liban a été totalement intégrée. Une des preuves, c'est que les flash horaires des journaux (en dehors de ceux de 7 h, 13 h et 19 h, c'est-à-dire les "grands" journaux, les plus développés) ne commencent même plus par la guerre au Liban. Ils ouvrent presque tous par la canicule, puis passent à des sujets de politique intérieure (élections) ou aux séismes de l'Indonésie. C'était le cas de la revue de presse de 8 h 30, où, me semble-t-il, la guerre du Liban n'est arrivée qu'en quatrième (voire cinquième) position.

 

4. Israël intervient au Liban depuis des dizaines d'années. (Je crois me souvenir qu'au début des années 1970 les Israéliens, au cours d'un raid, avaient plastiqué tous les avions de l'aéroport de Beyrouth). Pour les journalistes, donc, l'actuelle intervention israélienne au Liban s'inscrit dans un scénario bien connu de centaines de raids et d'interventions depuis des décennies. Et, comme on est - pour l'instant - bien en deçà de l'intervention de 1982, où les divisions blindées israéliennes étaient allées jusqu'à Beyrouth, il n'y a pas lieu de s'émouvoir pour si peu. Par ailleurs, il semble que, à l'égard du Hezbollah, les journalistes ne raisonnent plus qu'avec le syllogisme suivant :

 

- Au Liban (ou à Gaza ou en Cisjordanie), le Hezbollah, c'est l'Iran sous un autre nom (puisque c'est un mouvement chiite, comme l'Iran est chiite).

- Or, l'Iran veut se procurer la bombe atomique et, par ailleurs, son président, qui nie l'Holocauste, a dit qu'il fallait rayer Israël de la carte, par conséquent l'Iran, c'est le nazisme.

- Donc, contre le Hezbollah (donc contre l'Iran, donc contre le nazisme), il ne faut ni avoir d'états d'âme, ni prendre de gants.

 

2. Entre 12 h et 13 h, toujours sur France Inter, était invité Abd al Malik, auteur, compositeur et interprète de rap. A un moment (j'étais en voiture) le journaliste invite à s'exprimer Pierre Delanoë, parolier (de nombreuses chansons célèbres, d'ailleurs). Et là, Pierre Delanoë se met à dire que le rap ne représente rien, que ceux qui composent cette musique ne comprennent rien à la musique et il répète, à plusieurs reprises, que c'est un art pour "primitifs". Ce terme de "primitifs" est revenu de nombreuses fois dans ses phrases. Globalement, donc, Pierre Delanoë a été à la fois très agressif et très méprisant pour le rap (alors que, au moins au début, Abd el Malik lui a répondu de façon très modérée). A la fin, un auditeur a demandé la parole [je soupçonne l'animateur de France Inter d'avoir sélectionné sa question pour formuler une pensée qu'il ne voulait pas exprimer lui-même] et a conclu : "Je crois que ce M. Delanoë doit être une personne âgée qui souffre de la chaleur...". J'avoue que Pierre Delanoë qui, jusqu'à présent, avait, dans mon esprit, une certaine stature, a vu sa taille diminuer de plusieurs décimètres... Il me rappelle Jean Royer (ex-maire de Tours) qui, lors d'une réunion au palais des congrès le Vinci parlait de la peinture moderne en disant : "Tout ça, c'est du Picasso..."

 

3. La canicule a fait ses premiers morts. Parmi ces morts, France Inter signale un ouvrier employé par une entreprise d'enrobage de la chaussée (à Mâcon, je crois), qui est mort hier d'hyperthermie (on notera à quel point l'emploi de ce terme savant peut être utile pour camoufler le sordide de l'affaire). Le journaliste signale que cet ouvrier était un intérimaire qui travaillait ici pour son premier jour. Et il se demande si la société qui l'employait lui avait bien fourni toutes les informations de sécurité (le seul fait de poser la question impliquait déjà la réponse). Mais, si on résume les conditions dans lesquelles cet ouvrier travaillait, on peut se dire qu'il cumulait tous les malheurs :

 

1. La température mentionnée par la météo est toujours relevée sous abri, à 2 mètres du sol, et sur un sol gazonné, pour éviter le phénomène de renvoi de chaleur.

2. Là, le travail avait lieu en plein soleil, sur de l'asphalte (qui réverbère la chaleur) et, peut-être à une hauteur de 1 mètre à 1,20 mètre du sol, voire moins (hauteur du visage de l'ouvrier quand il se penche avec sa pelle). Donc, la chaleur, à 1 m du sol, sur une route, est peut-être de 10° supérieure. Si on suppose que la température était de 35°, cela donne 45 °.

3. Plus le jour passe, plus la chaleur s'accumule : je le constate sur ma terrasse, orientée au sud, où il fait encore chaud à 23 h, alors que le jardin à 2 mètres de là, est frais. Donc, vers la fin de la journée (heure à laquelle l'ouvrier a eu son malaise fatal) la route rayonnait toute la chaleur accumulée depuis le matin. Donc, on peut encore ajouter au moins 3 ou 4 degrés de plus. Total : 48°.

4. S'il y avait un enrobage, c'est qu'il y avait une machine à goudron fondu : le goudron en fusion rajoute sans doute, au bas mot, une dizaine de degrés là où il coule. Total : vers les 60 °.

5. Dernier point : le goudron fondu dégage des émanations et des vapeurs qui handicapent la respiration et empêchent de ventiler les poumons.

 

En plus, cet ouvrier était un intérimaire, et, de surcroît, un intérimaire peu qualifié : socialement, il accumulait donc tous les handicaps (pour peu qu'il sortait, en plus, d'une période de chômage). Objectivement, faire travailler toute une journée un être humain dans ces conditions, cela veut dire : le tuer. De même que, l'hiver dernier, les SDF ne sont pas morts de froid mais d'indifférence et d'égoïsme de la société, l'ouvrier qui meurt sur une route meurt par l'appétit de lucre, la religion de la rentabilité, la recherche du profit : car cela prendrait du temps (donc de l'argent), de lui apprendre les règles du CHSCT (Comité d'Hygiène et de Sécurité des Conditions de Travail), cela prendrait du temps de lui aménager des pauses, cela prendrait du temps de lui fournir des boissons fraîches, cela prendrait du temps d'aller le faire arroser sous une douche...

 

L'insécurité, la criminalité, ce ne sont pas les immigrés, les marginaux, la lie de la population (les Arabes, les Manouches, en somme...) qui terrorisent les "honnêtes gens", c'est d'abord - et ô combien plus ! - des messieurs bien mis, dans des bureaux bien climatisés, qui trouvent qu'un retour sur investissement, ça vaut bien, de temps en temps, un homme qui crève sur la route...

 

[Je vous demande pardon pour ma véhémence, mais j'ai connu des proches qui ont été employées dans ces conditions-là. Alors, évidemment, en cette circonstance, je suis un peu partial...].

 

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, et critiques

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD Tours


dimanche, 16 juillet 2006

16 juillet 2006

Chers tous,

 

Les remarques ci-après portent sur le parallélisme des formes, thème que j'ai, ici et là, déjà évoqué. L'idée que j'esquisse est que ce parallélisme des formes est une structure dans laquelle la pensée se moule et se moule si inconsciemment qu'on finit par la croire naturelle. C'est ce qui explique, en partie, les commentaires des journalistes des médias de grande diffusion et éclaire le sens de certaines de leurs questions. Je vous soumets donc ci-après les points où j'ai cru en déceler la trace :

 

1. Actuellement, depuis 4 ou 5 jours, l'armée israélienne est engagée dans des opérations de grande ampleur au Liban. A la suite de l'enlèvement de deux de ses soldats (et du bombardement de quelques localités israéliennes par le Hezbollah), le gouvernement israélien est intervenu au Liban.

 

Certes, une partie des opérations est très ciblée (au sud du Liban ou dans les quartiers chiites de Beyrouth), mais, dans l'ensemble, c'est le Liban tout entier qui est visé (et pas seulement le Liban favorable au Hezbollah). Les ponts sont coupés, les routes défoncées par des cratères de bombes, les stations-services, radars et phares côtiers, aéroports, installations de pompage de l'eau détruits. En outre - et c'est là le plus grave - la population civile libanaise est durement touchée puisque près de 200 Libanais ont péri.

 

Le but déclaré (qui n'est pas le but réel) du gouvernement israélien est de contraindre le gouvernement libanais "à prendre ses responsabilités", c'est-à-dire à employer la force pour réduire à néant l'importance militaire et politique du Hezbollah. [Notons d'ailleurs que ces vues sont partagées par "la communauté internationale" - euphémisme journalistique désignant la triade Etats-Unis - Angleterre - France - qui, en vertu de la résolution 1559 de l'ONU, exige le désarmement "des" milices du Sud-Liban (on appréciera le jésuitisme du pluriel), c'est-à-dire, en fait, la disparition des forces hostiles aux intérêts occidentaux].

 

- Par ailleurs, et dans un tout autre domaine (et c'est là que réside le parallèle que je souhaite exposer), lorsque, en France, au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, se développe une délinquance des mineurs (soit individuelle - vols, agressions - soit collective - émeutes), la tendance de ces gouvernements est à "responsabiliser" (c'est-à-dire à punir) les parents, par des amendes, des peines de prison, le retrait de la garde des enfants, la suspension des aides sociales, des allocations familiales, des diverses prestations, etc.

 

Où est le parallélisme ?

 

- Il est d'abord dans l'identité des auteurs des "perturbations" :

 

- Pour ce qui concerne les troubles à l'ordre civil, en France, ce sont souvent des jeunes présentés comme issus des anciennes colonies (Afrique du Nord et Afrique noire), en Angleterre, des originaires de l'ancien empire des Indes ou des pays de l'empire ottoman placés sous mandat britannique après 1918 (Egypte, Irak) ou des pays d'Afrique anglophone. Aux Etats-Unis, ce sont les immigrants latinos ou les Afro-Américains. Ce sont, en bref, des populations pauvres, turbulentes, qui, lorsque, de surcroît, elles sont musulmanes, sont stigmatisées comme islamiques, fanatiques, intolérantes, inassimilées et inassimilables.

 

- Pour ce qui est d'Israël et du Liban, ce sont des populations déracinées, issues des populations sédentaires d'avant 1948, pauvres (vivant dans des camps) et systématiquement présentées comme manipulées par des islamiques fanatiques : par le Hezbollah, par les brigades des martyrs d'Al-Aqsa, par Al-Qaïda, etc. Une population non sédentaire (même si elle vit dans le même camp depuis des décennies) éveille inéluctablement la crainte du sédentaire envers le nomade, crainte invétérée, quasi-immémoriale, remontant aux "migrations de peuples"* de la fin de l'empire romain, et présente encore dans la défiance envers les gens du voyage. Dans tous les cas, pour les auditeurs ou téléspectateurs des médias français, il y a similitude de représentation.

 

- Il est ensuite dans l'impuissance des responsables désignés :

 

- Pour les troubles à l'ordre civil, ce sont les parents. Mais les parents sont souvent pauvres, ne maîtrisent ni la langue ni les usages du pays d'accueil, ou bien, en raison de la nature de leur travail, doivent laisser leurs enfants de longues journées livrés à eux-mêmes. Ou bien il s'agit de mères célibataires (stigmatisées en tant que telles, le mot de filles-mères étant encore d'usage dans le vocabulaire d'extrême droite... ainsi que les représentations y afférentes) également peu qualifiées. Globalement, pour de multiples raisons, la plupart du temps indépendantes de leurs souhaits, ces parents ont perdu leur autorité sur leurs enfants. Devant les dérives de ces derniers, ils sont impuissants (quand on le leur reproche - souvent à l'adolescence - il est trop tard).

 

- Pour ce qui est du Liban, il s'agit d'un pays petit, déchiré à la fois entre chrétiens et musulmans et à l'intérieur de chacune de ces confessions. Un pays où des puissances comme la France, les Etats-Unis, Israël, en appuyant un camp contre un autre, ont renforcé les divisions. Y compris en étant inconséquents (c'est-à-dire en tolérant d'abord l'ordre syrien, parce que c'était la solution la plus commode, puis en détruisant cet ordre lorsqu'il contredisait les intérêts occidentaux, rebaptisés pour la circonstance "démocratie" ou "Etat de droit"). Dans les deux cas, l'impuissance de l'autorité (parentale en France ou dans les autres pays, gouvernementale au Liban) est imputable à l'indifférence ou à la politique délibérée des gouvernements occidentaux. Il y a là similitude de structures.

 

- Ce parallélisme, enfin, est dans l'attitude.

 

Dans les deux cas, outre les acteurs directs (jeunes en rupture en France, Hezbollah au Liban) qui sont touchés par des actions spécifiques (arrestation et prison dans un cas, bombardements et actions commandos dans l'autre), sont visés des tiers qui, dans les deux cas, sont impuissants à rétablir leur autorité : des parents ayant perdu leur autorité depuis que leurs enfants sont à l'école primaire ou, au Liban, un gouvernement qui a perdu l'autorité sur une partie de sa population (les chiites) Or, ces chiites, nombreux, bien implantés, bien armés, bien structurés, jouissent du prestige d'avoir chassé Israël du sud du pays. Ils sont soutenus par la Syrie et par l'Iran. Le gouvernement libanais, qui comprend des membres de cette communauté en son sein, ne peut rien contre eux. Dans les deux cas, on frappe des gens qu'on présente comme "responsables" mais qui sont déjà impuissants ! Il y a parallélisme d'attitude.

 

Il est à noter que la fraction de l'opinion occidentale la plus à droite tend à identifier ce qui se passe dans les quartiers pauvres de ses villes et ce qui se déroule au Proche-Orient : pour elle, dans les deux cas, il s'agit d'une déstabilisation voulue, organisée, planifiée (la droite, depuis la Révolution française, aime à s'imaginer environnée de complots) pour subvertir l'Occident, soit sur son sol, soit dans les zones stratégiques pour lui (Israël, pays pétroliers). Pour cette fraction de l'opinion, des attentats à Tel Aviv, des roquettes sur Haïfa, des camions piégés à Bagdad ou des voitures qui brûlent à Clichy, c'est tout un...

 

Dans l'un comme dans l'autre cas, ce qui est curieux, c'est que l'intention déclarée de l'action (sanctionner des parents pour qu'ils tiennent leurs enfants, frapper un pays pour forcer son gouvernement à rétablir son autorité dans des zones contestées) va à l'encontre des résultats prévisibles. On frappe et on punit des gens qui, non seulement sont impuissants mais qui, de surcroît, sont eux-mêmes déjà victimes ! Comme si le malheur était un vice, et un vice punissable... De surcroît, la nature même de la sanction affaiblit ceux dont on prétend affermir l'autorité ! Des parents privés d'allocations familiales élèveront encore moins bien leurs enfants. Un pays dont on coupe les routes et les ponts, dont on incendie les stations services, ne peut plus faire intervenir ses troupes dans une partie du pays où on lui reproche déjà de ne pas être, alors que le but avoué de l'attaque est précisément de susciter cette intervention !

 

2. Le deuxième point de parallélisme est lié à un aspect des opérations militaires. Hier, une caméra, au Liban, avait "accroché" un avion israélien en train de lâcher sa bombe. On voyait le départ de la bombe (marqué par un éclair), puis la caméra se déplaçait sur la cible (un pont) et filmait l'explosion. Où est l'observation ?

 

- Pour formuler cette observation, il faut se remémorer l'histoire du bombardement militaire. Il y a deux cas où celui-ci a été à la fois massif, étalé sur une longue période et concentré sur les mêmes cibles : durant la Seconde guerre mondiale (de 1943 à 1945) sur l'Allemagne et le Japon, d'une part, et durant la guerre du Vietnam, de 1965 à 1975. Dans les deux cas, si les pays visés furent différents, l'acteur du bombardement fut le même : les Etats-Unis.

 

Certes, des guerres d'Abyssinie (1935) et d'Espagne (1936-39) jusqu'aux guerres indo-pakistanaises ou à la guerre des Malouines, bien d'autres pays ont usé du bombardement aérien. Mais ces bombardements n'eurent ni la même durée, ni la même ampleur que les bombardements américains. Ils ne mirent pas en oeuvre autant d'appareils... ni n'aboutirent pas à autant de pertes parmi les assaillants.

 

Quels furent les caractères de ces bombardements ? Ils furent effectués par vagues, avec des appareils spécialisés (les bombardiers), éclairés, protégés, guidés par des appareils plus légers et plus rapides (les chasseurs). Ces appareils, par leur allure, par leur technologie (toujours à la pointe du progrès de l'époque), par les qualités intellectuelles et morales requises pour les utiliser, conféraient du prestige auxdits utilisateurs. Par ailleurs, lors des plus grands raids (au-dessus de la Ruhr et des grandes villes dans le cas de l'Allemagne, au-dessus de Hanoï, de Haïphong, de Thanh Hoa dans le cas du Vietnam), leur utilisation par vagues régulières et en grandes quantités fournissait des cibles idéales à la D.C.A... qui ne s'en privait pas. Les pertes américaines, dans les deux conflits, furent donc énormes (plus de 8500 au Vietnam).

 

Ces observations n'appellent-elles pas un rapprochement ? Un auxiliaire du guerrier, lui permettant de se déplacer avec rapidité, d'observer au loin, de frapper avec un effet de masse. Un auxiliaire du guerrier conférant du prestige à celui qui l'emploie, un auxiliaire du guerrier requérant un équipement et un harnachement spéciaux, n'est-ce pas la définition du cheval ? Plus que dans l'arme blindée, où l'on retrouve le vocabulaire de la cavalerie (hussards, dragons, cuirassiers) et la gradation correspondante des chars (du plus léger au plus lourd), la véritable héritière de la cavalerie semble à rechercher non sur terre mais dans les airs. Le parallélisme y est également marquant :

 

- Rôle de reconnaissance, dévolu dans un cas aux vedettes, aux éclaireurs, aux cavaliers irréguliers et, dans l'autre cas, aux avions type U2, AWACS, SR-71, drones Predator, etc.

- Rôle de protection ou de harcèlement, réservé à la cavalerie qui protège les ailes de l'infanterie, à la cavalerie légère des hussards, etc. pour la cavalerie, aux chasseurs P-38 Lightning, Thunderbolt, Sabre, Startfighter, et autres Tomcat, Hornet, Raptor et... Lightning (nom désormais officiel du F-35),

- Rôle de masse de choc, confié aux cuirassiers, aux dragons, aux lanciers pour la cavalerie, aux bombardiers B-17, B-29, B-47, B-52, B-1 et B-2 pour l'aviation,

- Caractère de prestige attaché à l'uniforme : casques à crinière des dragons, cuirasses, épaulettes, chapskas des lanciers, bonnets de fourrure à aigrette, pelisses, dolmans à brandebourgs, pantalons multicolores, selles et harnachements des chevaux pour les cavaliers, combinaisons pressurisées des pilotes avec casques intégraux et visières de plexiglas fumé.

 

Deux autres caractères, l'un étant d'ailleurs la conséquence de l'autre, complètent ce parallèle.

 

- Un des paradoxes de la cavalerie était que, pouvant se déplacer vite et loin (beaucoup plus vite et plus loin, en tout cas, que l'infanterie), elle utilisait des armes qui ne s'employaient que de très près ! L'étrangeté, d'ailleurs, est qu'il n'en fut pas toujours ainsi. Les cavaliers de la steppe attaquaient en tirant à l'arc. Au début de l'ère des armes à feu, au XVIe siècle - et durant la guerre de Trente ans - les cavaliers ne chargeaient pas au galop et sabre au clair, mais au trot et pistolet au poing. Les cavaliers s'avançaient jusqu'à quelques mètres de la ligne ennemie (la portée et la précision étaient limitées !), déchargeaient leur pistolet sur elle et partaient se reformer (et recharger le pistolet) derrière leur dispositif le temps qu'une autre ligne effectue la même opération.

 

Les grandes charges (popularisées par le cinéma) n'ont pas eu lieu avant le XVIIIe siècle, et surtout, pas avant les guerres de la Révolution et de l'Empire (1791-1815) qui marquent l'apogée de l'utilisation de cette arme... avec armes blanches (sabres, lattes ou lances). On y agrège les guerres de type colonial (Far West, Omdurman). L'image qui est restée des combats de cavalerie est celle des charges de Murat ou de Ney (ou de leurs homologues et adversaires prussiens, autrichiens, russes et anglais). Les cavaliers étaient si près les uns des autres qu'ils pouvaient s'arracher des mains les bannières, drapeaux ou enseignes, occupation certes périlleuse mais hautement gratifiante et récompensée de façon idoine. [Et dont il reste peut-être quelque chose dans les manèges forains lorsque les enfants gagnent un tour gratuit en attrapant la queue du Mickey].

 

- Ce paradoxe s'est retrouvé durant la Seconde guerre mondiale et durant la guerre du Vietnam. En effet, si les avions parcouraient plusieurs centaines de kilomètres pour arriver à destination, ils délivraient pour ainsi dire leur chargement à bout portant (de 1000 à 5000 mètres) puisque les bombes tombaient verticalement. En somme, la sophistication de l'engin de transport de l'arme était largement amoindrie par le caractère rudimentaire de cette arme. [Comme une Rolls-Royce qu'on emploierait à transporter des betteraves].

 

L'apogée de l'usage de la cavalerie par grandes masses (1791-1815) ne dura pas longtemps. 55 ans plus tard, durant la guerre de 1870, la précision et la rapidité de tir des armes à feu firent des ravages dans les charges de cavalerie. Si les Français ont encore en tête les chevauchées de la mort de la brigade Michel ou de la division Bonnemains à Froeschwiller, de la division Margueritte à Sedan, les Allemands conservent des souvenirs cuisants des charges de la brigade Bredow à Mars-la-Tour (16 août 1870). Dans un cas les canons Krupp et les fusils Dreyse des Allemands, dans l'autre les mitrailleuses et les fusils Chassepots des Français transformèrent ces charges en suicides collectifs.

 

On constate, lorsqu'une invention voit le jour, qu'elle conserve des traces des instruments qui l'ont précédée. Les premières voitures portaient (et portent encore) des noms de véhicules attelés : berline, coupé, cabriolet. Elles en avaient les marchepieds, les sièges rehaussés, les phares disposés au même endroit. Les premiers navires à vapeur, bien que blindés, avaient encore des mâts et des canons disposés latéralement dans des sabords (et non sur des tourelles pivotantes placées sur le pont). A la bataille de Lissa, en 1866, où les navires italiens l'emportaient par la modernité de la conception, ce furent pourtant les Autrichiens qui vainquirent, les navires de l'amiral Tegetthoff ayant attaqué les navires italiens... à l'éperon ! En 1866, à l'époque des premiers moteurs, la tactique navale employée était encore celle de Lépante, voire... celle d'Actium !

 

Il est donc possible qu'en raison de leur formation dans les académies militaires, en raison aussi d'images liées à leur histoire nationale (les raids de cavalerie de la guerre de Sécession, les charges des "tuniques bleues" contre les "Peaux-Rouges") les premiers généraux d'aviation américains aient conçu l'usage de cette nouvelle arme sur le modèle de celui de la cavalerie.

 

Mais compte tenu de la densité des vagues d'assaut (durant la Seconde guerre mondiale) de leur régularité (durant la guerre du Vietnam), de la difficulté des bombardiers à manoeuvrer, de la portée des canons anti-aériens, même des servants de D.C.A. aveugles auraient fait mouche. Les passages des bombardiers au-dessus de la Ruhr ou au-dessus du Vietnam eurent le même effet sur les assaillants que les charges Michel, Bonnemains, Margueritte ou Bredow mentionnées plus haut. Au total, durant la guerre du Vietnam, les Américains perdirent 8588 aéronefs.

 

Depuis la première guerre du Golfe (1991), les choses ont radicalement changé. Au cours de cette guerre, la coalition eut une cinquantaine d'avions abattus. Ce chiffre, certes notable (eu égard au prix de l'avion et à la perte de prestige consécutive à l'exhibition à la télévision irakienne de pilotes capturés et amochés) est à comparer aux dizaines de milliers de sorties effectuées durant les six semaines de bombardement de janvier à mars 1991. Et encore est-il beaucoup plus élevé que celui des guerres qui suivirent : Bosnie, Kosovo, Afghanistan et Golfe II, où les pertes oscillèrent de 5 à 10.

 

Cette diminution des pertes est imputable à un perfectionnement des instruments de détection (radars), de contre-mesure, au brouillage ou à la destruction des radars adverses, au profilage des avions, à leur revêtement en matériaux indétectables, et, surtout, à l'usage de munitions guidées, tirées à des centaines de kilomètres de leur cible. En conséquence, les tirs étant bien plus précis, les avions n'ont pas à être aussi nombreux ni à s'approcher autant de leur cible. Ainsi (contre des adversaires, il est vrai, considérablement moins bien équipés) les ripostes deviennent-elles impuissantes et la guerre prend-elle un caractère dissymétrique. Du coup, l'avion ayant retrouvé sa prééminence, son emploi lui confère un autre rôle, symbolique celui-ci, mais qui fournit l'occasion de dresser un dernier parallèle entre la cavalerie et l'aviation : leur caractère de marqueur social.

 

De tout temps, en effet, ne serait-ce qu'en raison du capital nécessaire pour acquérir et entretenir un cheval, celui-ci fut réservé à la classe possédante. La domination sociale est concrétisée par la possession de ce supplément. Elle est aussi concrétisée, physiquement, par la position en hauteur du cavalier. La dispersion des manifestations, actuellement encore, dans les grandes villes occidentales, a toujours lieu par des polices montées ou des unités hippomobiles ad hoc. Tout le Moyen âge (qui a été inauguré, au Ve siècle, par le triomphe des peuples cavaliers sur l'armée d'infanterie qu'était la légion romaine), jusqu'à la guerre de Cent ans, fut une période d'armées peu nombreuses, réservées aux professionnels de la guerre, nobles et, pour l'essentiel, cavaliers. Aussi, vers la fin de cette période, un certain nombre de batailles revêtirent-elles un caractère social, comme à Courtrai, en 1302, où, contrairement aux usages, les milices à pied des Flamands eurent le front d'écraser la chevalerie française (qui prit sa revanche, peu après, à Mons-en-Pévèle et, bien plus tard, à Roosebecque).

 

A cet égard, la défaite du Vietnam revêtit, pour les Américains, un caractère social mortifiant, en ce qu'elle fut perdue à la fois "en dépit" du quasi-monopole de l'aviation et, aussi, "en raison des pertes" infligées à cette même aviation (cf. les chiffres ci-dessus). Et, il n'est pas indifférent qu'un grand nombre de guerres remportées par les Israéliens aient aussi été des guerres aériennes : celle de 1967, où les aviations arabes furent balayées en 4 heures, celle de 1973, où l'aviation brisa l'offensive égyptienne sur la canal de Suez et l'offensive syrienne sur le plateau du Golan, celle de 1982, enfin, où, en l'espace de quelques jours, les Israéliens abattirent 80 Migs syriens sans perdre un seul appareil. On notera aussi les spectaculaires opérations du raid sur la centrale nucléaire irakienne de Tabriz, du raid sur le siège de l'OLP à Tunis et de l'opération commando sur Entebbe.

 

Inconsciemment, l'opinion occidentale (et celle des journalistes en particulier) tend donc à s'identifier à la cause israélienne, à la fois par l'identité de culture et de civilisation, mais aussi, socialement, par l'emploi d'armes chères et sophistiquées. Tout conflit entre les Israéliens et les Arabes n'est donc pas perçu comme un conflit symétrique mettant aux prises des adversaires égaux, mais plutôt comme une opération de police, de maintien de l'ordre, de rétablissement de la sécurité à l'égard de groupes, socialement inférieurs et réputés rebelles (à l'ordre, aux valeurs, aux intérêts des groupes - ou des pays - dominants).

 

Au fond du cerveau des Occidentaux (et des journalistes) la capture des soldats israéliens par le Hezbollah tend donc à se superposer aux rapts d'enfants effectués par des maniaques ou des pédophiles. Il y a toujours, dans les actes des Arabes (et, plus largement, des musulmans), une idée de délinquance, d'anti-social, d'illégitimité. L'usage d'avions, bien visibles, bien identifiables (par leurs cocardes) est le pendant de l'intervention visible d'une police en uniforme : les uns comme les autres ont le droit pour eux. D'où, ce matin (lundi 17 juillet), les questions accusatrices des journalistes de France Inter à une journaliste libanaise proche du Hezbollah. Les journalistes, en employant ce ton, avouaient naïvement leur idéologie : en tant que les enlèvements leur paraissaient contraire au droit et aux usages, ils faisaient comme si, pour eux, au Proche-Orient, les Israéliens représentaient tout naturellement le droit, la justice et la police et les Arabes (ou les musulmans) le hors la loi, le délinquant et le déviant.

 

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD 37

* Terme traduisant l'allemand Völkerwanderungen, mot qui, moins connoté idéologiquement (et, d'ailleurs, plus conforme à la réalité), m'a paru préférable à celui de Grandes Invasions, de tradition en français.

 


mercredi, 21 juin 2006

21 juin 2006

Chers tous,
 
Au journal de 20 h de France 2, David Pujadas présentait le sommet Europe-Etats-Unis qui s'est tenu à Vienne. Trois remarques :
 
1. David Pujadas a présenté comme une nouvelle de première importance, l'annonce, par le président américain, de la fermeture du camp de Guantanamo. Or, lorsqu'on écoutait parler George Bush, on s'apercevait qu'il n'en était rien.
 
- Il commençait par dire qu'il "comprenait les préoccupations des Européens" [s'agissant du respect des droits humains à Guantanamo]. Or, lorsqu'un responsable politique "comprend" ou "a bien entendu", cela n'est jamais que la traduction polie de : "Je m'en bats l'oeil". Application récente : tout au long de la crise du CPE, Dominique de Villepin n'a pas cessé de dire aux manifestants qu'il les "comprenait" et qu'il les "avait entendus".
 
- Il ne donnait ni date précise ni calendrier du démantèlement. L'imprécision et le vague des affirmations sont, là aussi, des manifestations de refus. Lorsque quelqu'un nous dit, par exemple : "Tiens, un de ces jours, il faudra qu'on se fasse une bouffe" sans sortir aussitôt son agenda, nous pouvons être assurés qu'il n'a aucune intention de nous inviter. Simplement, il a été contraint, par des conventions sociales, de formuler cette déclaration... mais il se gardera bien de la concrétiser !
 
- Il assortissait sa "promesse" de tant de conditions (nous en renverrons "certains" chez eux - certes, mais combien ?) ou décrivait tellement ces prisonniers comme des criminels dangereux que l'on comprenait que les conditions d'élargissement allaient être difficiles. Pour pasticher un mot célèbre, on pourrait dire : "Tous les prisonniers pourront sortir de Guantanamo, sauf ceux qui ont tué ou que nous soupçonnons d'être dangereux" !
 
Le moins qu'on puisse dire, c'est que David Pujadas a été vraiment complaisant avec le président des Etats-Unis. Par ailleurs, aucune image n'était donnée - ou même aucune mention n'était faite - des manifestations hostiles à George Bush aux alentours du centre de Vienne. Alors qu'Arte et France 3 signalaient que seulement 14 % des Autrichiens pensaient que les Etats-Unis étaient un facteur de paix. [Plus tard - pour se rattraper ? - avait lieu un long reportage sur les pratiques de lobbying de la droite religieuse américaine auprès des institutions européennes - surtout les députés - ainsi qu'auprès des nouveaux pays entrants.]
 
2. Lors des allocutions et discours, trois pupitres avaient été dressés : un pour l'hôte invité (le président Bush), un pour l'hôte invitant (le chancelier autrichien Schüssel) et un pour la partie invitante (l'Union européenne, représentée par le président de la Commission José Manuel Barroso). Or, sur une incrustation désignant le chancelier autrichien, celui-ci était appelé "Shussel". Passe encore la disparition du tréma sur le "u", mais l'absence de "c" entre le "S" et le "h" (pourtant typique de l'allemand) marquait une contamination des formes anglo-américaines du son "ch", écrites "sh", comme, par exemple... Bush.
 
3. Le discours du chancelier Schüssel a eu lieu... en anglais - ou en anglo-américain (avec, apparemment, un très bon accent). Mais les qualités de polyglotte de Wolfgang Schüssel (qui l'honorent) ne doivent pas cacher l'énormité diplomatique de la chose : lorsqu'une personnalité politique est reçue dans un pays hôte, le responsable de ce pays hôte, lors des discours ou de la conférence de presse, s'exprime dans sa langue. Ce n'est que par courtoisie (ou quand les relations sont bonnes) qu'il termine son laïus par une formule dans la langue de son invité. Or, là, apparemment, le chancelier Schüssel était parti dans une longue explication, qui n'avait rien ni d'une concession protocolaire ni d'une clause de style. Ce sommet (der Gipfel, comme il était indiqué au mur de la chancellerie) se déroulait apparemment entièrement dans la langue d'une des deux parties ! Cela permet d'inférer au moins deux suppositions :
 
- D'une part, les décideurs de l'Union européenne considèrent que, de facto, la langue de travail de l'Union est l'anglais.
- D'autre part, la plupart des commentateurs se plaisaient à souligner la bonne atmosphère des relations euro-américaines. Une bonne atmosphère peut procéder d'un rapprochement des positions. Elle peut aussi procéder... d'un alignement des positions d'une partie sur celles de l'autre partie. En l'occurrence, le choix de la langue de discussion disait bien qui s'était incliné devant l'autre...
 
Plus tard, j'ai regardé, sur TF1, la retransmission du match de football Argentine - Pays-Bas. Ce match était sans enjeu, les deux équipes étant déjà qualifiées pour le tour suivant. Or, bien que les Argentins aient dominé, gardant plus longtemps le ballon et s'offrant le plus grand nombre d'occasions de buts, ils n'en ont cependant pas marqué un seul. (Et les Hollandais pas davantage). Aussi, à la mi-temps, un des commentateurs a dit : "Il n'y a pas d'enjeu. Les deux équipes ne se donnent pas". Et, pour bien traduire qu'il trouvait le jeu un peu mou, pas assez palpitant, il a ajouté : "Il manque cette volonté de tuer l'adversaire".
 
Ce verbe "tuer" est (c'est le cas de le dire !) particulièrement frappant. Il l'est à plusieurs titres :
 
- Il l'est en ce qu'il existe aussi dans le monde des affaires (ou de la politique), pour désigner un adversaire qu'on veut éliminer définitivement (ainsi a-t-on dit que Chirac avait "tué" Chaban, Giscard, Balladur, Séguin ; que Mitterrand avait "tué" Rocard).
Pour une activité qui n'est jamais qu'un sport - c'est-à-dire un divertissement sans enjeu vital - qu'on veut croire toujours imprégné du fair-play de ses origines britanniques, le verbe "tuer" introduit des notions d'âpreté, d'acharnement, de fanatisme et de cruauté qui cadrent mal avec son caractère de distraction.
 
- Il l'est aussi au sens propre, en ce qu'il faut se souvenir que c'est le football qui a donné lieu (sur les stades et hors des stades) aux pires déchaînements de violence. Sans évoquer les violences sud-américaines, il n'est qu'à se remémorer les violences des supporters anglais, hollandais, allemands, les débordements racistes et fascistes des clubs de Paris et de Rome (ou de tant d'autres italiens), et, enfin, les épouvantables tueries du Heysel (une quarantaine de morts) et de Sheffield (le double). L'emploi de ce terme, dans la bouche du commentateur, révèle une mentalité inquiétante : celle de l'élimination impitoyable des faibles, sans considération de moyens.
 
Je vous saurais gré de vos remarques, rectifications, précisions, et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud, AMD Tours

mardi, 13 juin 2006

13 juin 2006

Chers tous,

 
La remarque sur les médias de ce jour est consacrée au journal de France Inter de 8 h du matin. Il y avait surtout une information, qui est venue en deuxième position, mais qui, pour être éclairée, nécessite de dire quelques mots de la première.
 
La première information traitée était la nouvelle morsure d'un enfant en bas âge par un chien réputé féroce. Ce drame (qui survient après deux ou trois du même genre) donne lieu à une course de démagogie entre le Premier ministre et le ministre de l'Intérieur, ce dernier ayant décrété un certain nombre de mesures : substitution des préfets aux maires pour prendre des arrêtés de sécurité ou intervenir sur place, utilisation de flash-balls (ou de pistolets électriques ?) contre les animaux. Bien que ces morts soient horribles et traumatisantes, il n'est pas du tout évident qu'elles méritent de recevoir cette publicité, et sous cette forme.
 
1. D'abord, tous les chiens mordent, et pas seulement les pitbulls ou les mastiffs. Les paisibles labradors, si gentils, si "craquants" (il paraît que ce sont les chiens les plus courants), peuvent, lorsqu'ils mordent, occasionner de sévères blessures. Ce sont, en effet, des chiens très massifs, musclés (notamment les mâles, plus gros), avec une forte mâchoire. Mais tous les autres animaux (en particulier domestiques), même ceux qui ont l'apparence la plus bonasse (moutons, bovins, chevaux... )peuvent infliger de sévères dégâts collatéraux (même sans le faire exprès).
 
2. Ensuite parce que, malheureusement, les décès brutaux (ou blessures graves) des enfants ne sont pas principalement imputables aux lubies des animaux domestiques. Les accidents à l'intérieur de la maison (chutes, électrocutions, contact avec des instruments tranchants ou coupants à mouvement rapide, ébouillantements, empoisonnements) et les accidents de la circulation sont bien plus fréquents.
 
3. Le choix de ces informations n'est donc pas innocent. Pourquoi, par exemple, mettre l'accent sur les chiens réputés dangereux ? Ne serait-ce pas parce que, pour une part (et je précise bien "pour une part"), ces chiens sont possédés par des familles un peu marginales, parfois d'origine étrangère, vivant dans des banlieues difficiles, et se servant de ces animaux comme de substituts (soit substituts sociaux, soit substituts d'armes). Pourquoi ne pointe-t-on pas les labradors ? Parce que, en raison de leur prix (et de leur image), ils sont réservés à des familles plus bourgeoises ? Pourquoi ne met-on pas davantage en relief les morts causées par l'imprudence des parents au volant ? Ou les accidents de piscine ? Ou les accidents de sport ?
 
4. Le dernier point est la manière dont ce "péril" est traité : depuis quelques années (et, singulièrement, depuis 2001), tout est considéré sous l'angle de la guerre, mais pas de n'importe quelle guerre. La guerre dont il est question a une vieille histoire : elle débute avec les révoltes serviles, se poursuit avec les jacqueries, les soulèvements paysans et les émotions populaires, se transporte à l'étranger où elle se métamorphose en guerres coloniales. Il s'agit d'une guerre à la fois asymétrique (les deux côtés combattent de façon différente) et dissymétrique (l'un des deux côtés a des moyens des centaines de fois supérieurs à l'autre). C'est une guerre sociale (riche contre pauvre), où, pour donner de l'enjeu, le plus fort (le riche, le colonisateur)  exagère les caractères du plus faible : à l'un la puissance de feu, la science militaire, la discipline, les traditions chevaleresques, la visibilité (par l'uniforme, par l'engin militaire). A l'autre le nombre, la ruse, la fourberie, la férocité, la lâcheté, l'invisibilité (il est vêtu comme tout le monde, se fond dans la foule). A peu de frais, le puissant s'invente des périls en vue de triomphes glorieux.
 
5. C'est ce qui s'est passé lors des mouvements de banlieues des récentes années (et, notamment, de celles de l'automne dernier), où l'on a parlé d'Intifada, de complots, de combats de rue, où chaque responsable municipal s'est fabriqué son Bagdad local. Maintenant que - pour un temps ? - ces révoltes se sont apaisées, on les fait renaître avec ces histoires de chiens, presque promus au rang d'ennemis de la nation, avec mobilisation des préfets, application de mesures exceptionnelles, et, surtout, usage d'armes anti-émeutes (flash-ball, pistolets à décharge électrique) non seulement contre les bêtes... mais aussi contre leurs maîtres (ainsi, hier, contre une femme - ne disposant pas de toutes ses facultés - et venue protester avec un pistolet contre l'euthanasie de ses animaux). Elle s'est retrouvée elle-même foudroyée par un pistolet électrique ! Cette débauche, cette disproportion de moyens appliqués à un problème grave, certes, mais mineur, ce battage médiatique autour de ces animaux confèrent à ce problème un caractère social qui va bien au-delà de quelques morsures. D'une certaine manière, les catégories sociales sont assimilées à leurs chiens, à des chiens.
 
J'en arrive maintenant à la deuxième information, qui s'éclaire à partir de ce que je viens de dire.
 
Cette deuxième information est l'annonce d'un plan de suppression de 15 000 fonctionnaires, essentiellement par non-remplacement de postes devenus vacants par départ à la retraite. Sur ces 15 000, environ 8000 seront pris dans l'Education nationale.
 
L'annonce du journaliste a été celle-ci : "Le coup de canif de Dominique de Villepin a amené les syndicats à aboyer [sic]". Tout est intéressant dans cette déclaration :
 
1. D'abord le coup de canif. Le canif est un petit couteau à lame repliable. Un coup de canif est une légère entaille, mais superficielle. Sur une peau, il laisse une trace rouge, sur un objet d'origine végétale (table, armoire) ou animale (serviette, sac à main), il laisse une rayure, qui enlaidit l'objet mais ne porte pas atteinte à sa fonction. Un coup de canif, donc, est une atteinte superficielle. "Donner des coups de canif au contrat de mariage" s'emploie pour qualifier une infidélité conjugale qu'on ne veut pas prendre au sérieux.
 
2. En l'occurrence, qu'en est-il ? Il s'agit de 15 000 postes de fonctionnaires, dont 8000 dans l'Education Nationale. Dans le village de mon enfance (900 habitants), l'école comprenait trois classes, de 20 à 30 élèves, et trois instituteurs, qui assuraient des classes multiples. Le directeur, par exemple, avait l'équivalent du CM1, du CM2 et du Certificat d'études. Ces trois classes comprenaient donc trois instituteurs. En supposant, aujourd'hui, des écoles de ce type (pouvant, éventuellement, regrouper les effectifs de plusieurs villages), cela donnerait 2666 écoles supprimées, soit (en comptant, en gros, 100 départements français), 26 écoles par département. C'est loin d'être un coup de canif !
 
3. C'est d'ailleurs si peu un "coup de canif" que, plus tard (à 10 h 20 sur France Info), le journaliste de France Info, reprenant un propos d'un syndicaliste, a parlé de "massacre à la tronçonneuse" (ce qui évoque le titre d'un célèbre film d'horreur). Plus tard, j'ai entendu parler de "saignée", ce qui, métaphoriquement, a été employé pour les grandes guerres, et notamment la guerre de 1914-1918.
 
4. En résumé, donc, le journaliste a minimisé à dessein - de façon rhétorique - les mesures gouvernementales pour mieux faire apparaître, par contraste, la réaction des syndicats. Les syndicats se mettent à "aboyer". Mais, bien entendu, cet "aboyer" ne se comprend que par référence à ce qui précède (la fine allusion au chien), mais aussi à toutes les connotations autour de l'idée de chien : celle de férocité, et même de férocité instinctive et inarticulée (que l'on retrouve dans l'expression favorite des journalistes : "la grogne et la rogne" des syndicats). "Grogne" et "rogne" sont des quasi-onomatopées. "Grogne" évoque "gronder" (ce qui renvoie à divers animaux féroces) et "rogne", par anagramme, à "ronge" ou à "ronger" (comme le chien qui ronge son os). C'est un peu cette même parenté que l'on retrouve dans les mots fruste, rustre et Russe, où l'on finit par entendre que ces lointains Slaves sont à la fois "frustes" et "rustres".
 
5. Les connotations que cherchait le journaliste, pour les syndicats, étaient donc, dans cet ordre d'idées, la férocité instinctive, la bêtise (= de bête, animal), le manque de réflexion, le premier réflexe poussant à s'opposer sans raison, rien que pour s'opposer. Les récentes luttes, longues, âpres, populaires, unitaires - et, surtout, victorieuses... - contre le CPE, menées par tous les syndicats reviennent indiscutablement en mémoire avec cet "aboyer". Ce verbe si méprisant, si dévalorisant, me semble surgir ici comme... un coup de pied de l'âne.
 
Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud, AMD Tours

vendredi, 02 juin 2006

2 juin 2006

Chers tous,

 

L'observation de ce jour se rapporte au journal télévisé de 13 h de France 2, présenté par Elise Lucet. Parmi les sujets choisis, l'un n'est pas strictement d'actualité. Il s'agit des retraites : Elise Lucet présente le problème sous un jour alarmiste, voire catastrophiste : les Français ne s'occupent pas de leurs retraites. Et, sur l'écran, on lit [je cite de mémoire] : "Les Français pratiquent l'attitude de l'autruche pour leur retraites". [Je ne suis - je le répète - pas certain de la formulation exacte, en revanche, je suis certain - ce qui est important - de la présence de cet oiseau africain dans l'énoncé du sujet. On verra plus loin pourquoi].

 

La présentation se veut alarmiste, ai-je dit. En effet, un cadre ayant 30 ans en 2006 ne toucherait, à sa retraite, que 39 % de son salaire. Suivent trois ou quatre exemples, où l'on voit que le taux de remplacement (c'est-à-dire le pourcentage de la retraite par rapport au salaire) s'accroît en descendant la grille des salaires (jusqu'à 60 % pour un ouvrier). Il est déploré, par exemple, que les gens ne se préoccupent pas de se constituer un complément de retraite. On signale qu'il y aura, en 2020, un déficit de 20 milliards d'euros pour les retraites [je ne suis pas certain du chiffre, mais, au demeurant, le problème ne réside pas dans l'exactitude de sa valeur absolue].

 

Puis l'invité du jour est présenté par Elise Lucet : c'est Raymond Soubie, de la société Altédia. Il constate - et déplore - qu'après la réforme de 2003 (qui, pour lui, n'a réglé que 40 % du problème), les gens ont complètement oublié le problème (ou plutôt; comme le lui fait dire Elise Lucet, qu'ils veulent s'en détourner car il s'agit d'une réalité désagréable et qu'on cherche toujours à repousser le plus possible la résolution des problèmes désagréables). On ne veut pas savoir la vérité. Pour lui, en 2003, la droite a mené à bien la réforme, quoique - comme il le dit - incomplètement. Puis il égrène quelques-unes des solutions envisageables : retarder l'âge de départ à la retraite, augmenter les cotisations, diminuer les pensions, compléter par de l'épargne salariale comme (ajoute-t-il) le font tous les autres pays européens.

 

Ce sujet, sa présentation et le choix de l'invité sont fortement idéologiques. En outre, leur choix, aujourd'hui, ne laisse pas de soulever un certain nombre de questions. Pourquoi ce sujet est-il idéologique ?

 

1. Il est idéologique à cause de l'autruche, d'abord. En effet, cet animal, surtout connu de façon métaphorique pour sa propension - légendaire ? caricaturale ? réelle ? -  à se cacher la tête dans le sable pour ignorer le danger, a servi deux fois à des titres d'ouvrages... d'Alain Madelin ("Quand les autruches relèveront la tête", Robert Laffont, 1995, et "Quand les autruches prendront leur retraite", écrit avec Jacques Bichot, Seuil 2003). Il est à noter que le premier ouvrage a été écrit en 1995, année... du plan Juppé sur les retraites ! Et le second en 2003, année... du plan Fillon sur les retraites ! Or, comme je l'ai déjà dit, en matière de pensée, ce n'est pas le fond qui détermine la forme, c'est la forme qui détermine le fond. Lorsqu'on dit : "Il faut préserver son capital-santé. Il ne faut pas dilapider son capital-santé", ou bien "Cet homme politique touche les dividendes de son investissement dans la politique sécuritaire", c'est qu'on a l'esprit formaté par la Bourse. En l'occurrence, il apparaît difficile d'imaginer que le titre n'ait pas été baigné par l'idéologie d'Alain Madelin.

 

2. Il est idéologique à cause de la présentation catastrophiste, qui se coule dans un moule émotionnel déjà formaté pour d'autres craintes, liées également à des dates ou à des échéances données. Par exemple celui du pic du pétrole (prévu à échéance d'une dizaine d'années) ou celui des mesures à prendre pour faire diminuer le taux d'oxyde de carbone (échéance du même ordre). Ces catastrophes annoncées - de nature physique - si l'on n'agit pas, préparent l'esprit à accepter que d'autres catastrophes se produiront, dans le domaine économique et social, si l'on n'agit pas davantage. Or, la pente de l'esprit humain est telle que l'on croit beaucoup plus les mauvaises nouvelles que les bonnes.

 

[On peut d'ailleurs, au passage, relever que ce sont les néo-libéraux qui nient le plus et l'épuisement des ressources énergétiques et la liaison entre réchauffement de l'atmosphère et activité économique. Pour eux, il ne faut strictement rien changer, car ils pressentent que ce changement porterait atteinte à leur modèle de développement (par exemple, fin du pétrole = fin de la mondialisation) et aussi bouleverserait profondément le mode de répartition des richesses. (Par exemple, sévère pénurie = tout le mode se serre la ceinture, les privilégiés plus que les autres). Mais ce que les libéraux contestent avec acharnement dans un cas (il faut ralentir la surchauffe économique pour mettre fin à la dévastation de la Terre), ils le poussent avec autant d'acharnement dans l'autre cas (il faut "réformer" les retraites. Dans quel sens, là est justement le problème...).

 

3. Il est idéologique à cause de l'imprécision et du vague des propositions et des chiffres. Que signifie une retraite de 39 % du salaire ? Est-ce le salaire du dernier mois ? Des six derniers mois ? Des dix dernières années ? Des dix meilleures années ? Des 25 meilleurs années ? De toute la carrière ? De la médiane des années considérées ? De leur moyenne ? De leur moyenne réactualisée, pondérée ? Et que signifie un déficit de 20 milliards d'euros ? Un déficit par rapport à combien ? Et que signifie le mot "déficit" ? Lorsque, dans la trentaine, on achète un bien immobilier et qu'on s'endette pour 20 ou 25 ans, l'endettement peut paraître colossal par rapport aux revenus. Mais il ne cause aucun souci aux banques qui, si l'emprunteur a un bon métier, prêtent sans problème. Et que signifie déficit ? Jean-Marie Harribey - entre autres - a bien montré tout le caractère construit, artificiel et idéologique de termes tels que "dette" ou déficit".

 

4. Il est idéologique en raison des propositions avancées dont trois sur quatre (retarder l'âge de départ à la retraite, diminuer les pensions, compléter par de l'épargne salariale) sont clairement des propositions néo-libérales ou patronales. Mais quid de l'élargissement de l'assiette aux revenus du capital ? Silence radio. Quid de l'augmentation constante de la productivité du travail ? Silence radio. Quid de la diminution du nombre de jeunes, qui compense, pour une large part, l'augmentation des plus de 65 ans ? Silence radio. Quid des modifications importantes du comportement démographique (la France relevant, après 1945, après 150 ans de baisse et des années 1930 catastrophique, un taux de natalité comme elle ne l'avait jamais connu ? Ou la France, seul pays avec l'Irlande, depuis 1995, à avoir un taux de fécondité - relativement vigoureux) ? Silence radio. Quid du NAIRU (Non Accelerating Inflation Rate of Unemployment - "Taux de chômage n'accélérant pas l'inflation"), fixé par les néo-libéraux à 9 %, et qui empêche le plein emploi lequel, justement... regarnit les caisses de retraite ? Silence radio.

 

5. Il est idéologique par la mention de l'épargne salariale. Notons l'expression : "épargne salariale". M. Raymond Soubie connaît les usages. Il sait que, devant les médias, on ne dit plus "fonds de pension" ou "retraite par capitalisation". C'est aussi inconvenant que de roter à la table de la reine d'Angleterre, de blasphémer en présence du Saint-Père ou de chanter l'Internationale à un meeting de Ségolène Royal. Mais il s'agit bien - on rassure le lecteur - de fonds de pension, qui sont à la "répartition" ce que l'eau en poudre est à l'eau, puisqu'il ne s'agit rien d'autre que de la répartition... des pauvres vers les riches. Malgré tout, M. Soubie ne peut se retenir (on ne se refait pas) de pointer l'exception française ("... comme tous les autres pays européens") pour suggérer, mezzo voce, la ringardise de ses compatriotes.

 

6. Il est idéologique, enfin, par l'invitation de Raymond Soubie, qui n'est pas n'importe qui, comme on peut le voir en lisant "Le Monde diplomatique" de juin 2003 (Référence : http://www.monde-diplomatique.fr/2003/06/BALBASTRE/10213) sous la plume de Gilles Balbastre. Ou bien PLPL d'avril 2002 (Référence : http://www.homme-moderne.org/plpl/n9/p9.html) où l'on découvre que M. Raymond Soubie, proche de MM. François Fillon, Alain Juppé, Michel Bon, Alain Minc, Jean-Marie Colombani, et tant d'illustres personnes, est un homme très riche, à la tête d'un entreprise cotée en Bourse. Un homme qui, depuis 20 ans, a contribué (clandestinement mais efficacement) à démanteler la solidarité, l'Etat social et à promouvoir l'ultralibéralisme. Il est l'homme du dépeçage de la sidérurgie, de la privatisation de France Télécom, du minage de la Sécurité sociale par les assurances, du plan Juppé sur les retraites, du plan Fillon sur les retraites, etc. Si la journaliste avait convié Alain Madelin, Ernest-Antoine Seillière ou Laurence Parisot à parler des retraites, la ficelle aurait été trop grosse. Avec Raymond Soubie, elle jouait sur du velours. Il est peu connu du grand public. Costume austère, manières compassées, air du prêtre qui se prive de toucher les enfants de choeur : tout, en lui, inspire la confiance.

 

Enfin, quelles questions se posent ? Que signifie le retour à la surface de ce problème depuis les grandes manifestations de 2003 ? Certes, en 2003, la (contre)-réforme Fillon était passée (qu'est-ce qu'on dit à François Chérèque ?). Mais, depuis, les déboires, pour la droite, n'ont pas manqué : échec aux régionales, cantonales et européennes de 2004, scandale Gaymard, échec, en 2005, du référendum sur le TCE, crise des banlieues de l'automne 2005, retrait piteux de la loi su la colonisation, avortement du passage en force du CPE, échec du scandaleux projet d'Excellence Santé, scandale Clearstream, scandale Zacharias. Partout, l'idéologie de la droite est taillée en pièces. Pense-t-elle néanmoins, comme en 2003, que les Français sont définitivement résignés sur les retraites ? Qu'elle trouvera là une revanche à ses derniers déboires ? Est-ce un ballon d'essai ? Le prélude à un matraquage médiatique ? Dans le doute, ressortons nos arguments de 2003. Ils n'ont pas pris de rides...

 

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud, AMD 37


mardi, 30 mai 2006

30 mai 2006

Chers tous,

L'observation de ce jour porte sur le massacre commis par l'armée américaine, le 19 novembre dernier, à Haditha en Irak. Dans cette localité, à l'occasion du passage d'un convoi militaire, une bombe explose, tuant un Marine américain de 20 ans. Ses camarades sautent alors du convoi, et, dans le village voisin de Haditha, tuent 24 personnes, hommes, femmes et enfants. Ce massacre est, dans un premier temps, camouflé par l'armée américaine. Il est révélé à la mi-mars par le magazine Time, qui fait état de 15 morts. Puis, hier, le Washington Post en fait sa manchette et révèle le nombre réel de morts.

- Aujourd'hui, au journal de 13 h de France Inter, il est fait état de ce massacre avec assez de précisions, et, bien entendu, au (tristement) célèbre précédent de My Lai, au Vietnam, en 1968. Ce massacre avait contribué à ruiner, dans l'opinion américaine, le soutien à la guerre du Vietnam. Ce qui a été très curieux est la façon dont le journaliste de France Inter a prononcé le "My" de "My Lai". En effet, au lieu de prononcer "Mi" (à la française), il a prononcé "My" (à l'américaine), c'est-à-dire l'adjectif possessif correspondant au "mon" ou au "ma" français (comme dans la célèbre phrase : "My tailor is rich"). Après renseignement pris à l'ambassade du Vietnam, il apparaît que le "My" se prononce bien "Mi" (jusqu'à plus ample informé).
Il est donc révélateur que, à l'égard d'une langue inconnue, le premier réflexe qui soit venu au journaliste (on peut aussi penser qu'il n'était pas né en 1968) est d'avoir imaginé non pas une prononciation dans sa propre langue (le français) mais dans l'anglo-américain, comme si les deux lettres "My" ne pouvaient avoir de signification dans un autre idiome que celui-ci ! Quand on parle une langue, on pense à travers cette langue...

- Au journal télévisé de 19 h 45 d'Arte, ce massacre était assez complètement relaté, avec ses circonstances.

- Au journal télévisé de France 2, de 20 h, présenté par David Pujadas, pas un mot sur le sujet... Comme avant-hier, pour l'élection présidentielle de la Colombie, on peut concevoir un journal en creux avec qui n'a pas été dit. Qu'est-ce qui n'a pas été dit ? Avant-hier, c'était la proximité d'Alvaro Uribe et des paramilitaires d'extrême droite, aujourd'hui, c'est le massacre de Haditha. Peut-on essayer de définir ce qui lie ces deux "non-informations" ? Malgré leur disparité, leur point commun est de ne pas mentionner les faits qui, d'une façon ou d'une autre, présentent les Etats-Unis ou leurs alliés (Alvaro Uribe est le principal soutien des Etats-Unis en Amérique latine) sous un jour antipathique.

Il ne s'agit pas là tout à fait d'une censure (après tout, il y avait plein de sujets "chauds" à traiter parmi lesquels le rédacteur - et/ou le présentateur - pouvaient choisir à leur guise). D'un autre côté, ce sujet figurait parmi les sujets "chauds" (= d'actualité), puisqu'il était évoqué par France Inter, par Arte et par plusieurs journaux en ligne sur Internet, et, en général, les journaux radio ou télévisés traitent tous les mêmes sujets (et parfois dans le même ordre). Il s'agit, en outre, d'un fait très important, encore plus grave et scandaleux que les tortures d'Abou Ghraib puisqu'il y a eu ici morts humaines (et, de plus, morts de femmes et d'enfants). Cela est grave aussi en ce qu'on évoque le Vietnam (et toute évocation du Vietnam aux Etats-Unis est lourde de signification). Cela est grave enfin parce que l'information s'est diffusée parmi les pays musulmans et qu'elle arrive en même temps qu'une recrudescence des combats en Afghanistan.

Le "non-choix" apparaît d'autant moins involontaire que, vu la brièveté d'un journal radio ou télévisé, le nombre de sujets abordés est bien moindre que dans des journaux papier nationaux, tels que Le Monde, Le Figaro, Libération ou L'Humanité (et encore moindre lorsqu'il s'agit de politique internationale). Or l'extrême sélection que cela suppose n'en met que mieux en relief la... "bizarrerie" des sujets écartés, au profit, parfois, des sujets retenus (comme le bobard de la fortune de Fidel Castro, qui a récemment circulé durant plusieurs jours).

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud, AMD 37

dimanche, 28 mai 2006

28 mai 2006

Chers tous,

La remarque de ce jour porte sur la comparaison du traitement d'un même sujet sur les journaux télévisés de deux chaînes. Les journaux sont ceux d'Arte, à 19 h 45 et de France 2 à 20 h. Le sujet est l'élection présidentielle en Colombie, qui a lieu aujourd'hui.

Que révèle la comparaison ?

- Sur les deux chaînes, un seul candidat est présenté, c'est Alvaro Uribe, l'actuel président, qui se représente. C'est un président de droite.

- Sur Arte, la réélection d'Alvaro Uribe est présentée comme probable. Il est dit qu'il est absolument opposé aux FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie), de gauche, et qu'il ne veut absolument pas parler avec elles, mais qu'il est beaucoup plus favorable aux paramilitaires, qui sont des milices d'extrême droite. On voit certains de ces paramilitaires, masqués, qui profèrent des menaces à l'égard des opposants de gauche. On voit aussi deux professeurs de gauche, interviewés, qui ont reçu des lettres de menace de mort et avouent que les paramilitaires peuvent s'en prendre à leur famille. Sur une lettre de menace, les opposants sont qualifiés de "improductivos" (traduit par inutiles). Enfin, le journaliste dit que les paramilitaires soutiennent Alvaro Uribe et qu'ils le considèrent comme leur président.

- Sur France 2, la réélection d'Alvaro Uribe est présentée comme certaine. On le crédite notamment d'avoir fait diminuer la violence et le nombre des meurtres ou enlèvements. [Il y a une interview d'un habitant qui mêle l'insécurité liée au cartel de Medellin - des bandits - et l'insécurité liée à la guérilla des FARC]. Alvaro Uribe est présenté comme un homme infatigable, qui fait des meetings dans plusieurs villes, à l'intérieur d'un pays deux fois grand comme la France, et qui fait valoir un taux de croissance économique de 5 % et la diminution de la criminalité. On voit une interview d'Uribe, qui présente - en termes vagues et ambigus - sa politique envers les FARC au cas où il serait réélu et où il dit qu'en cas de négociation sur les otages, le rôle de la France serait important (passage destiné à le rendre sympathique aux Français). Le reportage se conclut sur la probable reconduction d'Alvaro Uribe à la présidence.

Sur le reportage de France 2 (et, d'ailleurs, également sur celui d'Arte), il vaut la peine de relever ce qui n'est pas dit (de faire un journal en creux, qui dessine ce qui volontairement repoussé) : les inégalités sociales du pays, l'ultralibéralisme d'Alvaro Uribe, ses liens avec les Etats-Unis à la fois pour l'implantation de bases américaines, l'équipement de l'armée colombienne (quatre fois celle du Venezuela) et son rôle de soutien arrière dans la déstabilisation du Venezuela d'Hugo Chavez et sur la projection de forces américaines dans toute l'Amérique centrale et du Sud. Sur France 2, il est juste fait une allusion aux paramilitaires, mais rien sur leurs crimes, rien sur leur impunité, rien sur le traitement inégal qu'ils reçoivent par rapport aux FARC, rien sur leurs liens avec Alvaro Uribe.
En bref, ceux qui auront regardé ce journal télévisé (moins nombreux que ceux de TF1 mais bien plus que ceux d'Arte) auront eu une image positive d'Alvaro Uribe. Image à mettre en parallèle avec celle que véhiculent les médias sur Hugo Chavez, Evo Morales ou - évidemment ! - Fidel Castro. D'autant plus qu'à la différence de Morales (qui est Amérindien) ou de Chavez (qui est métis, et même de plusieurs origines), Uribe a une "bonne tête de Blanc", avec des lunettes fines, la tête d'un ingénieur, d'un avocat ou d'un directeur bien Français, bref d'un notable de chez nous rassurant (maire ou député) auquel on peut l'identifier.

Dernier rapprochement amusant : sur le journal de France 3, juste avant, à 19 h 30 (si je ne me trompe pas). Le sujet, d'ailleurs traité par toutes les chaînes est les élections municipales et régionales partielles en Italie. Un petit reportage est fait sur les élections à Trapani, à l'ouest de la Sicile. Ici se présente, sur une liste de gauche, la soeur du juge Borsellino assassiné par la Mafia. Son adversaire, de droite, est un démocrate-chrétien, qu'on dit proche de la Mafia (comme on l'a dit de Giulio Andreotti et de Silvio Berlusconi). Certes, deux hirondelles ne font pas le printemps, surtout dans deux pays aussi éloignés que l'Italie et la Colombie. Mais n'est-il pas significatif que, dans les pays où l'Etat n'imprègne pas significativement la vie du pays (entendons par l'école, par l'impôt, par l'équipement en infrastructures, par la redistribution sociale), les politiciens de droite soient liés à des organisations criminelles ?

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud
AMD de Touraine

vendredi, 05 mai 2006

4 mai 2006

Chers tous,
Les nouvelles d'aujourd'hui, collectées sur les chaînes du service public (France 2 et 3, Arte, France Inter et Info), m'ont inspiré les remarques que voici :

1. Sur Arte, au journal de 19 h 45, traitant du programme nucléaire de l'Iran, le journaliste dit : "L'Iran continue donc de provoquer la communauté internationale". Ce verbe "provoquer" ne se réfère pas tant au sens de "qui incite à la violence" ou "qui incite à la violence dans l'intérêt du parti opposé" (cas des casseurs infiltrés dans une manifestation pour la discréditer) qu'au terme "provo", venant du néerlandais (1965), et qui signifie "qui manifeste, par son attitude, son opposition à la société établie". La communauté internationale, comme nous l'avons vu à plusieurs reprises, est loin de regrouper les quelque 170 Etats représentés dans les institutions internationales, mais, beaucoup plus prosaïquement, les seuls Etats-Unis et ceux de leurs alliés qui leur servent habituellement de porte-rapière (Royaume-Uni, Israël, France, Allemagne, plus, selon les circonstances, les divers pays qui se prêtent obligeamment aux désirs du maître). Pour être clair, le reste du monde (les 9/10 de l'humanité), c'est-à-dire l'Amérique latine, l'Afrique sub-saharienne, le monde musulman, l'Asie du Sud-Est, la Chine et l'Inde, soit se moque totalement du programme nucléaire iranien, soit lui est - secrètement ou ouvertement - favorable. La provocation en question semble moins être une "provocation" du genre "défi à se mesurer en duel" (encore que certains satrapes du monde occidental ne dédaigneraient peut-être pas de l'entendre ainsi) qu'un manquement aux règles de l'étiquette (de la "société établie").

Plus que de représenter une éventuelle menace (pourquoi le Pakistan, l'Inde, largement plus peuplés, plus puissants, voire plus instables, ne sont-ils pas perçus, eux, comme des menaces ?), l'Iran semble, en effet, avoir contrevenu à certaines règles de bienséance instaurées par les nantis. Son "crime", au demeurant, n'est pas tant de constituer une menace (et même par rapport au très relatif arsenal israélien, l'arsenal iranien et - et restera longtemps - négligeable) que de s'être invité, sans y avoir été convié, à la table des puissants. Sa conduite est perçue comme celle d'un domestique qui, au lieu de retourner à l'office, s'assiérait placidement entre l'archevêque et le président du Rotary et picorerait sans façons dans l'assiette de la maîtresse de maison.

2. Elections au Royaume-Uni. Les journaux télévisés annoncent que le Labour (parti travailliste de Tony Blair) va certainement perdre ces élections (au demeurant seulement partielles). Mais les perdre au profit de qui ? Au Royaume-Uni, malgré son ascension, le parti social-démocrate est encore trop faible pour mettre fin au bipartisme travaillistes/conservateurs. Or, les travaillistes sont à ce point à droite qu'ils reçoivent tous les éloges des ultralibéraux français... Et le parti conservateur est encore plus ultralibéral, plus inégalitaire, plus répressif, plus rétrograde, plus américanolâtre que le Labour ! Quand à l'autre parti qui risque de monter, c'est le BNP (British National Party), comme son nom l'indique, un Front National à l'anglaise. Où serait le changement ? Où serait l'amélioration ? Où serait l'alternative ? Ne serait-elle pas du même ordre que celle qui consisterait, pour un alcoolique, à abandonner le vin pour l'eau-de-vie ?

Les mêmes journaux insistent sur les scandales récents qui ont ébranlé le parti : l'adultère d'un ministre, la disparition, par la faute du ministre de l'Intérieur, de 1000 détenus d'origine étrangère, enfin la bourde de la ministre de la Santé annonçant un chiffre erroné devant un auditoire de personnels médicaux. L'énumération de ces scandales frappe par son caractère à la fois superficiel et droitier (ce qui revient souvent au même). L'adultère du ministre rappelle les frasques de Clinton et l'exploitation gourmande qu'en fit la droite (qui, sous des airs pincés, raffole des histoires de fesse). L'évasion de 1000 détenus d'origine étrangère ne peut que scandaliser une société sécuritaire, raciste et petite-bourgeoise, qui s'indigne des larcins des Jamaïcains mais reste de marbre devant les milliards qui arrosent les parasites de la famille royale. Quant à la ministre de la Santé, sa faute a été présentée, par les médias français, plus comme une méconnaissance de ses dossiers que comme le scandale qu'est sa politique : la suppression d'une multitude de postes d'infirmières, c'est-à-dire une politique ultralibérale. Là-dedans, rien sur les mensonges ayant conduit à la guerre d'Irak, rien sur cette guerre elle-même et ses coûts faramineux, rien sur les criantes inégalités sociales, rien sur l'épuisement des ressources en pétrole de la mer du Nord. La politique intérieure d'un grand pays voisin, qui a des rapports étroits avec la France depuis le Moyen Age, nous est présentée (ce qui n'est pas peu dire...) avec la même désinvolture que les informations en provenance du tiers monde.

3. Affaire Clearstream. Les médias se délectent des histoires d'officines, des luttes de squales entre factions au pouvoir, mais, au bout du compte, ce qui est l'essentiel - tellement visible qu'on ne devrait voir que cela - est précisément, pour cela, dérobé à la vue. Le scandale n'est pas ce qu'a pu faire tel ministre (qui, dans 50 ans, n'occupera pas plus de place dans les manuels d'histoire qu'Edouard Estaunié ou Minou Drouet dans l'histoire de la littérature) mais l'existence même de Clearstream (et, au-delà, du Luxembourg) : une gigantesque machine à dérober l'argent au fisc (donc aux citoyens, et, parmi eux, aux plus pauvres), à recycler l'argent du crime, de la drogue, de la prostitution, des armes, des trafics de plantes, d'animaux protégés, d'organes, du terrorisme, du chantage. Comme dans l'apologue du conte chinois, les médias nous montrent du doigt la lune en escomptant qu'on ne verra que le doigt.

Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, rectifications et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud, AMD Tours

mercredi, 12 avril 2006

12 avril 2006

Chers tous,

Ce matin, au journal de France Inter de 7 h, le journaliste revenait sur le recul du gouvernement dans l'affaire du C.P.E. Et, passant en revue les diverses forces politiques dans leur rapport avec cet événement, il abordait la gauche (d'ailleurs tacitement confondue avec le Parti Socialiste). Estimant que la gauche avait profité de cette faute, il l'exprimait par ce mot : "La gauche va recueillir les dividendes de son engagement" [je ne suis pas certain de "engagement", mais certain de "dividendes"].

Ce qui est caractéristique, c'est le choix de la métaphore. La langue française ne manque pas de synonymes pour décrire la situation : "profiter", "bénéficier", "jouir", "gagner", "exploiter", "obtenir", "acquérir", "rafler", "ramasser", "récolter", "recueillir", "empocher", "encaisser", "avoir", "toucher", "enlever", "moissonner", "palper", "remporter", "conquérir", qu'on peut agrémenter avec divers attributs, adjectifs, adverbes ou compléments circonstanciels.

Certes, tous ces mots expriment l'idée de "gain", et, spécialement du gain dans le domaine par excellence qu'est le domaine monétaire. Encore qu'on puisse exprimer une idée d'accroissement dans l'ordre du savoir, de l'intelligence, de l'expérience, de la minutie, de la vertu, de la générosité, de la clémence, etc. Ce qui est édifiant (et en même temps consternant), c'est que l'imaginaire de référence du journaliste, c'est la Bourse. Ce n'est pas la banque, la Caisse d'épargne, la loterie, le P.M.U., l'assurance, la tombola - tous lieux où on peut aussi gagner de l'argent - mais la Bourse.

L'idée de "recueillir des dividendes" (sous-entendu en échange de quelque chose) suggère immédiatement une idée de mérite. "On" a fait quelque chose de bien et "on" est récompensé. Donc la Bourse entraîne une idée de morale, elle est morale. Mais ce qui est encore plus important - comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire - c'est l'univers mental dans lequel on évolue. Mon pharmacien me disait un jour : "On a un capital-santé, il faut le conserver". Pour lui, la santé, c'était une somme reçue à la naissance et qu'on faisait fructifier ou qu'on dilapidait. Or, je pense qu'en l'occurrence, ce n'est pas le fond qui emprunte une forme quelconque, comme si on disait "bleu" ou "table" ou "pain" ou "médecin" en chinois, en allemand, en arabe, en italien ou en anglais (encore qu'il n'est pas certain que ces mots - apparemment universels - aient le "même sens" dans toutes ces langues), je pense que c'est, au contraire la forme qui donne son sens au fond. Celui qui, pour parler, exprime une métaphore de "capital" ou de "dividendes", ne pense pas initialement à de la santé ou à une récompense. Il pense d'abord à de l'argent et il retranscrit cette pensée d'argent dans les autres domaines de la vie. En l'occurrence, le journaliste a une pensée structurée par la Bourse.

Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, suggestions et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud
AMD Tours

mercredi, 05 avril 2006

5 avril 2006

Chers tous,
Ce jour, à partir de 19 h, sur toutes les chaînes du service public (France Info pour la radio, France 2 et 3 pour la télévision), les journalistes ont eu une curieuse façon de présenter l'attitude des syndicats.

1. Il n'y a pas eu, au départ, ni volonté de minimiser les manifestations - difficile de nier l'évidence de leur ampleur - ni de mettre en avant les casseurs pour déconsidérer les manifestants et leur cause. En revanche, il semble y avoir eu une volonté manifeste d'enfoncer un coin entre les organisations syndicales. Par exemple, lorsque le rendez-vous avec l'UMP était présenté de la façon suivante : "Certains syndicats campaient toujours sur leurs positions, mais d'autres semblaient accepter la rencontre avec l'UMP ... sous certaines conditions". La malhonnêteté était de taire que cette condition... était précisément l'abrogation pure et simple du CPE et non son ravaudage par les parlementaires. Or, là-dessus, aucune organisation n'a cédé ! C'est un jeu de mots de la même sorte que tel parlementaire américain (à l'époque de Théodore Roosevelt) qui avait un jour déclaré : "Il s'en est fallu d'un mot que je ne sois nommé ambassadeur à Paris". Certes ! Mais, précisément, ce mot était... NON !

2. Aux alentours de 18 h France Info interviewait le président de l'UNEF, Bruno Julliard. D'abord une remarque perfide : "Il y a eu moins de grèves, ne pensez-vous pas que le mouvement est en train de s'essouffler ?". Alors que, précisément, la modalité de pression sur le gouvernement, jusqu'à ce jour, n'a pas été la grève, mais la manifestation. Ce sur quoi tout le monde juge le sentiment de la population, ce n'est pas les grèves mais l'ampleur d'une manifestation par rapport à la précédente. Le second était : "Vous ne pensez pas que chacun pourrait mettre son orgueil dans sa poche et aller à la rencontre de l'autre ?". Ici, ce "chacun" ne devait pas être entendu comme une troisième personne du singulier - comme si l'UMP était mise sur le même plan que les syndicats - mais comme un "vous", en ce qu'il ne s'adressait - qu'il ne visait - que les syndicats. Ce chacun était aussi hypocrite que la formulation : "Qu'on le veuille ou non, la mondialisation est inévitable et il faut s'y plier", ce "on" désignant carrément un "vous" qui, selon les cas, vise les syndicats, les fonctionnaires, les titulaires d'un CDI ou même, plus largement, les Français, incurablement rétifs à la mondialisation.

3. Or, les journalistes confondent - à dessein ? - les notions de contraire et de contradictoire. Deux termes sont contraires lorsqu'ils se situent aux extrêmes d'une chaîne de valeurs, comme "noir" et "blanc". Mais une chose peut ne pas être blanche sans être pour autant noire. Elle peut être grise, bleue, verte, rouge, bref... toutes les infinies nuances de la palette. En revanche, deux termes sont contradictoires lorsque si l'un est, l'autre forcément n'est pas. On est reçu ou recalé à un examen. On est garçon ou fille. On est célibataire ou marié (si on limite le choix à ces deux termes). Ici, les positions ne sont pas contraires, elles sont contradictoires. On peut concilier des contraires, on ne peut pas concilier des contradictoires. Le gouvernement, en imposant le CPE, cherche à ouvrir la minuscule brèche par où il videra entièrement le code du travail. Même si le MEDEF et le gouvernement feignent de présenter cette modification comme minuscule, elle n'en sera pas moins irrémédiable. C'est comme une grossesse : une femme n'est pas enceinte un tout petit peu, elle l'est totalement dès le début, dès la division de la première cellule. A l'inverse, si le CPE échoue, le gouvernement sait bien que le CNE (qui est parallèle dans les formes), aura beaucoup de mal à survivre. De même, les syndicats étrangers - qui ont offert un soutien unanime à leurs homologues français - savent que ce combat est décisif pour eux. Si les salariés français gagnent, ils auront beaucoup de chances, eux aussi, de l'emporter.

4. Accessoirement, cela rectifie beaucoup la présentation des journalistes de l'opinion des pays étrangers sur la France. Par exemple, les journalistes se régalent de dire : "Les étrangers regardent nos manifestations avec stupéfaction", ou "A l'étranger, "on" ne comprend pas ce refus des réformes et de la mondialisation", ou "Les étrangers sont sidérés par nos archaïsmes". Mais qui sont ces étrangers ? Des riches, des patrons, des salariés aisés, des journalistes. Pas la masse des salariés modestes ou moyens ! L'Allemagne, depuis des semaines, est secouée par un conflit de grande ampleur - qui est moins couvert que le premier anniversaire de la mort de Jean-Paul II, non-événement par excellence ! Les journalistes choisissent les "bons" étrangers. Ils font une information de classe.

Je vous saurais gré de toutes vos remarques.
Bien à vous.
Philippe Arnaud
AMD Tours.
J'ai, provisoirement, mon ordinateur en panne (pertes de plusieurs fichiers d'adresses) et une capsulite à l'épaule. D'où mon silence. Je serai plus prolixe dans quelque temps lorsque ma machine et moi seront réparés.

lundi, 13 mars 2006

13 mars 2006

Chers tous,

Jeudi et vendredi, au moins sur les radios et télévisions de service public, il n'était bruit que du classement de Forbes (magazine américain pour riches) du nombre de milliardaires sur la planète. Leur nombre total s'est accru, en 2005, jusqu'à atteindre le chiffre de 793, et leur richesse globale a augmenté de 36 % dans l'année 2005. Cette "information" est intéressante à plusieurs titres.

1. Le premier titre est la nature de ces milliards (et il est d'ailleurs caractéristique que les journalistes ne se soient même pas posé la question). En quelle unité sont-ils exprimés ? Je ne fais pas languir le lecteur trop longtemps : ils sont exprimés en dollars. On dira, certes, que le milliardaire est celui qui possède un milliard de fois une unité donnée. Néanmoins, selon les pays, cette unité n'a pas le même pouvoir d'achat à l'intérieur même du pays (le franc d'avant 1963, la lire italienne - le yen japonais aujourd'hui - avaient une toute petite valeur. Il faut, pour posséder un pouvoir d'achat, posséder un signe monétaire - pièce ou billet - représentant au moins cent fois cette unité).

2. On pourrait considérer l'affaire en PPA (parité de pouvoir d'achat) et se demander, par exemple, ce qu'un individu donné peut s'acheter, dans son pays, avec 1000 unités de sa monnaie. A cet égard, il n'est pas prouvé qu'un pays A, dont la monnaie vaut deux unités du pays B procure deux fois plus de biens à ses ressortissants. Néanmoins, comme les riches (et, plus encore, les très riches) voyagent beaucoup et achètent beaucoup à l'étranger, les milliards de leur monnaie ne valent pas la même chose dans toutes les contrées du monde. Par exemple, avec ses 1000 dollars, un Américain ne pourra se payer que 840 euros de marchandises et 580 livres sterling de service (près de deux fois moins !). En revanche, il sera 8 fois plus riche qu'un milliardaire en yuans (monnaie chinoise), un tiers plus riche qu'un Suisse, 28 fois plus riche qu'un Russe et 119 fois plus qu'un Japonais ! En tenant compte, là aussi, que la structure des prix est différente d'un pays à l'autre : dans certains, la nourriture est bon marché, dans d'autres c'est l'électronique, et, pour le marché immobilier, certaines capitales sont plus chères que d'autres.

3. Il est néanmoins typique que, spontanément, tous les journaux aient considéré comme évident que les seuls milliards qui valaient étaient les milliards de dollars ! Alors qu'ils valent moins que les euros ! Cette considération en dit long sur la soumission psychologique aux Etats-Unis et sur l'état réel du rapport de forces entre ce pays et l'Union européenne...

4. Le deuxième titre est la fonction de cette information : comme elle concerne toute la planète, elle devrait avoir une importance pour la planète, comme si l'on disait : en 2005 (par exemple), le monde a vu sa richesse croître de 36 %. Or, il n'en est rien : l'indication du nombre de milliardaires est juste celle de la répartition des richesses (un peu comme lorsqu'on dit que, la Chine et l'Inde ayant chacune plus d'un milliard d'habitants, elles regroupent à elles deux environ un tiers de la population mondiale). Mais, en fait, la fonction de cette information est de procurer, par une illusion d'optique, le sentiment suivant : si le nombre de milliardaires s'est accru, c'est que la planète s'est enrichie (et qu'elle s'est enrichie - grosso modo - au rythme d'enrichissement de ces milliardaires). Comment cette manipulation psychologique est-elle possible ? De deux façons :

- Par le fait que nombre de ces nouveaux milliardaires proviennent d'Asie (Chine, Inde). Comme ces pays ont un très fort taux d'accroissement (qu'on ne cesse de répéter aux auditeurs), on passe du taux d'accroissement chinois à l'accroissement du nombre de milliardaires chinois, puis à celui des milliardaires en général, et on redescend de là au taux d'accroissement mondial en général (qui, bien que plus bas, est fictivement tiré vers le haut par son voisinage avec le nombre de milliardaires).

- Par la propagande selon laquelle le capitalisme est une formidable machine à enrichir (les individus, les sociétés, les entreprises, les nations, les Etats) et que la prospérité de ses membres les plus voyants est représentative de la prospérité de l'ensemble. Et qu'elle est, bien entendu, supérieure au taux d'accroissement réel du PIB de la planète, qui doit tourner, lui, autour de 2 à 3 %.

3. Le troisième titre est la présentation des informations de type économique. Et, là aussi, cette présentation est très idéologique, et elle l'est à deux titres.

- D'abord, par la présentation de chiffres bruts, exprimés en valeur absolue (nombres cardinaux), qui sont censés exprimer la puissance : richesse nationale, barils de pétrole, tonnes de charbon, kilowatts-heure, calories, kilomètres d'autoroutes, nombre de voitures, d'avions, de fusées, de têtes nucléaires, de porte-avions, etc. Le bonheur ne peut provenir que de l'accumulation - peu importe de quoi - seule importe l'accumulation.

- Ensuite par la présentation en classement (nombres ordinaux) : déjà, le fait de distinguer des milliardaires est un classement. Ensuite, ces milliardaires sont classés entre eux, ils avancent (Bernard Arnault) ou ils reculent (Liliane Bettencourt). Donc, l'idéologie se remarque en ce qu'elle propose aux gens de la compétition : il faut passer des 1000 premiers aux 100 premiers, puis aux 10 premiers, et viser la place de premier. Il faut non seulement être fort en valeur absolue mais aussi en valeur relative : l'idéal, dans la vie, est d'être plus que les autres, de dépasser les autres (à cet égard, la compétition sportive est entrée avec les autres domaines de la vie - économique et social - dans un cycle où cause et conséquence agissent en interaction. On ne sait plus si c'est le "sport" qui a déteint sur la vie ou si c'est la vie qui a contaminé le sport, toujours est-il que tout est devenu compétition, dépassement, record, lutte, écrasement de l'autre).

[Remarque en passant : il est assez caractéristique que les indicateurs qui s'opposent point par point à cette idéologie sont aussi élaborés - scientifiquement parlant - totalement à l'inverse des chiffres présentés par l'idéologie dominante].

- D'abord, ce ne sont pas des chiffres bruts mais une combinaison de chiffres élaborés : par exemple l'IDH (ou Indice de développement humain, qui prend en compte plusieurs critères), ou le coefficient de Gini, mesurant l'écart des revenus et qui varie de 0 à 1 (coefficient 0 = égalité totale : coefficient 1 = inégalité totale).

- Ensuite parce que ce sont des chiffres qui mesurent le progrès par une diminution, et, de surcroît, par une diminution d'un "moins" : moins de morts post-natales, moins de maladies, moins d'illettrés, moins de privés d'eau potable, moins d'individus consommant un niveau plancher de calories, moins de femmes se livrant à la prostitution, moins de cancers, moins de morts sur les routes, etc. Cette façon de voir - et même cette conception philosophique - est fondée sur celle d'un individu "normal", vivant dans un pays comme la France, travaillant dans le tertiaire (pour éviter les accidents du travail) et disposant à peu près des revenus d'un cadre moyen (2000 - 2200 euros). Tout l'intérêt d'une société humaniste est d'amener "un très grand nombre d'individus à ce niveau minimum" - chaque terme compte - alors que l'idéologie propagée par les médias (et exaltant le milliardaire) est marquée, dans une inversion totale des termes, par le désir d'amener "un très petit nombre d'individus à un niveau astronomique".

4. Quatrième titre d'intérêt. Il va de soi qu'une telle information ne passe pas sans susciter un malaise. Aussi a-t-on pu remarquer que, presque à tous les journaux d'information, une autre information la suivait : à "l'explosion" du nombre de milliardaires répondait l'explosion du nombre de titulaires du RMI (pour la France). Néanmoins, les journalistes n'allaient pas - ou n'osaient pas aller - jusqu'au bout de leur raisonnement. Ils juxtaposaient les deux informations, comme si, après avoir présenté un défilé de Miss France, ils présentaient une Cour des miracles, avec ses borgnes, ses boiteux, ses lépreux, ses éclopés de toute sorte. Mais, à l'instar des imageries de dames patronnesses, ces deux informations étaient présentées comme totalement indépendantes, comme si on voulait émouvoir les chaumières en disant : "Voyez comme le destin est injuste, qui place l'extrême malheur à côté de l'extrême félicité !".

Or, cette absence de commentaire (ce défaut à souligner un lien) était, en soi, idéologique car il est évident, en France du moins, que la progression de la paupérisation va de pair avec la progression de l'extrême richesse. Comment cela ? En gros, la frange la plus basse tourne, en France, autour du multiple par 1000 de l'unité monétaire (compte tenu des Contrats à Durée Déterminée, des Temps partiels, des licenciements, des fins de droits, des allocations, des secours), il n'est pas absurde de supposer un revenu de 1000 euros pour la frange la moins fortunée de nos concitoyens. Par définition, un milliardaire gagne un million de fois plus : autrement dit, il "mange" le revenu de 1 million de ses concitoyens les plus pauvres. S'il a augmenté son revenu - en moyenne - de 36 %, cela veut dire (à supposer qu'il n'ait été riche, en 2004; "que" de 1 milliard), qu'il a "mangé" 360 000 revenus supplémentaires. Cela est d'autant plus vrai que, dans le même temps, la croissance du P.I.B. ayant été très faible (guère plus de 1 %), le passage des uns aux autres, dans un temps aussi bref, n'a pu se faire que par transfert (avec, bien entendu, un coefficient de correction en tenant compte que certains de ces accroissements de fortunes se font à l'étranger). Mais, globalement - et, compte tenu, par exemple, des cadeaux fiscaux accordés aux plus riches - pour parler comme des "partageux" - les riches ont mangé dans la gamelle des pauvres.

En résumé, donc, les médias nous ont présenté une information qui, sous couvert d'être factuelle, visait, en fait, à susciter le rêve, la fascination, l'admiration pour une catégorie d'individus, et, au-delà, pour un régime économique. Il s'agissait d'une opération idéologique. En plus, il s'agissait d'une information creuse : si on découvrait un nouveau traitement contre le cancer, une nouvelle démonstration du théorème de Fermat, une nouvelle symphonie de Mozart, l'humanité progresserait. Là, elle ne fait que régresser.
Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques
Bien à vous
Philippe Arnaud
AMD 37

mercredi, 08 mars 2006

8 mars 2006

Chers tous,

Je souhaite, ci-après, aborder deux sujets :

Premier sujet :

Aujourd'hui, dans la partie magazine du journal de 13 h de France Inter - c'est-à-dire de 13 h 30 à 14 h - avait lieu un débat sur le CPE. Ce débat avait lieu entre Hervé Mariton, député de la Drôme (membre du groupe des "réformateurs" de l'UMP, donc à la fois ultralibéral en économie et pro-Bush)... et Didier Salavert, fondateur d'un nouveau parti appelé... Alternative Libérale ! Ce parti est proche de toutes les officines ultralibérales, en particulier de "Liberté Chérie" de Sabine Hérold, qui s'était fait connaître en 2003, pour son soutien sans faille au projet Fillon de démolition du système de retraite français.

Ce qui était très curieux, dans ce "débat", c'est que quelqu'un qui n'aurait pas su qui étaient les interlocuteurs n'aurait pas compris de quoi il retournait. Apparemment, certains propos de Didier Salavert (qui pense peut-être ressusciter une espèce de "Démocratie Libérale") semblaient prôner une société sociale-démocrate de sécurité pour tous (plusieurs fois, au cours du "débat", le journaliste lui a tendu la perche en lui parlant des modèles scandinaves - notamment danois - de flexisécurité, mais Didier Salavert n'a pas fait mine de la prendre). D'un autre côté, Hervé Mariton, tout doctrinaire qu'il soit, semblait singulièrement gêné par l'ampleur d'une mobilisation qui ne faiblit pas et qui réussit même à réconcilier les partis de gauche et les syndicats (c'est dire !). Si ses propos n'étaient pas joués, il avait l'air d'un homme qui prépare le terrain à une reculade du gouvernement.

Ce qui m'a retenu, dans cette émission, c'est que, parmi les innombrables personnalités qui auraient pu être opposées à Hervé Mariton (ou à Didier Salavert, qui, apparemment, estimait que le gouvernement n'allait pas assez loin dans le libéralisme), on n'ait trouvé personne pour donner une vigoureuse réplique de gauche - par exemple celle de Gérard Filoche, à qui nous devons un démontage impitoyable de ce même CPE. Pour ses débats économiques, France Inter oppose l'ultralibéralisme... à l'ultralibéralisme ! Néanmoins, ni l'un ni l'autre n'ont eu le courage d'exposer les idées sans fard qu'exposent les Pascal Salin, Jacques Garello ou Bernard Zimmern, pour qui le communisme commence avec de Villepin...

Deuxième sujet :

Je le tiens d'un ami proche, correspondant de mes listes. Il touche à l'historienne Annie Lacroix-Riz. Cette dernière - professeur d'histoire à Paris VII, collaboratrice du Diplo, comme vous le savez - est spécialiste de l'URSS, de la Seconde Guerre mondiale et de la politique étrangère du Vatican de 1900 à 1958. Elle est actuellement l'objet d'une grande campagne de diffamation, de la part d'un obscur comité d'Ukrainiens, qui l'accuse de négationnisme des crimes staliniens.

Cette campagne de diffamation, partie d'une certaine Mme Hunault, qui se dit Ukrainienne, est apparemment relayée et soutenue par plusieurs personnes ou institutions :

- Le député UMP de Mayenne Yannick Favennec, les députés (toujours UMP ou UDF) Pozzo di Borgo et Lehideux,
- Le président de l'Université d'Annie Lacroix-Riz, Benoît Eurin, qui la menace de sanctions administratives.
- Le ministre de l'Education nationale, Gilles de Robien, qui accepte les ragots que lui envoient ces officines.
- Plusieurs auteurs du Livre noir du communisme, notamment Stéphane Courtois.
- L'archevêché de Lyon.

Cette campagne, apparemment, s'inscrit dans une offensive idéologique anticommuniste, qui s'est manifestée, récemment, par la "condamnation du communisme", au Conseil de l'Europe, sur proposition d'un obscur député scandinave (ou balte). Cette offensive ne vise pas tant à stigmatiser les crimes du stalinisme que, au-delà, à flétrir toute idée d'une philosophie ou d'une conception du monde qui remette en cause les fondements du capitalisme, voire qui soit tant soit peu de gauche*.

Sur ce sujet, et sur les précédents, je vous saurais gré de vos remarques, précisions, rectifications et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud
* Pour les détails, si vous êtes intéressés, j'ai des écrits d'Annie Lacroix-Riz.

vendredi, 24 février 2006

24 février 2006

Chers tous,

Ce matin, sur France Inter, lors d'une chronique à 7 h 50, une journaliste exprimait quelques réserves sur "l'unanimité" qui s'est manifestée, hier, en France, à propos du caractère antisémite du meurtre d'Ilan Halimi. Il est certain que les médias ont été échaudés par un certain nombre d'affaires passées (par exemple celle du RER D) où des délits ou des attentats prétendument motivés par l'antisémitisme se sont avérés soit imaginaires, soit inspirés par de tout autres raisons. A cet égard, je souhaite rappeler, en développant un peu, ce que j'écrivais précédemment, le 18 novembre 2003, après l'attentat contre l'école juive de Gagny.


Il me semble en effet, en France, que les termes "antisémitisme" et "antisémite" sont historiquement connotés, et, de ce fait, présentent des caractères précis. Je ne veux pas me lancer dans une histoire de l'antisémitisme en France depuis ses origines (notamment au Moyen Age, où les foules se précipitaient sur les juifs en cas de peste, ou se "faisaient la main" sur eux avant de partir en croisade). Aujourd'hui, en 2006, l'antisémitisme est beaucoup plus marqué par des événements récents qui, s'ils datent de plus de 60 ans, n'en continuent pas moins à marquer les mentalités. Ces événements présentent certains caractères que je souhaite exposer ci-après.



1. Caractères temporels. Ils vont de 1894 (début de l'Affaire Dreyfus) à 1945 (procès des dirigeants et penseurs de la Collaboration, dont Maurras et Brasillach). Avant 1894, l'antisémitisme est soit populaire et épidermique, soit intellectuel et peu répandu, soit ecclésiastique (plutôt de la part des catholiques que des protestants). Après 1945, il a perdu toute expression légale. La période de juin 1940 à août 1944, où l'antisémitisme fut d'Etat, présente un caractère un peu particulier. D'une part, elle ne peut être mise tout à fait sur le même plan, puisqu'il s'agissait d'une période de guerre, où les Français étaient doublement soumis, à la fois à l'occupant allemand et à un régime non démocratique. Mais, d'autre part, cette période, où l'antisémitisme fut d'Etat, c'est-à-dire soutenu par l'ensemble de la machine administrative (Justice, Police, Ministère de l'Intérieur, Préfectures, Instruction Publique, Radio, Journaux, etc.) ne fut telle que parce qu'elle représenta la cristallisation et la concrétisation des 50 années précédentes. Il n'est pas exclu que les diatribes de la radio, les articles des journaux, les expositions, répétés ad nauseam, n'aient fini par laisser des séquelles dans les cerveaux, y compris jusqu'à nos jours, où ceux qui ont connu la dernière guerre sont encore assez nombreux à être vivants.



2. Caractères géographiques. De 1894 à 1944, l'antisémitisme est présent depuis Paris jusqu'au plus petit village de France (nous passerons les variantes géographiques). Or, aujourd'hui, lorsqu'on l'invoque, c'est à l'égard de populations issues d'Afrique ou du monde musulman, pauvres, et souvent confinées dans les quartiers défavorisés des villes, les grands ensembles de ces dernières.



3. Caractères sociologiques. De 1894 à 1944, l'antisémitisme touche toutes les couches de la société : les riches et les pauvres, les salariés et les petits commerçants, les fonctionnaires et les professions libérales, les paysans (un hameau du Loiret s'appelait encore récemment Mort aux juifs) et les artisans, les militaires et les ecclésiastiques.



4. Caractères culturels. De 1894 à 1944, l'antisémitisme a bénéficié de l'appui des intellectuels les plus connus de France, des académiciens, des écrivains, de certains "philosophes". Il a suscité des livres, des brochures, des traités, des pièces de théâtre, des poèmes (mauvais, certes, mais connus) des chansons, des films. Et toutes ces manifestations se déroulaient publiquement, légalement, sans être empêchées, sans être interdites. Des statues, des monuments furent érigés (dont l'un en hommage au colonel Henry).



5. Caractères institutionnels. De 1894 à 1940, l'antisémitisme a donné lieu à des élections dont certains candidats pouvaient se réclamer ouvertement de l'antisémitisme, à toutes les élections possibles : municipales, cantonales, législatives, sénatoriales. Des candidats furent élus en se présentant comme antisémites. Des journaux, magazines, périodiques, tirés à un très grand nombre d'exemplaires (Gringoire, Je suis partout, La libre parole) étaient diffusés dans toute la France uniquement pour porter des propos antisémites, de la première ligne jusqu'aux petites annonces.



6. Caractères langagiers. De 1894 à 1945, les termes les plus insultants ont été utilisés contre les juifs, oralement ou par écrit, dans des journaux, des tribunes officielles, des tribunaux. Entre ces deux dates, on allait rechercher, dénicher, dénoncer l'origine des gens (souvent d'Europe centrale), qui avaient francisé leur nom ou qui, tout en portant un nom français à connotation juive, rajoutaient, retranchaient ou changeaient une lettre de ce nom. De nos jours, ces jeux douteux sont uniquement le fait de Jean-Marie Le Pen ou de ses séides, qui prennent néanmoins des précautions de Sioux pour ne pas se faire pincer. A l'inverse, avant 1944, ces dérives n'étaient jamais punies, et il ne serait d'ailleurs jamais venu à l'esprit de personne de les poursuivre devant les tribunaux.



7. Caractères officiels. De 1894 à 1945, l'antisémitisme reçut la caution de l'Eglise, peut-être pas officiellement (rappelons que l'Action française fut condamnée par le pape), mais de ses clercs (curés, ordres réguliers, prélats), de ses journaux, de ses institutions laïques sans que cela eût donné lieu au moindre rappel à l'ordre. Dans la même période, l'Armée avoua ouvertement son antisémitisme et agit en conséquence. N'oublions pas qu'il y a quelques années, un officier (d'ailleurs vite sanctionné) avait été un négationniste de l'Affaire Dreyfus.



Que conclure de cela ? Que, pendant un demi-siècle (dates rondes), la France fut officiellement et profondément antisémite, quelle que fût la coupe (comme on fait une coupe géologique) qu'on choisissait pour examiner la société. Il n'en va pas de même aujourd'hui, où les milieux stigmatisés comme antisémites (jeunes, arabes ou musulmans, pauvres, peu instruits, peu formés) n'exercent qu'une influence très très limitée (économique, culturelle, politique, sociale) sur la société française.



De la même façon qu'on dit qu'il n'existe pas d'amour, mais seulement des preuves d'amour, on devrait dire qu'il n'y a pas d'antisémitisme mais des preuves d'antisémitisme. Peut-on jeter un bref regard sur ces preuves ?



Les mots : il n'y a plus, aujourd'hui, dans les médias ou dans les livres, de ces propos outrageants sur les juifs, qui existaient avant 1944 dans les journaux. On ne va plus chercher l'origine des gens. Quoi que... Il persiste, aujourd'hui encore, des "fidèles" qui maintiennent la tradition, notamment Emmanuel Ratier, dans sa feuille "Faits & Documents". L'auteur a une double obsession : celle des juifs et celle des francs-maçons (et il n'est jamais aussi heureux que lorsqu'il arrive à les conjoindre). Ses publications sont remplies des plus petites réunions de loges perdues de province. Il va dénicher, derrière des noms fleurant bon le terroir français, l'arrière-petite-fille d'un émigré du ghetto d'une bourgade perdue de Galicie. En tant que tel, il s'inscrit bien dans la tradition inaugurée en 1894. Il reprend, en l'occurrence, la suite d'un autre antisémite, qui s'appelait Henri Coston, et qui, lui aussi, accumulait ses "petites fiches". Mais, là, il s'agit d'un antisémitisme bien "gaulois" (pour reprendre des termes familiers à l'extrême droite).



Cet antisémitisme "de chez nous" existe toujours dans la société. Il y a quelques années, Jean-Marie Le Pen, ainsi, avait jeté en pâture à un de ses auditoires, un certain nombre de noms d'artistes (peintres, musiciens) ou d'écrivains, dont les styles, les thèmes ou les tempéraments n'avaient rien à voir entre eux. Ils n'avaient juste en commun... que d'être juifs. Il y a encore quelques années, sur mon lieu de travail, ou lors de dîners avec des tiers, en prêtant l'oreille, je pouvais encore entendre des propos tels que : "Mais, Untel, il ne s'appelle pas réellement Rochebrune, mais Bronstein, et ses grands-parents venaient de Tchécoslovaquie...". Et ces propos étaient tenus par des gens aux noms bien français, implantés sur le territoire depuis au moins Charles Martel.



Les mesures ou les comportements : à l'époque du gouvernement de Vichy, les juifs n'avaient pas le droit d'exercer certains métiers, de fréquenter certains lieux (cinémas, théâtres, restaurants), de sortir à certaines heures, et devaient porter un signe distinctifs (étoile jaune). Ils n'avaient pas non plus le droit de se marier avec des non-juifs. En l'occurrence, ces interdits et ces obligations rappelaient ceux de l'Ancien Régime ou ceux du Moyen Age, où les juifs étaient confinés en certains lieux et à certaines professions. Ces mesures étaient celles par lesquelles se manifestait l'antisémitisme, puisque, eu égard à leur origine, les juifs étaient limités dans leurs libertés. Ces mesures, qui manifestaient l'antisémitisme des sociétés d'Ancien Régime (ou du Moyen Age) étaient des mesures "de droit". Il n'existe plus, aujourd'hui, en France, de telles mesures, "de droit", à l'égard de quiconque. Il n'en existe plus, "de droit"... mais il en existe "de fait". Lorsqu'un patron refuse un stage à un élève parce qu'il s'appelle Mohamed, lorsqu'un entrepreneur rejette la candidature d'Ali, lorsqu'un propriétaire ne veut pas d'un Hassan comme locataire, lorsqu'un portier de discothèque laisse Rachid poireauter à l'entrée de son établissement, lorsque Yann se fait systématiquement contrôler ses papiers (alors qu'il n'est même pas Noir, mais seulement métis de Martiniquais !), lorsque Mamadou, en panne de transport, voit défiler devant lui soit les taxis (qui accélèrent à sa hauteur), soit les automobilistes - lorsqu'il fait de l'auto-stop - qui regardent droit devant eux (ou ralentissent pour lui adresser un bras d'honneur), lorsqu'un père de famille dit à sa fille : "Je ne veux plus te voir fréquenter Amar", ce n'est pas l'Etat qui édicte des règles, c'est la société qui suit des comportements. Mais, dans les faits, le résultat ne revient-il pas au même ?



Comparaisons : ces mesures discriminatoires sont celles qui font précisément l'objet des "testings", aujourd'hui admis en justice. Mais, si l'on peut dire, elles ont toutes une base. Un Noir (étranger ou originaire des DOM) a une tête... de Noir. Un Arabe... a une tête d'Arabe (mais pas toujours, il faut se méfier, certains sont presque normaux !). En revanche, même sans moustaches, même sans teint basané... il a bien un nom d'Arabe. En revanche, les juifs... n'ont pas des têtes de juifs. Et, pire encore, ils n'en ont même pas les noms ! Pour savoir s'il existe une discrimination envers les juifs, il faudrait établir si des juifs ont été interdits de stage, refusés à une embauche ou à un concours administratif, mis à la porte d'une discothèque, contrôlés dans le métro, tabassés dans un commissariat, empêchés de louer un appartement ou d'acheter une maison, non acceptés dans un taxi, soit au vu de leur faciès (?), soit à l'énoncé de leur nom, c'est-à-dire s'ils ont été discriminés en tant que juifs.



A cet égard, je ne dispose pas de données établissant la répartition des juifs dans les strates de la société française ou dans les professions. Mais (en l'absence de preuves contraires produites par les intéressés) je peux supposer qu'il s'en trouve un peu partout, à l'instar des catholiques ou des protestants, à proportion de leur nombre et de leurs mérites. En revanche, si l'on trouve des Arabes ou des Noirs également dans tous les métiers ou tous les milieux, il s'en trouve un peu plus souvent dans les quartiers pauvres ou dans les prisons (ou dans les gardes à vue). De ce point de vue, pour reprendre un mot célèbre, ils sont plus égaux que les autres.



En conclusion, j'éprouve une certaine difficulté à accoler le terme "antisémitisme" à des comportements d'une partie de la société qui ne possède ni pouvoir économique, ni pouvoir politique, ni pouvoir intellectuel, ni pouvoir culturel, c'est-à-dire très peu de moyens d'action ou d'influence sur la société française. En revanche, la perception des juifs à l'intérieur des Français bien "de souche" s'est formée, ce me semble, parallèlement au développement et à la création des grands Etats européens au XIXe siècle : Second Empire et Troisième République en France, Double Monarchie en Autriche-Hongrie et IIe Reich en Allemagne*. A l'époque, l'image du juif, c'était plutôt celle du banquier (vraie ou fantasmée), et, plus encore, celle de l'intellectuel. Il me semble d'ailleurs que cette image est celle qui a le plus contribué à entretenir la haine antisémite (bien plus que celle du banquier) en ce que l'intellectuel juif était perçu comme celui qui voulait subvertir les valeurs de la société chrétienne. Les noms de Marx ou de Freud, à cet égard, sont symboliques. Et il est vrai que dans la Vienne des années 1880 à 1920, par exemple, une grande partie du monde intellectuel était juif - de la même façon que les premières défenses de Dreyfus ne vinrent pas de la gauche mais du monde intellectuel (pas spécialement juif, d'ailleurs). Je doute néanmoins que, dans leur appréciation des juifs, les jeunes de banlieue (d'origine arabe, noire ou musulmane de toute origine), fassent valoir l'influence dissolvante et délétère sur la société française (et chrétienne) des oeuvres de Freud, de Kafka, d'Hofmannsthal, de Malher ou de Wittgenstein... Je ne jurerais pas, en revanche, que ces idées-là ne rôdent pas toujours dans l'esprit de quelques "bons Français"...



S'il existe effectivement (ce qui serait à démontrer) une mauvaise image (ou une représentation péjorative) des juifs parmi les populations issues de milieux musulmans ou africains, elle est sans doute plus à chercher dans le conflit israélo-palestinien (ou dans le soutien des Etats-Unis à l'Etat d'Israël) que dans la tradition française, remontant au moins au Moyen Age. Les mesures à prendre contre les délits ou les crimes issus de ces milieux relèvent d'une tout autre logique que les dérives ou les calembours douteux d'un Jean-Marie Le Pen ou les négationnismes de Pierre Vial, de Robert Faurisson ou de Bruno Gollnisch. Le cancer et les maladies cardio-vasculaires sont deux types d'affections également graves. Mais les uns et les autres sont nommés différemment et relèvent de thérapeutiques différentes.



Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, précisions et critiques.

Bien à vous

Philippe Arnaud

AMD Tours

* Je me suis inspiré, pour une part, du livre de Jean-Denis Bredin sur "L'Affaire" (Dreyfus bien entendu)

mercredi, 15 février 2006

15 février 2006

Chers tous,

Aujourd'hui, j'ai, dans les médias, noté deux choses :

1. Le Jeu des 1000 euros (à France Inter, à 12 h 45). Lorsque, comme votre serviteur, on l'écoute depuis longtemps, on prête l'oreille, à côté des questions, aux remarques générales de l'animateur (actuellement Louis Bozon). Et on découvre, au travers des réflexions de l'intéressé (au demeurant fort sympathique), une certaine idéologie, qui ne s'imagine même pas comme telle, tant elle apparaît "naturelle".

- Premier point. A propos de l'origine des candidats. Il m'a semblé (je n'ai pas fait les comptes) que, en dehors des "Spécial jeunes", on a souvent affaire à des salariés du secteur public, ou à des retraités - eux-mêmes d'ailleurs anciens salariés de ce secteur : enseignants, postiers, cheminots, etc. Une remarque banale, mais qui me hérisse toujours, est ce qui advient lorsque l'intéressé(e) est fonctionnaire (ou ex-fonctionnaire) des Impôts. Chaque fois, il y a comme un coup de patte - gentil mais manifeste - envers cette activité, comme s'il s'agissait d'une activité malhonnête, ou, à tout le moins, injustifiée. Comme il ne peut décemment pas reprocher leur profession à des gens qui sont ses hôtes, Louis Bozon ne s'enferre que davantage - en croyant se rattraper, par cette remarque : "Mais il en faut bien !". La mentalité néo-libérale (qui repose sur un tuf anti-fiscal remontant au moins au Moyen Age) a tellement déformé les esprits que l'impôt en est venu à être synonyme d'indemnité de guerre, payée à un pays ennemi, dont les ressortissants s'appellent fonctionnaires.

Cette mentalité va très loin, puisqu'elle ne vise à rien moins qu'à remettre en cause toute la construction nationale élaborée par la Révolution française, dont le déclenchement fut précisément causé par le refus des privilégiés de se soumettre à l'impôt. Et c'est non seulement la construction même de l'Etat-nation qui est en cause, mais aussi deux des principes de la devise de la République qui sont ainsi jetés aux orties : Egalité et Fraternité. Ce qui me navre, c'est que souvent, les candidats fonctionnaires des Impôts semblaient faire profil bas, au lieu de revendiquer fièrement leur fonction, qui sert (entre beaucoup d'autres choses)... à payer le Service public de la Radiodiffusion française, donc Louis Bozon !

- Second point. Lorsque l'on a affaire à un "Spécial jeunes", la question rituelle de Louis Bozon est : "Que voudras-tu faire plus tard ?". Et cette question n'a qu'une signification : "Quelle profession voudras-tu exercer ?". Et le jeune, déjà docile - d'autant plus docile qu'il (elle) est souvent "bon élève" - répond docilement (hélas pour lui (elle)...) par un de ces métiers valorisants qui font la fierté de son papa et de sa maman : médecin, ingénieur, avocat, informaticien, etc. Mais aucun d'entre eux ne semble imaginer que l'idéal d'une vie (y compris lorsque son métier dérive d'une vocation) est tout autre. J'attends encore le jeune homme (la jeune fille) dont la réponse serait : "Voyager", ou "Ecrire" (pas être écrivain, ou chroniqueur, ou romancier, ou journaliste, non, simplement, "écrire"), ou "Tomber amoureux aux solstices", ou "Fomenter la révolution", ou "Etre thaumaturge", ou "Voler dans les airs comme un condor", ou "Tailler mes volubilis", ou "Faire la sieste", ou bien "Rien".

Pourquoi les aspirations de l'individu sont-elles ainsi mesquinement réduites à leur seul aspect économique ? Pourquoi les adultes ne savent-ils souvent dire à un enfant que : "Et à l'école, ça marche bien ?" au lieu de : "Et ton (ta) meilleur(e) copain (copine), comment il (elle) s'appelle ?", ou bien : "Et ton prénom, il est de quelle couleur ?", ou bien "Tu aimes le chocolat ?", ou bien "Tu aimerais être ton chat ?".

2. Au journal de 13 h de France 2. Un sujet était consacré aux radars sur les routes. Après le couplet obligé sur leur utilité (ils ont fait diminuer le nombre de morts), revenait la question de leur emplacement (ils ne sont jamais mis où il le faudrait), et, rituellement, la sempiternelle accusation de "machines-à-plumer-les-automobilistes-pour-le-compte-de-l'Etat". Outre que l'accusation est infondée (le coût des accidents, décès, handicapés à vie est considérablement supérieur), la remarque n'est pas innocente : les refus les plus butés, les plus obstinés, les plus acharnés contre les limitations de vitesse émanent, de manière écrasante, des milieux de droite et ultra-libéraux. Ils en émanent pour le symbole (parce que la vitesse est un marqueur social), ils en émanent par idéologie (le choix de sa vitesse n'appartient qu'à l'individu), ils en émanent par psychologie (la limitation apparaît, comme le disent les chercheurs de l'INRETS, comme un impôt sur le véhicule rapide). Enfin, la boucle est bouclée lorsqu'on peut présenter les radars comme des machines de la "spoliation fiscale" (les auteurs ultra-libéraux sont intarissables sur ce sujet). Le point est inquiétant en ce qu'une partie non négligeable de la population - celle, en particulier, des "faiseurs d'opinion" - refuse d'admettre une vérité qui n'est pourtant plus à démontrer (la vitesse est, de loin, la première cause des accidents). Et que les médias relaient complaisamment cette opinion.

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud

vendredi, 10 février 2006

10 février 2006

Chers tous,

Ce jour, vendredi 10 février, au journal de 13 h de France Inter, il était question de l'information qui suit : hier le président Bush a révélé que, début 2002, les services secrets américains avaient déjoué un complot d'Al Qaida visant à faire écraser un avion sur le plus haut gratte-ciel de Los Angeles. Cette information était, à maints égards, remarquable :

- Elle intervenait quatre ans après les "faits" (enfin les faits qui "auraient dû" se produire...). Compte tenu de tous les attentats, de toutes les guerres, de tous les affrontements armés qui se sont déroulés (dans le monde en général et dans le monde musulman en particulier) depuis les attentats du 11 septembre 2001, sa saveur avait, comme on dit, quelque chose de réchauffé...

- Il s'agissait d'un événement qui n'a pas eu lieu (ou, comme on dirait en logique, d'un non-événement). Or, en l'occurrence, la règle est ce que l'on nomme, en droit, la preuve négative. Celle-ci est impossible à rapporter. Par exemple, je peux prouver que je parle anglais (ou allemand, ou italien), ce qui constitue la preuve positive, mais je ne peux pas prouver que je ne parle pas chinois, ce qui relèverait de la preuve négative. En effet, si quelqu'un est persuadé que je parle chinois, la logique veut que jamais je ne pourrai jamais le détromper (car il pourra toujours imaginer que je lui cache la vérité) !

- Cette notion est une de celles qui fondent le droit - et la protection des citoyens - en ce que face à une accusation de délit ou de crime, ce n'est pas à l'accusé de démontrer son innocence mais à l'accusateur de prouver la culpabilité de ce dernier. Ce point est important à rappeler puisque c'est exactement l'inverse qui s'est passé dans le cas de la guerre de 2003. Les Etats-Unis demandaient à l'Irak de prouver qu'il n'avait pas d'armes de destruction massive, donc - comme on s'en doutait déjà et comme on l'a appris depuis - de prouver un néant ! La démarche normale aurait été que les Etats-Unis (ou la commission ad hoc de l'O.N.U.) prouve qu'il y avait des armes de destruction massive, donc prouve une existence !

- Or, dès le moment où on exige des preuves négatives, on peut vite partir dans le délire, contrairement à ce qui se passe avec la preuve positive. Je peux ainsi prouver que je parle anglais, ou allemand ou italien (en tout cas un nombre limité de langues). En revanche, celui qui exige de moi une preuve négative peut fort bien imaginer que je parle non seulement le chinois, mais aussi le coréen, le japonais, le vietnamien (et, pourquoi pas, un nombre illimité de langues). En quoi cela concerne-t-il l'information d'aujourd'hui ? En ce que, dès lors qu'on imagine que les services secrets américains ont déjoué un complot, on peut fort bien - ce qui a été le cas - ne pas s'arrêter en si bon chemin et supposer qu'ils en ont déjoué dix, ou cent, ou mille, ou n'importe quel nombre ad libitum... En somme, on peut à partir de rien, grossir sans mesure un danger imaginaire...

- Cette information a été fournie par le président Bush lui-même qui, dans l'affaire de la guerre d'Irak, n'a pas cessé de mentir, bien antérieurement à la guerre de 2003 elle-même, et qui a continué, bien au-delà du déclenchement de celle-ci, à essayer de dissimuler des preuves ou de les truquer (par exemple, avec cette dénonciation d'un de ses agents secrets, femme d'un ambassadeur qui avait eu le tort de contredire la présidence sur la question des armes de destruction massive).

- Or cette information, qui porte sur un non-événement vieux de quatre ans (c'est-à-dire qui avait au moins deux raisons de ne pas être traité du tout !), qui émane d'une source dont le moins qu'on puisse dire qu'elle est peu fiable, a été traitée durant 10 minutes par France Inter, y compris avec un invité, Bruno Tertrais, membre d'un institut de géopolitique ! Lorsqu'on sait que le journal dure 30 minutes, et que la majorité des sujets durent de 30 secondes à trois minutes, on mesure l'abîme qui existe entre des événement vrais expédiés (les mobilisations contre le C.P.E.), des événements vrais passés sous silence (le cheminement de la Directive Bolkestein au Parlement européen) et des événements imaginaires montés en épingle...

- Même si le rapprochement des deux événements paraîtra artificiel, je ne peux m'empêcher de joindre cette "information" à ce dont on nous rebat les oreilles depuis plus d'une semaine : les manifestations, dans les pays musulmans, contre les caricatures de Mahomet. Ce qui est remarquable, dans cette affaire, c'est qu'on a beaucoup plus vu l'effet (les manifestations) que la cause (les caricatures). Une fois de plus, le monde musulman n'est montré que dans ce qu'il présente de mauvais : des gens qui vocifèrent, des cailloux qui volent, des drapeaux qui brûlent, des bâtiments qui sont saccagés. De même que les pèlerinages à La Mecque (à peu près une fois sur deux) ne sont évoqués que pour signaler des gens piétinés, des accidents, des incendies, des morts d'insolation. Si on met les deux événements bout à bout - le pseudo de Los Angeles et le "vrai" des manifestations - la conclusion, dans l'esprit des auditeurs, ne peut être que : le monde musulman est dangereux.

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud
AMD Tours

mardi, 07 février 2006

7 février 2006

Chers tous,
Ce matin, à France Inter, j'ai écouté plusieurs choses :

1. Entre 8 h 20 et 8 h 30, Stéphane Paoli invitait Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT. Il y était question, bien entendu, du CPE (Contrat Première Embauche) et Stéphane Paoli demandait, à un moment : "Mais quelle voie peut-il y avoir entre la précarité et la flexibilité ?". Cette question était révélatrice en ce que l'on aurait attendu, compte tenu des positions de Bernard Thibault, qui, lui, défendait la stabilité du travail pour les salariés, que la question de Paoli eût été : "Mais quelle voie peut-il y avoir entre la précarité et la stabilité ?".

En quoi était-elle révélatrice ? Elle l'était de deux manières : soit parce que Stéphane Paoli avait, initialement, voulu dire "stabilité", mais que, dans son esprit, la flexibilité était si présente que c'était elle qui lui était spontanément venu à la bouche, comme par lapsus ; soit qu'il avait bien voulu dire "flexibilité" tant cette situation lui paraissait aussi naturelle qu'inéluctable.

On peut (si on est bienveillant...) accorder à Stéphane Paoli la conception d'une flexibilité, certes, mais d'une flexibilité bien encadrée : par exemple, celle d'un salarié qui, dans son entreprise, passerait d'un poste de travail à un autre (production, commercial, logistique, transports, etc.), mais tout en restant sur le même lieu, avec la même rémunération, le même nombre d'heures global, les mêmes congés, le même nombre d'annuités pour la retraite et les mêmes droits concernant l'embauche et le licenciement. En somme, la conception d'une flexibilité fonctionnelle et non professionnelle.

Toutefois, lorsqu'on regarde, aujourd'hui, les significations véhiculées par le terme de "flexibilité", on se rend compte qu'elles recouvrent presque complètement les définitions de la "précarité" ! La flexibilité, en effet, c'est d'abord la précarité du contrat, c'est la précarité des horaires, c'est la précarité des conditions de travail. On pourrait donc en déduire que, dans l'esprit de Stéphane Paoli, le terme "précarité" signifierait "précarité extrême" (embauche à la journée, voire à l'heure, à n'importe quel prix et dans n'importe quelles conditions) alors que "flexibilité" ne signifierait que "précarité limitée". En somme, que le salarié n'aurait le choix, actuellement, qu'entre le moins mauvais et le pire.

2. Au journal de 9 h, j'ai retenu deux informations :

- A propos du programme nucléaire iranien, le journaliste a dit : "L'Iran continue à défier l'Occident". Cette phrase est éminemment révélatrice dans le mot employé qui se substitue à l'expression codée habituellement utilisée : "L'Iran continue à défier la communauté internationale". Or, ainsi que je l'ai dit à plusieurs reprises, la communauté internationale, c'est environ 174 Etats à travers le monde. Dans cette affaire du nucléaire iranien, il faut, de cette communauté internationale, défalquer les mondes latino-américain, africain, musulman, chinois, russe, indien qui, soit se moquent totalement du programme nucléaire iranien, soit même y sont - ouvertement ou secrètement - tout à fait favorables. En fait, on se rend compte que cette fameuse "communauté internationale" (qui se retrouve également "défiée" - comme par hasard... - par les Cubains, Vénézuéliens, Nord-Coréens, Syriens et autres engeances), c'est presque uniquement, à tous les coups, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l'Australie, Israël (et, quelquefois, selon les besoins, la France, le Japon, l'Allemagne, les Pays-Bas ou la Nouvelle-Zélande) - et même pas toute l'Europe ! En parlant de "l'Occident" et non plus de "la communauté internationale", le journaliste ne fait qu'avouer crûment la vérité : cette affaire de nucléaire iranien, c'est la réaction outragée de maîtres qui voient un domestique prendre place avec sa gamelle, sans y avoir été invité, au milieu de leurs couverts en vermeil.

- Une ou deux minutes plus tard, le journaliste parle du "jackpot des dividendes à la Bourse de Paris, qui ont augmenté de 50 % en 2005". Les détenteurs d'actions ont donc gagné énormément d'argent. Cette information appelle plusieurs remarques :

- Le "jackpot", c'est un jeu et un jeu de hasard, qui permet, "instantanément, et à un seul individu, pour un investissement minime, de gagner une somme colossale". Or, actuellement, l'idéologie de la société ultralibérale - qui nie farouchement en avoir une - n'est nulle part mieux incarnée que dans les jeux d'argent, dont les médias ne cessent de nous rebattre les oreilles. De quoi a-t-on parlé ces derniers jours ? De ce gagnant de l'Euromillion qui, tout jeune, va s'arrêter de travailler, et que les médias ne cessent de présenter comme "l'homme le plus heureux de France". Toute l'idéologie de la société ultralibérale tient dans la définition de ces jeux, où chaque mot compte : "Instantanément" (la société ultralibérale est celle de la vitesse), "à un seul individu" (la société ultralibérale est celle de l'individualisme forcené), "pour un investissement minime" - par exemple quelques euros du billet ou la réponse à des questions idiotes à la télévision - (la société ultralibérale est celle de l'arbitraire. On ne vit que dans un monde. Tu es blanc, riche, instruit ? Tant mieux pour toi ! Tu es basané, pauvre ignorant ? Tu peux crever !), "somme colossale" (la société ultralibérale est celle de l'inégalité).

- Il suffit simplement de voir quel a été l'effort de tout le mouvement social (politique, syndical, associatif) depuis non seulement l'ère industrielle, mais même, parfois, depuis le Moyen Age, pour constater l'abîme entre une conception sociale de la société et une conception ultralibérale : "Permettre à un très grand nombre de gens, sur toute leur vie, de gagner régulièrement des sommes convenables (mais relativement modestes) au prix d'un effort constant". L'énorme supercherie de l'idéologie ultralibérale consiste à détourner la masse de la population d'une conscience d'appartenance de classe et de solidarité pour faire rêver chacun de ses membres, dans son coin, à des destinées fabuleuses. Il est d'ailleurs à noter à quel point ces rêves sont étriqués et (si l'on peut dire) misérables : il ne s'agit que de la jouissance de biens matériels, au-delà de la satisfaction des besoins essentiels. Nulle place n'est laissée à l'imagination. Une voiture cent fois plus chère qu'une autre est censée apporter cent fois plus de bonheur. Pour pasticher un mot célèbre, on pourrait dire : "Le jackpot est l'opium du peuple...".

- Ce qui est révélateur, c'est que ce mot jackpot ne soit plus seulement employé pour les jeux de hasard, mais pour la Bourse. Le jackpot, le loto, l'euromillion, c'est pour les pauvres. La Bourse, c'est pour les riches. Mais, dans les deux cas, le mécanisme est le même : pour que quelques-uns gagnent, il faut que beaucoup perdent, et ce de deux façons :

- Dans les jeux de hasard et d'argent, on peut perdre de ne pas gagner, comme celui qui prend son billet toutes les semaines sans jamais encaisser que des gains minimes, qui ne lui compensent qu'une partie de ses enjeux. On peut perdre aussi quand on a la fièvre du jeu et qu'on y engloutit son revenu.

- A la Bourse, on perd lorsqu'on a trop attendu que les cours montent et que l'on vend à contretemps. Comme la Bourse est détachée de la production des valeurs réelles (des pommes de terre, des kilowatts/h, des ordinateurs, des formations intellectuelles, des soins médicaux, des coupes de cheveux, des poses de papier peint, etc.), tout ce qui s'écarte de cette valeur (c'est-à-dire de ce qui fait notre vie "réelle" de tous les jours) finit bien par y retourner. Si la société, dans son ensemble, produit 100 et que la Bourse spécule sur 1000, il faut bien que quelqu'un paye les 900 de la différence. Le premier qui les paye est le boursicoteur maladroit ou mal avisé. Mais le deuxième - et ô combien ! - est le salarié dans l'entreprise duquel l'actionnaire a investi son argent, et qui paye de son emploi la moins-value boursière.

Il est donc très frappant de voir comment, en un seul mot, le journaliste a unifié tous les phénomènes économiques et idéologiques de notre société : les jeux de hasard et la Bourse. Et, en effet, ces deux phénomènes procèdent du même esprit, si ce n'est du même mécanisme. Mais on pouvait aussi observer cette information sous un autre aspect : par ce qu'elle ne disait pas.

- Ce qu'elle ne disait pas, c'était que cet enrichissement "avec un effort minime" était en soi scandaleux puisque ceux qui placent leur argent en Bourse sont déjà les plus favorisés, et que ceux qui gagnent le plus sont les plus favorisés de ces plus favorisés (car ils peuvent se "refaire" sur un coup malheureux) et que le journaliste n'avait pas l'air de trouver l'information particulièrement ignoble, il avait même plutôt l'air, au contraire, de l'admirer.

- Ce qu'elle ne disait pas, c'était que cet enrichissement avait un lien direct avec l'appauvrissement du reste de la population, avec la précarité, avec les travailleurs pauvres, avec les restaus du coeur, avec les morts de froid dans la rue, avec le RMI, avec l'extension des maladies professionnelles, avec les licenciements, avec le C.P.E. Si certains gagnent beaucoup, c'est que d'autres perdent beaucoup !

- Ce qu'elle ne disait pas, c'était, enfin, que ce mode d'enrichissement - parce que fondé sur un procédé artificiel - était particulièrement hasardeux et périlleux. On peut le mettre en relation, par exemple, avec la propagande qui nous a été faite en 2003 - et qui continue à nous être faite - pour la retraite par capitalisation, placée en Bourse, et dont tous les exemples (en Amérique latine, en Angleterre, aux Etats-Unis) sont en train de s'écrouler. Il est donc intellectuellement stupéfiant que des gens (les ultralibéraux) qui se targuent d'avoir le monopole de la raison, de l'intelligence, du réalisme, fassent la promotion des moyens de vivre les plus hasardeux !

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud
AMD Tours

mercredi, 01 février 2006

1 février 2006

Chers tous,
Ce soir, au journal télévisé de 20 h de France 2, j'ai noté la succession de deux sujets :

1. Un sujet sur les travailleurs ne pouvant se loger. Il était fait état de plusieurs jeunes gens et jeunes femmes (quatre au total) qui travaillaient en région alpine (Grenoble, m'a-t-il semblé). Ces jeunes gens avaient des contrats à durée déterminée, assez constants, toutefois, pour leur permettre de vivre. La jeune femme suivie par le reportage gagnait même, semble-t-il, 1300 euros. Le problème est qu'ils n'arrivaient pas à se loger ! En effet, faute d'un CDI, les bailleurs refusaient de louer ! En outre, les loyers étaient très chers. Conséquence : les quatre jeunes louaient un hangar dans lequel ils entreposaient des caravanes (sans douche, sans chauffage) où ils couchaient, et où ils s'étaient aménagé un coin repas-cuisine. Le reportage se terminait sur l'annonce que le hangar ne pourrait plus être loué et que les caravanes de ces jeunes se retrouveraient en plein vent...

2. Le sujet qui le suivait immédiatement était l'annonce que le ministre des sports Jean-François Lamour avait donné son accord pour que les clubs de football entrent en Bourse. On montrait même un titre de journal ainsi libellé : "Lamour lève l'interdit". [Le mot est révélateur. L'interdit, en droit canon, est la sentence ecclésiastique (surtout utilisée dans les premiers temps du christianisme) qui prohibe, sur un territoire donné, la célébration des offices. Cette sanction est censée répondre à une infraction au droit canonique. Une fois la peine purgée, l'interdit est levé et la situation reprend... "comme auparavant". Ce qui veut dire qu'implicitement on considère que la situation normale - dans le cas des clubs de football - est d'être cotés en Bourse et que le fait qu'il ne le soient pas est une "punition"]. Le reportage se termine sur les mots du journaliste : "Cela pourra satisfaire les supporters... et les actionnaires" (je ne garantis pas l'exactitude de la formulation mais je suis certain de la présence de ces deux mots et du sens de la phrase).

Ce qui est remarquable, dans la succession de ces deux sujets, c'est que la rédaction du journal n'a, semble-t-il, pas établi de relation entre eux. Or, précisément, les deux participent du même phénomène : la progression de l'ultralibéralisme. Ce dernier a deux aspects : pile et face. Pile : vous avez des difficultés, la société vous enfonce la tête sous l'eau. Vous n'avez qu'un CDD : refus de bail ! Vous perdez votre emploi : à la rue ! Face : vous réussissez, on vous en remet une louche. Les clubs de football gagnent beaucoup d'argent ? Leurs vedettes sont riches à millions ? On introduit les clubs en Bourse pour qu'ils en gagnent encore davantage ! Mais ces deux phénomènes ont l'un avec l'autre le rapport de vases communicants. C'est parce que les uns claquent du bec que les autres mettent des rillettes sur leur beurre et de la mayonnaise sur leurs rillettes.

Or, la même cécité - ou le même mutisme - est perceptible dans l'autre information, celle qui fait la Une de tous les journaux depuis le début de la semaine : l'O.P.A. de Mittal Steel sur Arcelor. Que nous montre-t-on ? Les ministres Thierry Breton et Jean-Claude Juncker s'agitant dans tous les sens, jurant leurs grands dieux qu'ils s'opposeront à l'O.P.A., etc. Mais le ministre français ne cesse de promouvoir une politique ultralibérale. Mais ce même ministre appartient à un gouvernement qui était en faveur du TCE, lequel mettait la liberté de circulation des capitaux dans son article I-4 ! Mais le Luxembourg est la plaque tournante de tous les échanges financiers en Europe, le siège de Clearstream, le paradis fiscal avec un P majuscule !

Quand un gouvernement veut quelque chose et qu'il le peut, il le dit et il le fait. Jacques Chirac ne veut pas du calamiteux article 4 de la loi du 23 février 2005 : il le dit au Conseil constitutionnel et celui-ci, le petit doigt sur la couture du pantalon, obtempère. Dans le cas d'Arcelor, le gouvernement ne peut rien et ne veut rien. Il ne dit d'ailleurs rien et il ne fera rien. Or, l'affaire ne peut que mal tourner pour les salariés :

- Ou bien Arcelor parvient à s'opposer à l'O.P.A. Mais, pour cela, il lui faut racheter ses actions et les racheter cher, car Mittal va faire monter les enchères. Arcelor devra sortir du cash : autant d'argent en moins pour les salaires, autant d'argent en moins pour les retraites, autant d'argent en moins pour les investissements, donc, à court et à moyen terme, autant d'argent en moins (si ce n'est d'emplois...) pour les salariés. Qui est gagnant ? Les actionnaires !

- Ou bien Mittal remporte son O.P.A. Mais cela va lui coûter beaucoup d'argent. Comment se rembourser ? En comprimant la masse salariale (on connaît la périphrase...). Et en faisant monter la valeur de la matière première, l'acier. La Chine est, en effet, assoiffée d'acier. Or les prix monteront d'autant plus que l'offre se raréfiera. Comment se raréfiera-t-elle ? En comprimant la masse salariale (pour l'explication, voir ci-dessus). Si les prix montent, le prix des actions montera aussi. Qui sera gagnant ? Les actionnaires !

Si on disait crûment aux salariés d'Arcelor ce qui les attend, nul doute qu'il s'ensuivrait un mouvement social d'ampleur, peut-être même à l'échelle européenne. Au lieu de cela, les médias distillent du soporifique à longueur de journal en montrant les ministres mouliner du vent.

Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, précisions et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud
AMD 37

mardi, 24 janvier 2006

23 janvier 2006

Chers tous,

La présente surveillance est divisée en deux parties. La première concerne les conditions météorologiques rigoureuses de la Russie et de l'Europe centrale et orientale, la seconde la prestation de serment d'Evo Morales.

Je dois la première partie à une réflexion à la fois pertinente - et indignée - de ma femme, à qui je sais gré d'une observation qui, sans elle, m'aurait certainement échappé.

Au journal télévisé de France 3 de 19 h 30, d'Audrey Pulvar (mais n'importe quel autre journal télévisé aurait fourni le même matériau), on rapportait les conditions de froid très rigoureuses qui règnent actuellement en Russie, en Ukraine, en Pologne et, de façon générale, en Europe centrale et orientale. Et l'on ajoutait que, dans ces pays, des gens "étaient morts de froid". C'est cette dernière expression qui a suscité l'indignation de ma femme : "Mais non ! Ils ne sont pas morts de froid !".

Un petit détour de logique est nécessaire. Un scientifique a l'habitude, tous les soirs, de se servir un whisky-coca. Comme il ne ménage pas les doses, il finit par être malade. En bon scientifique, il décide de procéder méthodiquement pour savoir ce qui, dans son breuvage, le rend malade. Pendant 15 jours, il prend du rhum-coca. Pas d'amélioration. Il s'administre alors deux semaines de gin-coca. Toujours pas d'amélioration. Il termine enfin l'expérience par deux semaines de vodka-coca. Même résultat. Et notre scientifique de conclure : le point commun de mes apéritifs, durant ces deux mois, a été le coca. C'est donc lui qui me rend malade !

La démarche intellectuelle, on le voit, est fondée sur la variation d'un élément. C'est l'élément constant qui, par élimination des autres, représente la cause du phénomène. Faisons à notre tour l'expérience avec ce cas. Transportons-nous en été par un temps de canicule. Au bout de quelques jours, les services municipaux recueillent plusieurs clochards moribonds, qui ont succombé à une hyperthermie. Conclusion des journaux : des SDF sont morts de chaleur. Passons maintenant quelques jours, où cette chaleur a fini par provoquer un orage particulièrement violent. Le lendemain, on trouve, flottant sur les eaux, les corps de plusieurs marginaux qui, pour échapper à la chaleur, s'étaient réfugiés dans d'anciennes canalisations. Titres des journaux : des marginaux noyés par la tempête. Conclusion générale : les conditions météorologiques extrêmes sont fatales aux sans-logis. Où est l'erreur ?

Reprenons (rassurons-nous, sur un seul exemple) le raisonnement. De quoi les SDF sont-ils morts ? De froid. Oui, mais le froid est le même pour tout le monde. Certes ! Alors, toi, tu n'es pas mort ? Non, je ne suis pas mort ! Et pourquoi ? Parce que, chez moi, je suis bien chauffé, tiens ! Donc, si le SDF est mort, c'est qu'il n'était pas chauffé, lui ? Evidemment ! Oui, mais est-il normal qu'un être humain dorme dehors par un temps pareil ? Euh...

Le choix des mots, même inconsciemment - surtout inconsciemment - n'est pas innocent. Lorsque l'on dit que des marginaux sont morts de froid, c'est que l'on considère que, dix mois par an (plaçons-nous dans un tiède climat océanique), il est normal que des êtres humains ne vivent même pas comme des animaux (qui, eux, ont au moins un nid, une tanière, un terrier, une écurie, une étable, une bergerie, une soue...). Quand il fait très froid, le paysan rentre ses bêtes. Quand il fait très froid, la société laisse ses semblables dehors...

Le cas est un peu semblable lorsque, par suite de conditions météorologiques particulières, on entend cette phrase étrange : "La pluie - ou le brouillard, ou le verglas - responsable [c'est moi qui souligne] des accidents de la circulation". Il est curieux qu'un élément naturel (un météore, comme aurait dit M. Jourdain) soit ainsi anthropomorphisé. Mais, au fond, si cet élément prend magiquement un statut humain, c'est qu'il se substitue à quelqu'un d'autre, en l'occurrence au conducteur. Si le brouillard est "responsable", le conducteur ne l'est plus. Il peut donc, même par forte pluie, conduire à 130 km/h à 10 mètres de la voiture précédente. Parce que les affaires n'attendent pas. Parce que le temps, "c'est" de l'argent... On peut dire que, comme dans le cas précédent, les mots tuent. Tant que des humains mourront "de froid", on ne fera rien pour les loger. Tant que le brouillard sera "responsable" des accidents, on continuera à accorder créance aux "fondus" du volant, aux Beltoise et autres "Auto-Plus".

Deuxième sujet : trente minutes après le journal de France 3 débute celui de France 2, avec David Pujadas. On revient sur la prestation de serment d'Evo Morales en Bolivie. Plusieurs remarques :

- David Pujadas annonce : "C'est le poing levé qu'Evo Morales a prêté serment". Mais, en prononçant ces mots, David Pujadas, très légèrement - mais très distinctement - écarquille les yeux. Ce jeu de physionomie est comme l'équivalent d'un clin d'oeil adressé au spectateur. Cet écarquillement signifie : ma phrase, il faut l'entendre comme si je disais : "C'est la braguette ouverte qu'Evo Morales a prêté serment". Le ton n'était pas à l'effroi : l'U.R.S.S. est défunte et n'ira pas prêter main-forte à ces apprentis révolutionnaires. Non, le ton était à la moquerie, à la dérision : décidément, ce Morales est plouc, et doublement plouc. Non seulement c'est un Indien mal dégrossi, mais il croit encore au socialisme...

- Après la retransmission du serment (Evo Morales le poing levé, très ému, ceint de l'écharpe aux couleurs nationales), le journaliste signale que le nouveau président prononce une allocution. Et là, j'ai distinctement entendu Evo Morales prononcer "Che Guevara". Curieusement, rien n'a été dit de cette partie du discours, qui aurait probablement été très instructive (Ernesto Che Guevara, en effet, ayant été assassiné en Bolivie par des soldats encadrés par la CIA).

- Enfin, après une déclaration du président à un micro, après la réception d'une ministre française, la parole est de nouveau laissée à Bertrand Coq, l'envoyé spécial de la chaîne. Et là, reprenant les propos d'Evo Morales, qui durant son discours, a dit : "Après 500 ans de domination, les Indiens vont dominer 500 ans", Bertrand Coq se fait sévère, moralisateur, menaçant : "La Bolivie a besoin de capitaux pour exploiter son gaz... Evo Morales devra donc composer avec la réalité au risque de voir ses troupes se retourner contre lui". Tout, dans cette déclaration, est ignoble et scandaleux :

- Composer avec la réalité. C'est toujours la "réalité", le "réalisme", le "pragmatisme" qui sont évoqués par ceux pour qui, précisément, la "réalité" est douce. Ces paroles rappellent les propos d'Ernest-Antoine Seillière évoquant l'altermondialisme. "C'est un mouvement sympathique (quel dédain dans ce "sympathique" !), mais il n'y a pas d'autre monde, il n'y en a qu'un seul, celui dans lequel nous vivons". [Comme le monde dans lequel vivait la cour de Louis XVI en 1788...]

- Ses troupes. Le mot "troupes" est lourd de menaces. Pourquoi pas dire ses électeurs ? Pourquoi pas ses sympathisants ? Pourquoi pas ses partisans ? Et puis, des "troupes" sont moins nombreuses qu'un peuple, qu'un corps électoral. Elles ne sont qu'une partie du peuple, pas "tout" le peuple. En disant "troupes" on minimise leur nombre, on leur confère un aspect partisan. Et puis, des "troupes", ce sont des individus qui combattent, donc qui, potentiellement, combattent les autres, les agressent, les tuent. S'il y a des "troupes", on peut envoyer - on est fondé à envoyer - d'autres "troupes" contre elles, pour les combattre à leur tour.

- Si Evo Morales compose avec la "réalité" (nom de code pour désigner les intérêts des privilégiés), c'est, en théorie, pour obtenir de quoi réaliser son programme électoral. Or, celui-ci consiste précisément à ne pas composer avec la "réalité", autrement dit, pour sortir la majorité des Boliviens de la misère, à faire de la peine aux riches du pays, aux multinationales gazières, aux Etats-Unis, aux banques occidentales, aux IFI (Institutions Financières Internationales, type F.M.I. ou Banque mondiale). La formulation de Bertrand Coq sous-entend explicitement qu'Evo Morales ne pourra pas [je souligne] emprunter cette voie-ci. Donc qu'il échouera. Donc qu'il ne pourra satisfaire ses électeurs. Donc que ceux-ci se détourneront de lui (ce n'est pas le mot exact, mais j'y reviendrai). Mais, d'un autre côté, comme les impératifs de la "réalité" sont strictement contraires et contradictoires avec ceux du peuple bolivien, si Evo Morales "compose" avec eux, s'il emprunte cette voie-là, cela signifiera que ladite "réalité" ne lui accordera strictement rien (ou des aumônes). Autrement dit, qu'il aura également échoué. Le système décrit par Bertrand Coq, c'est : "Face je gagne et pile tu perds".

- Ses troupes se "retourneront" contre lui. Pourquoi Bertrand Coq n'a-t-il pas évoqué d'autres hypothèses ? Pourquoi n'a-t-il pas dit : "ses troupes se détacheront de lui", ou "ses troupes se détourneront de lui", ou "ses troupes chercheront un autre leader" ou, au contraire, "ses troupes l'épauleront dans l'épreuve", ou "ses troupes le pousseront", ou "ses troupes revendiqueront encore plus fort" ? L'expression "se retourner contre" est révélatrice. Elle introduit subrepticement l'idée de trahison (à la fois de Morales par rapport à ses promesses et de ses partisans par rapport à leur fidélité) et d'incapacité (au fond, cet homme est un hâbleur mais il n'a aucune qualité d'homme d'Etat). L'idée qui se discerne en filigrane est celle du souhait d'un échec. Mais comme les temps ont changé et qu'on ne fomente plus des putschs (comme sous Salvador Allende), comme on doute des possibilités d'une contre-guérilla (comme contre les Sandinistes), comme le malheur des temps (ah, cette guerre d'Irak qui se traîne !) empêche d'intervenir soi-même (comme à La Grenade ou à Saint-Domingue), seule la "réalité" pourra amener ces gueux à résipiscence. Alors, non seulement l'expérience "socialiste" aura échoué - ouf ! - mais elle aura échoué sans "qu'on" se salisse les mains - ouf deux fois ! - et le trublion se sera ridiculisé lui-même - ouf trois fois et fermez le ban !

Je vous saurais gré de vos remarques, rectifications, précisions et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud
AMD 37

lundi, 23 janvier 2006

23 janvier 2006

Chers tous,
Aujourd'hui, au journal de 13 h de France 2, j'ai relevé deux choses.

1. L'annonce d'une augmentation du nombre de radars sur les routes, notamment sur les voies départementales, par exemple dans le Nord. Le journaliste signale que tout le monde n'est pas d'accord avec cette mesure, notamment le magazine "Auto-Plus". Or, depuis sa création, ce journal a fait son fonds de commerce de la lutte contre les limitations de vitesse. Il y a quelques jours, également, Jean-Pierre Beltoise - ancien coureur automobile - était invité à dire tout le mal qu'il pensait des limitations de vitesse. Il est fort étonnant de voir avec quelle constance les médias continuent à donner la parole aux adversaires des limitations de vitesse, alors que deux points ne prêtent même pas à contestation :

- La vitesse est la première cause de survenue d'accidents (et pas seulement de leur gravité). Toutes les études de l'INRETS (Institut National sur les Transports et leur Sécurité) le confirment. Donner la parole à des Beltoise, à des Eric de Caumont ou à des "Auto-Plus" est comme inviter des astrologues à donner leur avis dans un congrès d'astrophysiciens.

- La seule raison de l'opposition à la vitesse est une raison sociale (ou psycho-sociale). La vitesse est un marqueur social : on a les moyens de se payer une voiture puissante, on a tant d'occupations que son temps vaut de l'or (et on n'a pas à le perdre sur la route), on a une bonne santé, de bons yeux et de bons réflexes (les maladies c'est bon pour les pauvres), on ne saurait être assujetti aux mêmes lois que les autres, on a des relations qui éviteront le procès (et si on a une amende, on a les moyens de payer), etc. Pour confirmation, voir la thèse de Pierre-Emmanuel Barjonet, de l'INRETS, "Psychosociologie de la vitesse", ainsi que l'opposition acharnée aux limitations de vitesse de personnalités telles que Pascal Salin (théoricien de l'ultralibéralisme, professeur à Paris Dauphine), d'Alain Madelin ou Jean-Marie Le Pen. Voir aussi qu'en Italie, une des mesures de Silvio Berlusconi a été de relever la vitesse sur autoroute.

2. Un peu plus tard dans le journal, on voit la prestation de serment d'Evo Morales, où l'on rappelle les préférences du nouveau président pour le socialisme et pour une voie nettement plus à gauche que celle des Lula et autres Bachelet. Un reportage sur un club de tennis très sélect de Bolivie, avec une interview d'un joueur. Ce joueur, opposé à Evo Morales, a des traits rappelant ceux des Indiens (manière d'insinuer : tous les Indiens ne sont pas derrière Morales). Puis un jeune avocat (aux traits européens), qui pousse ses enfants sur une balançoire dans un beau jardin, qui dit que le socialisme est une histoire dépassée, etc. Puis intervient l'envoyé spécial de France 2, Bertrand Coq, qui dit : "Maintenant qu'Evo Morales est entré en fonction, il va bien falloir qu'il gouverne pour tous [c'est moi qui souligne] les Boliviens". Façon de dire : "Pas question de céder à la fantaisie de spolier les classes riches. Il faut être responsable, réaliste, "pragmatique", la Bolivie a besoin de capitaux et de débouchés vers les Etats-Unis. Le socialisme, c'est bon pour les rêveurs, les soixante-huitards attardés, les imbéciles ou les apprentis dictateurs...". La question qui se pose est celle-ci : Bertrand Coq s'est-il demandé si, précédemment, les dirigeants boliviens avaient toujours gouverné pour tous les Boliviens ?

Je vous saurais gré de vos remarques, corrections, précisions et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud
AMD 37

jeudi, 19 janvier 2006

19 janvier 2006

Chers tous,
ce jeudi 19 janvier, sur France Inter, à 8 h 20, Stéphane Paoli recevait un invité (je n'en ai pas retenu le nom, mais là n'est pas la question) à propos de l'affaire d'Outreau. Et, à un moment, voulant marquer sa stupéfaction, son indignation, son incompréhension, Stéphane Paoli a eu ce mot : "Mais enfin, nous sommes au XXIe siècle !". Cette exclamation, tant de fois employée par les journalistes et les politiques, signifie à peu près : "Mais enfin, nous sommes dans un état avancé de la civilisation !". Sa généralité n'en fait pas moins une des exclamation des plus creuses et des plus stupides que l'on puisse entendre. Comment ? Pourquoi ? C'est ce que je voudrais tenter d'établir.

1. D'abord, parce que le siècle, en lui-même, ne signifie rien. Pourquoi l'humanité (ou même un seul pays) devrait-elle scander sa marche sur un tel pas ? Pourquoi pas sur un intervalle entre deux années bissextiles ? Pourquoi pas tous les dix ans ? Tous les cinquante ans ? Tous les cinq cents ans ? Tous les millénaires ? En quoi un siècle donné marque-t-il une unité ? N'oublions pas, d'ailleurs, que le comput de l'ère chrétienne est un comput arbitraire, au demeurant incertain de plusieurs années.

2. En outre, la datation au jour près ne se conçoit que dans un système de références politiques, qui se prête, en effet, à une précision aussi fine. Et c'est bien à partir d'années de règne d'un souverain, ou d'avènement d'une dynastie, ou d'instauration d'un régime que se sont formés les premiers computs - ou que l'on scande encore aujourd'hui l'histoire politique de notre pays : Révolution, Restauration, Monarchie de Juillet, Régime de Vichy... Mais ce qui est valable pour un pays ne l'est pas pour un autre, et nos dates-phares (1515, 1610, 1789...) ne parlent pas à nos voisins européens, même les plus immédiats. Et que dire des civilisations musulmane, indienne ou chinoise ! Dans le strict cadre politique, et uniquement pour le monde européen, les références communes ne peuvent qu'être internationales.

3. A cet égard, le cadre séculaire - si l'on admet un instant sa pertinence - reçoit une amusante confirmation, au prix d'un léger décalage. On admet, en général, que le XXe siècle a commencé en 1914, avec la Première Guerre mondiale. Or, à un an près, il clôt une autre période séculaire, celle qui avait commencé (en 1815) avec la chute de Napoléon. La mort de cet homme d'Etat intervint, à son tour, un siècle après celle d'un autre qui avait tenu l'Europe en haleine par ses guerres (Louis XIV, en 1715). Un siècle auparavant, la grande affaire avait débuté (à 3 ans près) avec la guerre de Trente ans (en 1618). Un siècle auparavant, les deux événements marquants de l'orée du XVIe siècle (la Réforme et l'accession de Charles Quint à l'Empire) eurent lieu respectivement en 1517 et 1519. En remontant au-delà, on ne voit rien d'aussi probant, l'Europe étant morcelée en principautés ou Etats indépendants, dont les politiques n'interféraient que peu entre elles. Même si, effectivement, la décennie 1410-1419 vit tout à la fois la bataille de Tannenberg (1410), la bataille d'Azincourt et la mort de Jean Hus (1415) et la fin du Grand Schisme avec l'élection de Martin V (1417), il serait artificiel de placer un tournant au milieu de cette décennie. Un siècle auparavant, la mort de Philippe le Bel, en 1314, ne concerna que la France. La guerre de Cent ans comme la Grande Peste n'intervinrent que plus tard (vers 1346, 1348). Pour avoir des dates significatives pour l'Europe entière, on ne peut que se référer qu'à des époques où l'Europe était unie. Or, antérieurement aux Capétiens, il n'existe que deux périodes d'unité : l'empire carolingien et l'empire romain. Présentent-ils des dates aussi marquées ? On sera prudent, même si on peut noter que la mort de Charlemagne eut lieu en 814 et celle d'Auguste, en 14. Mais ces dates elles-mêmes sont plus anecdotiques que significatives.

3. bis. Globalement donc, mais du seul point de vue politique, pour l'Europe, tout se passe comme si, depuis le XVIe siècle, les siècles réels commençaient 14 ou 15 ans après leur date officielle. Cela n'est dû qu'à ce que l'interdépendance des Etats européens ne débute que vers cette époque, avec tout à la fois l'avènement de l'imprimerie, le surgissement de la Réforme (et des luttes confessionnelles subséquentes), l'expansion outre-mer, et les bouleversements induits par l'arrivée des métaux précieux et les premières luttes pour la suprématie maritime. En admettant donc, mais pour le seul domaine politique, la division en siècles, nous serions toujours au XXe siècle. Encore que certains aient pu parler d'un long XVIe siècle, qui ne s'acheva qu'avec la fin de la guerre de Trente ans. Ou, à l'inverse, d'un court XXe siècle, qu'Eric Hobsbawm situe entre 1914 (Première Guerre mondiale) et 1991 (disparition de l'U.R.S.S.).

4. Au niveau économique, on peut trouver d'autres pulsations, avec des cycles soit plus courts (les cycles de Kondratieff) soit plus longs, pouvant s'étaler entre 150 et 200 ans et correspondant à des cycles de contraction ou de dilatation. A des siècles de contraction (parfois marqués par des périodes froides - de "petits âges glaciaires") succèdent des périodes d'expansion, coïncidant avec une amélioration du climat. Au Moyen Age, puis à l'époque moderne, on voit ainsi de succéder des périodes d'expansion économique, d'élargissement des terroirs, de mises en culture, d'innovations techniques, puis des périodes de crise (mauvaises récoltes, baisses des pr